Monsieur le Président, mesdames, messieurs,
Comme beaucoup de mes collègues je vous remercie de l'intérêt que vous avez porté à ce budget et aussi de l'accueil amical que vous voulez bien me faire.
En fait, je suis d'accord avec toutes les réserves et les critiques qui ont été formulées par les rapporteurs. Il est simplement nécessaire de bien comprendre ceci: nous sommes obligés de concevoir présentement, aux affaires culturelles, une série d'opératons successives.
Il n'y avait pas jusqu'ici, d'affaires culturelles, avant tout parce qu'il n'y avait pas de budget particulier aux affaires culturelles. Le fait qu'inévitablement les crédits réservés aux opérations culturelles vinssent à la fin de l'énorme et parfois dramatique budget de ce que l'on appelait jadis l'instruction publique, impliquait que, chaque fois qu'il était nécessaire d'obtenir un crédit supplémentaire, celui-ci était refusé, non pour de mauvaises raisons, mais parce qu'il était plus nécessaire ailleurs.
L'autonomie du budget permet l'autonomie de l'action. Cette action se
développe par des phases successives, avec des hommes qu'il s'agit de
mettre en place. Si nous avons eu à résoudre, d'abord, la
question du théâtre, ce n'est pas que nous la trouvions plus
importante qu'une autre, mais elle était la plus urgente et, par
là, elle nous était imposée.
Dans ces conditions, nous
ne pouvions pas à la fois résoudre le problème du
théâtre et celui des monuments historiques.
Si je tiens à souligner devant l'Assemblée la nécessité de cette succession, je tiens à marquer aussi que toutes les réserves qui ont été faites sont à mes yeux des réserves légitimes. J'entends que notre action s'exerce dans le sens qui a été souhaité tout d'abord, d'une façon si amicale et si coopérative, par la commission et ensuite par les rapporteurs.
On a beaucoup parlé de budget d'austérité et, bien entendu, j'en parlerai à mon tour. Il est exact que la situation des monuments historiques en France est dramatique, pour ne prendre que ce point qui a été fortement souligné. Il faudrait pour y remédier un budget considérable. Néanmoins, il conviendrait de remarquer que, même dans ce domaine qui est à l'heure actuelle non pas subordonné, mais seulement différé, des efforts assez importants ont été faits.
Je ne saurais trop souligner, vous le savez tous, que ce budget, comme tant d'autres, est un budget de transition. En fait, malgré la politique de stabilisation budgétaire, le Gouvernement a prévu au budget d'équipement diverses opérations nouvelles, à concurrence de 38.030.000 NF, qui permettront de continuer les travaux au même rythme, soit 18.530.000 NF pour les bâtiments civils et palais nationaux, 14.300.000 NF pour la construction d'immeubles nécessaires au fonctionnement des administrations et services de l'Etat, 4 millions de NF pour les subventions de construction et d'équipement aux salles de spectacles, conservatoires, etc., 1.500.000 NF pour l'équipement des archives de six départements. Vous avez pu noter une manifestation symbolique de la volonté du Gouvernement de ne pas négliger les monuments historiques par le relèvement des crédits accordés à ce titre, soit 1 million de NF.
Il faut ajouter que si le montant des crédits n'a pas varié comme le souhaitaient les rapporteurs de ce budget, le Gouvernement a décidé d'affecter un crédit supplémentaire de 1.840.000 NF pour toutes les opéraations du château de Versailles au titre du collectif de 1959.
Mais, tout ce que je viens d'exposer est à quelques égards épisodique. Nous n'obtiendrons les résultats que nous souhaitons que lorsqu'un plan culturel aura été inscrit au plan national de modernisation et d'équipement.
Mesdames, messieurs, on ne peut comparer le développement des affaires culturelles de la France à celui de quelques autres pays parce que, pendant quinze ans, il a toujours été impossible de continuer une action culturelle d'une année sur l'autre.
