Catherine Trautmann accueille une exposition de sculptures dans les jardins du Palais Royal
« L’Homme qui Marche » de Rodin à Mimran du 20 mars au 12 juin 2000

17 mars 2000

Sommaire

Communiqué de presse
Préface de Catherine Trautmann, Ministre de la culture et de la communication
« Aux côtés de l’homme qui marche » par Koïchiro Matsuura, Directeur général de l’UNESCO
Introduction par le professeur Ilya Prigogine, prix Nobel
Concept scénographique par Christian Germanaz, architecte-scénographe
Liste des oeuvres
Notices biographiques sur les artistes
L’Association Sculptures au Palais-Royal
L’Homme qui marche - une émission thématique proposée par Arte et la Mission 2000 en France
Les partenaires de l’exposition


Introduction
par le professeur Ilya Prigogine, Prix Nobel


Cette exposition illustre remarquablement bien la situation historique de ce début de millénaire. " L'homme qui marche " : la vie est toujours mouvement, mais cette vérité nous est particulièrement sensible aujourd'hui. Si l’homme est en marche, est-ce vers un monde meilleur ? Est-ce vers l’accomplissement de son destin ?

L'homme ne peut vivre seulement dans le présent. L’existence est anticipation, avancée vers le futur - créativité, dont les sculptures ici exposées expriment la vitalité. Cette créativité, quelle en est la source ?

Valéry disait : " Etonnement qui est mon essence, angoisse mon véritable métier, personne n'a exprimé ni ne peut exprimer cette étrangeté : exister. Pourquoi ainsi et pas autrement ? La question est absurde mais la poser témoigne de quelque chose."

Einstein lui aussi plaçait l'étonnement à la base de l’activité scientifique. Récemment, la Vrije Universiteit Brussel a organisé un colloque intitulé : " Einstein meets Magritte " ( « Einstein rencontre Magritte » ). Il m’a alors été donné de relire les écrits de Magritte. Lui aussi souligne le mystère de l'existence humaine, insistant toutefois sur le fait qu'il faut l’expliciter par l'oeuvre d'art et non chercher à le déchiffrer ou à l'analyser. Toute tentative d'intellectualiser le secret de la création conduit à le détruire. J'en étais arrivé alors à la conclusion que si Magritte avait rencontré Einstein, ils n'auraient pas eu grand chose à se dire.

Quoi qu’il en soit, la créativité artistique est une donnée d’évidence. Maintenant que Mozart n’est plus, il n'y aura pas de second Don Juan. Michel Ange disparu, pas d'autre Chapelle Sixtine. Or si l’on peut comparer la créativité artistique à l'irruption d'un événement, la différence, pour le physicien, entre événement et loi est fondamentale. La notion d'événement implique l’idée qu’une situation peut se produire ou non - une contingence. Ainsi, la position de la Lune dans 2000 ans n'est pas un événement puisque nous pouvons la prédire aujourd'hui ; en revanche, l'apparition d'un Mozart ou celle d'un Michel Ange sont des événements. Leur venue au monde ne relevait absolument en rien de la nécessité.

L'événement ne peut se situer que dans une perspective de temporalité et il introduit un élément d'incertitude dans la prévision du futur, démontrant ainsi le caractère non déterministe de l'histoire humaine. La part et la nature de la créativité dans l’activité scientifique font depuis longtemps l’objet de discussions. Nombreux sont ceux qui pensent que la notion de création en science ne doit pas s’entendre de la même manière qu’en art.

C’est ainsi que dans un ouvrage célèbre, Thomas Kuhn soutient la thèse selon laquelle les scientifiques appliquent des méthodes " standard ". Lorsque ces procédures débouchent sur des contradictions, commencent alors la discussion et une créativité en quelque sorte intérimaire. Il ne me semble pas que cette description soit exacte. Prenons un exemple. La question du temps a passionné des générations de physiciens, et cela alors même qu'il n'y avait, sous ce rapport, pas de désaccord théorique entre eux. La description de la science moderne par Kant a peut-être conduit à réduire le rôle de la créativité dans les sciences. Pour le philosophe allemand en effet, la physique de Newton est définitive et implique un déterminisme rigoureux.
Comment alors inclure la créativité dans un univers déterministe ?

