Audition par la Commission spéciale chargée d'examiner des propositions de loi relatives aux libertés et aux droits fondamentaux
le 12 mai 1976



M. le Président Edgar Faure
La séance est ouverte.
Mes chers collègues, nous poursuivons aujourd'hui l'audition des différentes personnalités qui ont bien voulu répondre à notre invitation.
C'est pour moi un grand plaisir et un grand honneur que d'accueillir M. André Malraux à qui je donne immédiatement la parole.

M. André Malraux
Monsieur le Président, mes prédécesseurs ont beaucoup fait la philosophie de la liberté. Pour ma part, je préfère en venir immédiatement à la réalité idéologique de base en matière de liberté, qui est la contrainte.

Qu'est-ce, en effet, que la liberté de ne rien faire si personne n'est là pour vous en empêcher ? Au cours de l'histoire, les sources de contraintes se sont succédé: pour le XVIIIème siècle, c'étaient les privilèges et la religion; pour la Convention, c'étaient les rois; pour Marx et Lénine, c'était le capital.
En fait, toute grande idéologie politique est la dénonciation d'une contrainte fondamentale et l'organisation de la lutte contre elle. Déterminer les contraintes est donc le seul moyen de déterminer les libertés et leur ordre d'urgence dans des conditions déterminées: une nation, la France, démocratie occidentale, fait face, au cours du dernier quart du XX° siècle, à une crise de civilisation que chacun constate et que nul ne définit. Toutefois, dans cette crise, nous distinguons des caractères, dont le premier est le drame de la jeunesse que nous étudierons en dernier en raison de ses immenses conséquences.

Second caractère: nous sommes en face de la fin des empires agraires. De l'Egypte pharaonique jusqu'à Napoléon, il n'y avait pas de différence fondamentale dans la structure des Etats. Essentiellement agricoles, les pays étaient dotés d'un chef, d'une armée, de finances, et si Ramsès avait eu à parler avec Napoléon, ils auraient parlé du même type de ministres et se seraient parfaitement compris. En revanche, si Napoléon avait eu à parler avec le Président des Etats-Unis, il aurait fallu tout recommencer. Donc, aux environs de 1870, au milieu du XIXème siècle, un fait capital est entré dans la civilisation: la machine a remplacé les structures des empires agraires qui étaient la matière même de l'histoire.
Second point: nous assistons à la fin des empires historiques. On pourrait penser que le problème a commencé avec les grandes découvertes. En réalité, il n'en est rien, car la charnière se situe au XIXème siècle, au cours duquel l'Occident a disposé d'une supériorité militaire incontestable et incontestée.
Tout cela a donné ce que vous savez. Mais, en 1947, c'est Nehru, en 1948, c'est Mao. Les empires historiques ont cessé au milieu de notre siècle d'être la base même de l'histoire de la conquête du monde. D'autre part, au XIXème siècle a eu lieu la colonisation de ceux qui ne savaient pas lire par ceux qui savaient lire: un siècle d'instruction gratuite a pesé plus lourd que trois siècles d'imprimerie.

Troisième caractère: la paralysie des démocraties.
L'Etat, dans nos démocraties, était conçu comme l'agent de la volonté générale, mais il est devenu l'agent de la volonté de la majorité. Or, dans un état moderne, la majorité subit un changement orienté et constant qui ne doit rien au hasard, et qui grippe la machine. On constate, dans les grandes démocraties occidentales, que des moments historiques décisifs sont à la merci de moins de 1 %, et l'on pense tout de suite à l'élection du président Kennedy.
Lorsque l'idée de démocratie est née de la volonté générale, elle reposait sur un concept solide: la majorité, c'est l'ordre non privilégié; la minorité, ce sont les ordres privilégiés. A cette époque on avait 72 % contre 28 % et la notion de majorité était une notion forte et raisonnable.
Mais à partir du moment où on en arrive à un rapport de 49 % à 51 %, il ne faut pas commettre l'erreur de croire, comme ce Premier ministre britannique, que l'on peut gouverner avec 1 % de majorité. Avec 1 % de majorité, on peut faire une loi, mais pas un gouvernement historique. Les pays commencent à prendre conscience de l'irréalité du système, et ceux-là même qui avaient bonne conscience avec le rapport 80 % contre 20 % ont mauvaise conscience quand un destin historique est à la merci d'une marge infime.
Ainsi le général de Gaulle avait-il dit: "La France sera-t-elle gouvernée un jour par les gens dont le nom commence par la lettre A ?" Cela signifiait que des citoyens dont le nom commence par cette lettre pouvaient faire basculer la majorité. Cette mauvaise conscience a paru, dans les temps modernes, un phénomène capital. Mais, si le système ne fonctionne plus, par quelle formule le remplacer ?

Toute solution autoritaire, qu'elle soit de droite ou de gauche, ne fait que reculer le problème. Si une majorité de 51 % peut modifier les institutions afin d'exercer réellement le pouvoir, elle est obligée de recourir aux voies policières, c'est-à-dire à une technique de contrainte, mais pas à une technique des libertés et le problème reste entier.
D'ailleurs, dans nos démocraties, les moyens policiers ont vraisemblablement perdu de leur efficacité. Lorsque les adversaires sont nombreux, il ne suffit pas de les tuer pour faire fonctionner l'Etat, et les théories sud-américaines sont tout de même fondées sur des événements relativement anciens. Aucun coup d'état ne s'est produit dans un pays quasi-partagé. L'historien se posera certainement la question.