Jamais la seule force dont auraient pu disposer les hauts fonctionnaires chargés de ces tâches n'a pu s'exercer de façon continue. C'est dans le plan d'équipement national, et dans ce plan seulement, que l'on peut concevoir un développement véritable et durable des affaires culturelles.
Comment peut-on parler d'une façon sérieuse de maisons de la culture en France, comment peut-on parler de décentralisaation, si on n'a qu'un an pour le faire ! Ce qui a été fait avec les centres culturels était inespéré; je rends hommage à ceux qui l'ont accompli, car c'était à travers d'incroyables obstacles.
C que le Gouvernement tente et qui à mes yeux est capital, c'est que désormais les affaires culturelles de la France, comme toutes les affaires essentielles de la nation, puissent disposer d'une continuité dans l'action.
1960 sera l'année de l'élaboration par une commission très large d'un plan de cinq ans qui trouvera sa place dans le 4ème plan d'équipement national sous la rubrique culturelle.
Je ne donnerai qu'un exemple de son efficacité: M.Palewski nous a parlé des Antiquités de France et du musée de Saint-Germain; la transformation de ce musée, qui est, malgré les efforts de ses conservateurs successifs, l'un des plus tristes du monde, trouvera normalement sa place, - comme on a transformé le musée du Trocadéro en musée de l'homme - à l'intérieur du plan, parmi les équipements relatifs aux Antiquités de France, et nous avons l'intention de l'inscrire, comme d'autres, dans le plan.
Quant à l'éclairage de ce musée de Saint-Germain, je fais remarquer qu'il est dès maintenant en cours d'installation et que des crédits ont été prévus au budget à cet effet.
Les points décisifs que je viens d'évoquer étant établis, je répondrai oralement à quelques questions qui m'ont été posées, me éservant, si vous le voulez bien, de répondre par écrit auw questions mineures et aussi, bien entendu, de répondre mardi aux questions fort impotantes qui concernent le cinéma.
Prenons d'abord la question des réserves du Louvre. Vous savez qu'on parle depuis quatre-vingts ans de sortir les tableaux des réserves du Louvre. On les sortira en 1960. Comprenez bien, pourtant, que c'est extraordinairement difficile. Pour ne pas abuser de votre temps, je n'en donnerai qu'un exemple. L'un des tableaux qui se trouvent dans les réserves a, dit-on, une trentaine de mètres de côté; il est roulé; personne ne sait comment il a pu être introduit à l'endroit où il se trouve; on ne le sortira que par la fenêtre et, pour le connaître, il va falloir le faire photographier dans la cour du Louvre par hélicoptère. Voilà !
Pour la retraite des écrivains, je répondrai longuement et par écrit. La question est extrêmement sérieuse et le rapporteur qui l'a soulevée a eu bien raison de le faire. Il aurait pu ajouter quelque chose d'aussi grave: la situation des veuves des écrivains. Mais il ne faut pas oublier que si la caisse des lettres est un instrumeny excellent, elle ne dispose encore que de moyens limités et qu'il est extraordinairement difficile, non pas de savoir qui est écrivain, car la gloire y suffit parfois, mais de savoir qui n'en est pas un.
Enfin, la Comédie Française. Eh bien ! mesdames et messieurs, nous n'allons pas ici entrer dans mille détails sur les comités. On nous a dit pendant neuf mois qu'il y auraait la grève dans tous les théâtres nationaux; il n'y a pas eu une seule grève. On nous a dit que tel ou tel artiste s'en irait. Je fais remarquer que, pendant dix ans, cette illustre maison a été une maison d'écureuils, qu'on y entrait par la porte et qu'on en sortait par la fenêtre. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu un seul départ à la Comédie-Française. Je pense, dès lors, qu'il convient de ne rien exagérer, vous en serez d'accord avec moi.
Que souhaite le Gouvernement ? Il souhaite ce qu'il vient de faire
à l'Opéra. Il y avait un Opéra et on nous disait ce que
vient de déclarer la Callas: Je n'irai pas chanter dans ces
décors poussiéreux.