Je ne saurais être d'accord avec ces visions qui séparent arts et science. Je partage plutôt l'avis de Valéry qui associe la créativité à tout ce qui résiste à la pensée. Ce sentiment de résistance, on le trouve tout aussi bien en science qu’en art. La créativité traverserait alors toutes les activités humaines. Il existe évidemment des différences entre créativité des unes et des autres. Ainsi, Thompson a découvert l'existence de l'électron à la fin du 19è siècle. L'électron existait certes depuis toujours, même si on ne l'avait pas décrit. C'est un peu comme la découverte de l'Amérique. Elle était là, encore fallait-il que, un jour, la société occidentale la rencontre. On peut dire que la créativité relève moins ici d’un acte individuel que d’un contexte social, que d’une culture technique qui a permis de construire des bateaux capables d'atteindre l'Amérique, ou de fabriquer les appareils nécessaire à la découverte de l'électron.

La notion de créativité apparaît dans l'oeuvre de Newton et dans celle d'Einstein. Newton n'était pas newtonien. Il pensait que Dieu doit intervenir activement afin de maintenir l'équilibre et la stabilité du système planétaire. Quant à Einstein, il avait une double attitude. D'un côté, il affirmait l’existence de la créativité, de l'autre, quelques pages plus loin, il se prononçait en faveur de l'existence d'un monde déterministe et déclarait que le temps -ou plutôt la flèche du temps- n'est qu'une illusion.

Elargissons le débat aux phénomènes de la vie. Aujourd'hui, en biologie, nous nous trouvons confrontés à deux aspects contradictoires. D'une part, l'unité de la vie, c’est à dire la similitude de structure des génomes ; d’autre part, la variété de la vie, qui se traduit par une extrême diversité morphologique. Ainsi, le génome de la mouche s'apparente en somme assez étroitement à celui de l’homme, tandis que, en revanche, la morphologie du corps de la mouche est très différente de la nôtre. Aussi bien, la naissance d'une nouvelle espèce peut être considérée comme un événement. Il est difficile en effet d'imaginer que l'information correspondant à cet événement soit déjà inscrite dans le big-bang. Rien n’empêche de penser que la créativité de l'homme prolonge celle de la nature. Car si les chimistes mettent au point chaque année des milliers de molécules, nombre d’entre elles se trouvent déjà dans les productions de la nature.

Mais comment comprendre la créativité de la nature ? La simple possibilité de ce que nous appelons « événement » est inconcevable aussi bien dans la physique classique de Newton que dans la physique quantique de Schrödinger. Dans la physique quantique, la possibilité de l'apparition d'événements est liée à la méthode de mesure, laquelle conduit à ce que les physiciens nomment « réduction du paquet d'ondes ». Mais l'idée qu'événement et créativité seraient en l’occurence le fait de l'homme me paraît discutable. L'homme n'est pas le père du temps, ni celui de l'évolution. Il en est un produit.

Il est évident que la vie n'est possible que grâce au flux d'énergie dû au soleil, modulé par le pouvoir inventif de la nature. De cela, plus qu’un exemple, l'arbre est un témoignage : il organise, par la montée de ses branches vers la lumière, la merveilleuse transformation de la lumière en énergie chimique. Notre technologie est aujourd'hui très loin d'égaler la technologie de la nature.

Nous savons désormais que la créativité est liée à l'irréversibilité, à la brisure de symétrie temporelle, par laquelle l'avenir et le passé jouent des rôles différents. Les réactions chimiques ou nucléaires sont irréversibles. Elles dissipent de l'énergie. Nous comprenons mieux aujourd'hui que, à l'origine de la créativité de la vie, il y a cette irréversibilité que l'on a longtemps comprise comme dissipation uniquement. Nous arrivons ici au second principe de la thermodynamique : l'entropie croît - croissance alors associée à une évolution fatale vers la mort thermique. Notons le caractère peu satisfaisant de cette conception. Le monde mécanique du 18ème siècle est un monde automate. Quant au monde thermodynamique du 19ème siècle, il conduit à une vision pessimiste. Ces deux visions sont en contradiction avec le monde que nous observons, où l'événement et la créativité jouent un rôle essentiel. Il fallait donc chercher à proposer une vision différente.

La thermodynamique se limitait jusqu’alors à la thermodynamique d'équilibre, dans laquelle les phénomènes irréversibles se stabilisent une fois l'équilibre atteint. Ce n'est qu'au cours du 20ème siècle que l'on a commencé à étudier sérieusement la thermodynamique du non-équilibre. Les résultats furent spectaculaires. Loin de l'équilibre, les fluctuations peuvent pousser le système vers des états complexes. La dissipation, liée aux contraintes imposées de non-équilibre, est à l'origine de la complexité.