Dernier caractère: la crise de civilisation, et par conséquent de la jeunesse.
Toutes les grandes civilisations, ordonnées par des valeurs suprêmes, généralement religieuses, ne fonctionnaient que parce qu'elles avaient conçu un type exemplaire de l'homme. On savait ce qu'était un homme "bien", et cela en dehors de toute considération de classe. D'ailleurs, dans les deux pays qui, les premiers, ont eu une influence mondiale - l'Espagne et l'Angleterre - il y a eu un mot pour désigner ce type d'homme: "gentleman" et "caballero".
Tout le monde employait le mot. La reconnaissance même mensongère de ce type humain assurait l'armature de la société et des individus. Ceux-ci s'accordaient à ces valeurs, non par des doctrines, mais par une formation assurée par la famille, la religion, les coutumes, par des éléments irrationnels. Or, au XIXème siècle, la valeur suprême, reconnue ou non, mais incontestable, c'est la science. Vers la fin du siècle, on s'aperçoit avec stupéfaction qu'il y a entre la science et tout ce qui l'a précédé, une différence de nature. C'est le moment où Marcelin Berthelot met en exergue à l'Encyclopédie: "La science est capable de tuer un boeuf, elle ne l'est pas de créer un oeuf." La plus puissante civilisation que l'homme ait connue, la nôtre, peut détruire la terre; elle ne peut pas former un adolescent. La science s'applique; elle ne se dilue pas, parce que son type exemplaire serait au mieux le savant. Tout anglais se croit une monnaie de gentleman, mais un téléspectateur ne se croit pas une monnaie de savant.

Il existe, du moins dans toutes les grandes démocraties, une institution, dont on suppose qu'elle a pris le relais de la formation des hommes modernes: l'éducation nationale. Même si elle ne prétend pas former des hommes, elle se prévaut de donner aux citoyens les meilleurs éléments de décision. Il ne s'agit pas de propagande. La démocratie en France a été fondée, en fait, sur la création de l'instruction publique obligatoire, sur la loi Ferry. L'école a été créée contre les plébiscites de Napoléon III, comme moyen de conscience de la République.
La révolution accomplie par la III° République est symbolisée non pas par un philosophe ou un grand universitaire, mais par un ministre: Jules Ferry. On dit généralement qu'il a appris aux enfants à lire, à écrire, à compter, à connaître leur histoire. Or l'école républicaine, ennemie des monarques dans une Europe comble de rois, a créé le peuple au sens où nous l'entendons aujourd'hui, bien différent du peuple citadin de Michelet, du peuple rural de Flaubert, celui qui atteindra l'âge d'homme en 1900.

Qui a fait plus pour la liberté que ceux qui ont conquis le droit de lire, aussi important que l'invention de l'imprimerie puisqu'il a inventé des lecteurs et métamorphosé la presse ? Que signifiait la liberté de la presse pour les analphabètes ? Le citoyen à part entière ne date pas de 1789, mais de 1883, de la République qui lui a appris à lire, et elle le savait bien. Nous pressentons tous que la prochaine alphabétisation, plus tôt ou plus tard, ici ou ailleurs, sera le fait de l'enseignement audio-visuel.

Ce serait malheureusement peu de chose que la meilleure loi sur les libertés, si elle ne se rendait pas maîtresse du plus puissant instrument de liberté et d'asservissement qu'ait jamais conçu l'esprit humain.
Ce fut précisément l'un des derniers grands desseins du général de Gaulle. Celui-ci aurait voulu commencer, bien avant son départ, cette réforme qui est une révolution. S'il ne l'a pas fait, c'est parce que les techniciens lui assurèrent que la mise au point des formes de vidéo-cassette, de disques et de télévision par câble était suffisamment proche pour qu'il fut très dangereux de tenter une réforme qui impliquait des investissements énormes. Deux ans après, en effet, on aurait peut-être dû constater que l'argent avait été dépensé en vain et qu'il fallait reprendre la réforme à zéro. Il a donc différé cette réforme et les événements ont été ce que vous savez.
D'abord, écartons les malentendus: il ne s'agit pas du tout de remplacer les enseignants par des vedettes. A Princeton, Einstein me montrait un jour un livre consacré à ses théories par un journaliste, et dont il avait écrit la préface. "Voilà - me dit-il - ce que nous devrions tous faire. Mes exposés ne sont pas toujours faciles et on les a transformés de façon ridicule. Mais il y a des garçons - journalistes ou professeurs - qui ont réellement le talent de rendre accessible ce que j'ai dit. Je devrais toujours le signaler dans une préface, en quelque sorte donner ma garantie. Le public croit que les vulgarisations sont toujours infidèles. En fait, il faudrait organiser la vulgarisation." La télévision n'existait pas alors. Or, elle répond souvent au désir d'Einstein.