Mais les deux directeurs des deux plus
grands théâtres lyriques du monde suivent la première de
Carmen; l'Opéra, en une fois, a repris sa place dans les grands
théâtres lyriques, et à ce titre lamise en scène
à laquelle nous avons assisté est historique, parce qu'elle
change les conditions de la mise en scène lyrique et qu'avant un an elle
sera imitée dans le monde entier.
On nous a dit que cela
coûtait 240 millions; cela en a coûté 85 et si le
cinéma comme on en a parlé, reproduit cette mise en scène,
il seait possible d'amortir fort rapidement ce que cette mise en scène a
coûté.
De plus, Carmen est le plus grand succès lyrique de l'opéra français, et nous allons bientôt probablement fêter sa 3000ème représentation. Mais si cette oeuvre française est diffusée dans le monde entier par un moyen technique comme le cinéma, Carmen aura en quelques mois des spectateurs incomparablement plus nombreux qu'elle n'en a eu depuis la mort de Bizet.
Pour en revenir à la Comédie-Française, qui est peut-être dans le tragique et dans le comique la première troupe du monde, je souhaite qu'elle comprenne qu'il est de son intérêt de devenir pour le monde ce qu'elle est pour nous et je souhaite lui en donner les moyens, rien d'autre.
Quant aux plaisanteries qui viennent nous faire croire que nous voulons faire avaler la tragédie tous les matins aux Français, je rappelle à l'Assemblée ce que j'ai dit dans une conférence de presse: le président des amis de Labiche est le Premier Ministre Michel Debré et j'ai eu également quelques relations avec Labiche; vous aussi.
Il n'est pas vrai qu'on n'a pas le droit de rire dans la maison de Molière. Vive le rire en France ! Mais pas le rire toujours, et pas le rire qui supprimerait en France une part essentielle du patrimoine français.
J'en arrive à la question des théâtres
privés.
Nous sommes en train d'étudier - avec l'intention
très ferme d'aboutir avant trois mois - l'aménagement de la taxe
locale, sous certaines conditions de remplacement, l'étalement sur trois
ans des impositions des directeurs de théâtre dont l'assiette est
inégalement répartie dans le temps, l'aménagement des
conditions et des modalités de détaxation.
Nombre d'entre vous ont parlé de la décentralisation. Comme ils ont raison ! C'est absolument capital. Mais, à l'intérieur de nos moyens, ce qui a été fait représente déjà un effort considérable. De 100 millions de francs en 1959, nous passons à 239 millions en 1960. La dotation a été augmentée sur chacun des cinq centres: de 20 millions par an en 1959, nous sommes à 30 millions. Nous créons un centre supplémentaire pour le Nord ou le Centre-Ouest. Les crédits des équipes provinciales sont augmentés. Les crédits des festivals sont passés de 61 à 91 millions.
Les crédits pour la décentralisation lyrique, si importante elle aussi, passent de 212 à 252 millions. C'est insuffisant pour seconder les efforts des municipalités, je le sais bien, mais les nouvelles méthodes de la Réunion des théâtres lyriques vont permettre enfin aux vedettes d'aller en province sans que cela s'appelle des tournées. Dès maintenant, Mme Marie Bell est prête à faire le tour des grandes universités françaises. La Comédie-Française le fera également. J'ai cité d'abord une artiste privée, puisqu'il s'agit là d'une proposition qui nous est faite et qui ne dépend pas du gouvernement. L'Opéra serait, lui aussi, prêt à le faire, mais les obstacles sont immenses, à cause des frais. L'Opéra-Comique peut le faire aisément. Avant deux ans, dans chaque grande ville de province, l'une des troupes principales de Paris sera venue jouer. Ajoutons ce qui peut être réalisé et diffusé dans ce domaine grâce à la télévision. Enfin, la subvention aux Jeunesses Musicales a été doublée. Nous étudions la réforme de l'enseignement de l'architecture; la réforme du régime des fondations, pour favoriser le mécénat, comme cela se fait en Amérique; la réforme du statut des conservateurs et l'élaboration du statut des centres dramatiques.