Prenons un exemple simple : l'instabilité de Bénard. Si nous chauffons un liquide par en-dessous, il se produit d’abord un faible flux de chaleur de bas en haut. Si nous chauffons davantage, nous avons une convection qui accélère le transport d'énergie. Cette convection se manifeste par l'apparition de tourbillons, de courants de matière dans lesquels des millions de molécules suivent des millions d'autres molécules. C'est un phénomène cohérent dans lequel des processus coopératifs, impossibles à l'équilibre, se déploient hors équilibre. L'irréversibilité, dans des conditions " loin de l'équilibre ", peut avoir des effets divers. Ainsi, nous aurons des phénomènes hydrodynamiques tels que l'instabilité de Bénard, qui s'arrêtent dès que l'on supprime les conditions de non-équilibre qui l'ont provoquée.

En chimie, la situation est différente, et l'irréversibilité amène à des molécules impossibles à produire à l'équilibre; mais qui "survivent" ensuite. Il est fort probable que l’ADN ou d'autres molécules biologiques n'ont pu se former que dans des conditions de non-équilibre. Ce que nous savons, c'est que la vie est un phénomène de non-équilibre et qu’elle présente de nombreuses similitudes avec ce que l'on peut observer en chimie. Ainsi, les rythmes biologiques, qui jouent un rôle fondamental à toutes les échelles de temps, sont semblables à des oscillations chimiques.

Il est difficile de situer l'origine de la vie, mais il est probable qu’il s’agit d’une fluctuation de la matière, matière qui, dans la vision contemporaine, est plus qu'un assemblage mécanique de points matériels se déplaçant sous l'influence de forces. C'est justement dans l’instabilité de Bénard que nous observons des phénomènes d'auto-organisation, lesquels montrent que le comportement de la matière est beaucoup plus complexe qu’on ne le croyait. L'existence d'« événements » dans la nature indique que le futur n'est pas determiné et permet de penser que la nature est une réalisation particulière au sein d’un ensemble d'univers possibles.

Les acquis scientifiques dont j’ai fait état ci-dessus indiquent aussi que l'ordre naît du désordre, quand le flux d'énergie augmente. Il s’agit d'ailleurs là d’un processus que nous pouvons observer dans l'histoire des sociétés humaines, par exemple, lorsque nous passons de la société paléolithique à la société néolithique sous l'influence d'un flux d'énergie accru lié au développement de l'agriculture et de la métallurgie. Nous sommes ainsi amenés à réhabiliter le second principe de thermodynamique qui avait toujours été considéré comme un principe de désorganisation. Désormais, il nous apparaît au contraire responsable des structures que nous voyons partout dans le monde.

Toutefois, l'irréversibilité thermodynamique n'est pas le seul élément qu’il faille prendre en compte. Même la formation de particules élémentaires (protons, électrons) met en jeu des phénomènes de non-équilibre. Ici nous abordons un autre moment de la créativité : l'apparition d'éléments cosmologiques. Nous pouvons parler du big-bang bien que nous n’en connaissions pas le mécanisme exact. Il nous est cependant permis de penser que c'est à ce moment que sont apparues la matière et les particules élémentaires. Ces dernières sont porteuses d’entropie ; donc, dans cette perspective, la naissance des particules élémentaires est une naissance d'entropie. Cela n’est peut-être pas sans rapport avec la complexité étonnante que nous rencontrons actuellement dans la structure des particules élémentaires.

L'irréversibilité serait donc semblable à un courant traversant toutes les phases de l'évolution de notre univers. Rappelons une fois encore que ni la physique de Newton, ni celle de Schrödinger n’accordent de place à l’ « événement ». Ce n'est que tout récemment que notre école a procédé à des généralisations pouvant prendre en compte la possibilité d’« événements ». Pour cela sont requises des mathématique nouvelles, des mathématiques du temps prenant en compte des fonctions généralisées proches des fractales de Mandelbrot.

La vie n'est possible que tournée vers le futur. Une telle projection atteint son paroxysme chez l’être humain. Jamais satisfait par l'instant présent, il ressent le futur comme absence. Mais il doit se consoler à l’idée que le futur est également innovation. De toute évidence, la temporalité est sa dimension existentielle fondamentale. C’est elle qui l’incite à dépasser le présent et à se projeter dans l'avenir, tel "L'Homme qui marche".

Ilya PRIGOGINE Prix Nobel

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