Nous arrivons aux maisons de la culture, ce qui me conduit à
évoquer, ainsi que les rapporteurs me l'ont demandé, les grandes
orientations de la culture dans le monde que nous connaissons.
Mesdames,
messieurs, les orientations sont au bout du compte très claires. En
premier lieu, nous sommes en face d'une transformation de la civilisation
mondiale, qui n'échappe à aucun de vous. Ce siècle verra
l'héritage entier du monde passer dans les mains de quelques
nations.
A l'heure actuelle, nous connaissons tous, bien entendu, les deux protagonistes majeurs. S'il s'agit de l'Union Soviétique, le problème a un caractère politique particulier. Il va de soi que tout état communiste sera à l'intérieur d'une culture de type marxiste. S'il ne s'agit pas de l'Union Soviétique, mais des Etats-Unis, alors un problème tout à fait différent se pose, d'abord parce que les Etats-Unis ne prétendent pas, comme l'Union Soviétique, fonder une culture sur une philosophie, ensuite parce que les Etats-Unis n'ont pas la prétention d'avoir un leadership culturel. Ils ne se tiennent pas du tout pour adversaires de l'Europe dans ce domaine - ne mêlons pas trop culture et politique - ils se tiennent surtout pour une partie de l'Europe.
Or, quels que soient leurs efforts, qui sont à maints égards admirables, il est clair qu'une partie considérable du monde ne croit pas que la culture sur laquelle se fondera sa propre civilisation soit une culture qui appartienne en propre à l'Amérique du Nord. Qu'il y ait là quelque aspect de la lutte d'un lointain héritage protestant et d'un lintain héritage catholique, c'est fort possible. Quoi qu'il en soit, j'ai parcouru l'Amérique Latine qui appelait la France. Il existe en ce moment, dans le partage du monde, ou, plus exactement, dans le partage de son héritage, un monde qui sait ce qu'il veut et qui veut le marxisme, un monde qui ne sait pas très bien ce qu'il veut et qui espère, qui espère de tous côtés; la moitié de ce monde espère dans la France.
Ce n'est pas nous qui sommes allés en Amérique latine dire que nous appelions un leadership français. C'est l'Amérique latine qui m'a dit: Que fait la France ? Le jour où Paris est tombé, nous avons mis nos édifices en deuil. Le jour où Paris s'est relevé, nous avons chanté dans les rues. Nous croyons que la France existe encore, et, puisque vous êtes là, nous qui avons entendu son silence d'une façon si poignante, dites nous donc ce qu'elle a à nous exprimer !
Notre premier dessein, c'est que, tous ensemble, nous apportions la réponse de la France. Y parviendrons-nous ? Je ne vois pas pourquoi nous n'y parviendrions pas car, après tout, si le plus indifférent d'entre vous aux problèmes de culture se disait: "J'ai la certitude que dans le domaine de l'esprit, la France abdique à jamais sa grandeur passée", celui-là saurait parfaitement qu'alors la France serait morte. Nous entendons lui rdonner les moyens de sa vie dans la mesure où elle le veut elle-même.
Mais il est évident que la France ne peut jouer son rôle dans le monde que si elle le joue en France même, et de là découle l'importance des maisons de la culture. Trois hypothèses dominent en France les problèmes de culture; il n'y en a pas quatre.
La première, c'est la culture totalitaire, et nous l'écartons.
La seconde, c'est la culture bourgeoise, c'est-à-dire, pratiquement, celle qui n'est accessible qu'à ceux qui sont assez riches pour la posséder.
De même que la princesse de Tête d'Or, après avoir répondu aux rêves des hommes qui l'entourent, découvre derrière son masque d'or un visage humain, prenons garde que nous entendons retrouver le visage humain de la culture et non pas derrière le masque d'or quelques sacs d'argent.
Si nous n'acceptons ni la première ni la deuxième hypothèse, si noble ou si usé que soit le mot démocratie, alors il n'y a qu'une culture démocratique qui compte et cela veut dire quelque chose de très simple.
Cela veut dire qu'il faut que, par ces maisons de la culture qui, dans chaque département français, diffuseront ce que nous essayons de faire à Paris, n'importe quel enfant de seize ans, si pauvre soit-il, puisse avoir un véritable contact avec son patrimoine national et avec la gloire de l'esprit de l'humanité.
Il n'est pas vrai que ce soit infaisable; c'est presque assez facile et bien d'autres choses sont plus difficiles.
L'enseignement peut faire qu'on admire Corneille ou Victor Hugo. Mais
c'est le fait qu'on les joue qui conduit à les aimer. La culture est ce
qui n'est pas présent dans la vie, ce qui derait appartenir à la
mort. C'est ce qui fait que ce garçon de seize ans, lorsqu'il regarde
peut-être pour la première fois une femme qu'il aime, peut
réentendre dans sa mémoire, avec une émotion qu'il ne
connaissait pas, les vers de Victor Hugo:
Lorsque nous dormirons tous deux
dans l'attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau...
Il y a un héritage de la noblesse du monde et il y a notamment un héritage de la nôtre. Que de tels vers puissent être un jour dans toutes les mémoires françaises, c'est une façon pour nous d'être dignes de cet héritage, c'est exactement ce que nous voulons tenter.
Mesdames, messieurs, c'est ce que je tente en votre nom. Je sais que ce que je souhaite est ce que vous souhaitez tous. Je vous remercie de le souhaiter. Je vous remercie de me faire confiance pour l'accomplir, au nom des occupations qui ont rempli ma vie.
Mesdames, messieurs, le bureau m'a fait demander de ne pas dépasser cinq minutes. Je m'efforcerai de me conformer à ce délai.
Mais dans ces conditions, il serait dérisoire d'essayer de répondre, sur le plan technique, aux objections techniques qui ont été formulées.
Je m'associe, dans sa ligne générale, au rapport de M.Beauguitte. Je remercie la commission des suggestions qu'elle nous a faites. En gros, il s'agit d'un budget de transition dans une période d'austérité. Nous nous efforçons de faire, mesdames, messieurs, ce que vous souhaitez. J'espère vous montrer, avant un an, que nous l'aurons fait. Pour le reste, je suis, bien entendu, à la disposition de la commission pour répondre plus longuement à tous les points techniques qui ont été soulevés.
Lorsque le décret du 16 juin 1959 a été publié, de tous côtés il a été acquis que nous bouleversions le cinéma français, que désormais on ne tournerait plus un film et que les salles allaient connaître des catastrophes. Or la diminution de la fréquentation des salles ne s'est pas accusée, au contraire, et l'on tourne plus de films ces mois-ci qu'il y a un an à la même époque.
Alors, autant que possible, qu'on nous laisse travailler comme la commission le souhaite. Qu'on nous demande des comptes ensuite en nous faisant confiance jusque-là.
Je m'excuse de ce vocabulaire si laconique, évidemment imposé par le temps extraordinairement court qui m'est imparti.
L'exploitation se plaint; elle a raison et elle a tort.
Non, il n'est pas vrai que nous ne nous soucions pas de la petite exploitation. Nous avons maintenu pour elle tout ce qu'on pouvait maintenir et, en fait, ceux qui connaissent le problème professionnellement savent qu'elle sera grandement aidée par le régime des prêts.
En ce qui concerne l'exploitation d'importance moyenne et surtout ses embellissements qu'on a estimés nécessaires, nous avons été obligés d'opter. Il n'est pas possible de tout faire et, à l'extrême, il me paraît plus nécessaire de projeter de bons films français dans les salles, même si certaines restaient médiocres, que des films étrangers dans des salles magnifiques.
Quant à la censure, elle résulte d'une décision gouvernementale. Elle n'est pas dans mes attributions. Elle dépendra de mon ministère ou non. Dès lors, il est inutile de discuter maintenant sur ce point, et surtout de le faire avec tant de brièveté. Je vais toutefois vous dire ce que je pense.
D'abord, la pré-censure; elle serait réellement dépendante de mon ministère; je réponds tout de suite: il n'en est pas question.
C'est une opinion très loyale et très sympathique, si l'on veut, que de croire qu'on peut juger un film sur un scénario. Mais le plus grand metteur en scène du monde, Eisenstein, au moment où il travaillait avec moi, me disait que trois de ses films venaient d'être refusés parce qu'il avait été contraint de les faire juger sur leurs scénarios. "Ceux qui les ont lus, disait-il, ne pouvaient pas imaginer mes images; s'ils avaient pu les imaginer, ils auraient été comme moi l'auteur du Cuirassé Potemkine". Il n'est au pouvoir de personne au monde de juger un film autrement que sur ses images. Nous devons prendre nos responsabilités, même si nous jugeons durement un film, en fonction d'exigences absolues, nous devons nous prononcer sur sa réalisation et jamais sur ses intentions.
En fait, je ne crois pas tellement à la censure. A son sujet, je voudrais ne pas mélanger deux questions. La première - je schématise évidemment - c'est la question sexuelle. Mais vous savez bien qu'il y a des femmes nues dans les magazines aussi bien que dans les films ! N'exagérons donc rien !
La seconde question est celle de la jeunesse délinquante. A cet égard, si mon collègue de l'information a été rigoureux, je suis aussi rigoureux que lui. Le problème de la jeunesse délinquante est dramatique et couvre le monde. Il n'y a pas que le marxisme pour expliquer l'univers et ce problème existe à Moscou, comme il existe à Varsovie, à Mexico ou à Londres - à Londres, la ville qui représentait la plus grande pédagogie de l'Occident - comme il commence à exister à Paris.
Nous avons à défendre la jeunesse française et, dans la mesure où je peux parler au nom du gouvernement, je dis que nous la défendrons.
Maintenant, monsieur Grenier, s'il s'agit véritablement de ce grand fantôme blanc de la liberté que vous dressez devant "de malheureux enfants écrasés par leur époque", s'il s'agit de défendre la liberté, alors je vous en prie, que ce ne soit pas vous !
Protéger le cinéma de qualité, c'est d'abord le connaître. Ce que nous avons à faire, avant tout, c'est de créer enfin cette cinémathèque dont nous avons les moyens puisque nous possédons la première collection de films anciens du monde; c'est de créer ces maisons de la culture grâce auxquelles n'importe quel jeune homme pourra, en deux ou trois ans, voir les cent plus beaux films que le monde a produits, en sorte qu'il ne pourra plus ensuite supporter les films dont vous avez parlé.
Je l'ai dit, dispenser la culture c'est faire connaître les plus grandes oeuvres au plus grand nombre d'hommes. Assurer la qualité cinématographique, c'est faire connaître les meilleurs films au plus grand nombre d'adolescents.
C'est pourquoi - je reviens à M.Grenier - n'exagérons pas ! Vous le savez, Lénine estimait que ce que Talleyrand avait dit de mieux était cette maxime: "Tout ce qui est exagéré est sans importance". Non "nos excellences" n'ont pas tout bouleversé !
Vous me dites: Feriez-vous un film sur un héros de la commune de Paris ? Monsieur Grenier, un homme comme Rossel, un homme comme Dombrowski, représentent la France avec son vieux fusil tombé. Ce sont ces hommes là qui ont été les derniers combattants devant les Prussiens. Si, demain, vous veniez, vous, me demander de faire honnêtement un film sur les héros de la Commune de Paris, je ne me souviendrais que d'une chose, c'est qu'ils étaient la France.
Ce n'est pas par un entrepreneur communiste, ce n'est même pas, ce qui serait beaucoup mieux, par une communion communiste que vient d'être réalisé un film sur Robert Desnos; c'est par nous ou, du moins, c'est avec notre appui.
J'en ai terminé; permettez-moi simplement de vous dire encore, sans élever la voix, qu'il y a deux choses dont vous ne nous convaincrez jamais, quels que soient vos efforts: la première, c'est que ce gouvernement soit un gouvernement fasciste; et la seconde, c'est que le Parti Communiste soit un parti libéral.