M. le Président Edgar Faure
La
séance est ouverte.
Mes chers collègues, nous poursuivons
aujourd'hui l'audition des différentes personnalités qui ont bien
voulu répondre à notre invitation.
C'est pour moi un grand
plaisir et un grand honneur que d'accueillir M. André Malraux à
qui je donne immédiatement la parole.
M. André Malraux
Monsieur le
Président, mes prédécesseurs ont beaucoup fait la
philosophie de la liberté. Pour ma part, je préfère en
venir immédiatement à la réalité
idéologique de base en matière de liberté, qui est la
contrainte.
Qu'est-ce, en effet, que la liberté de ne rien faire si
personne n'est là pour vous en empêcher ? Au cours de l'histoire,
les sources de contraintes se sont succédé: pour le
XVIIIème siècle, c'étaient les privilèges et la
religion; pour la Convention, c'étaient les rois; pour Marx et
Lénine, c'était le capital.
En fait, toute grande
idéologie politique est la dénonciation d'une contrainte
fondamentale et l'organisation de la lutte contre elle. Déterminer les
contraintes est donc le seul moyen de déterminer les libertés et
leur ordre d'urgence dans des conditions déterminées: une nation,
la France, démocratie occidentale, fait face, au cours du dernier quart
du XX° siècle, à une crise de civilisation que chacun
constate et que nul ne définit. Toutefois, dans cette crise, nous
distinguons des caractères, dont le premier est le drame de la jeunesse
que nous étudierons en dernier en raison de ses immenses
conséquences.
Second caractère: nous sommes en face de
la fin des empires agraires. De l'Egypte pharaonique jusqu'à
Napoléon, il n'y avait pas de différence fondamentale dans la
structure des Etats. Essentiellement agricoles, les pays étaient
dotés d'un chef, d'une armée, de finances, et si Ramsès
avait eu à parler avec Napoléon, ils auraient parlé du
même type de ministres et se seraient parfaitement compris. En revanche,
si Napoléon avait eu à parler avec le Président des
Etats-Unis, il aurait fallu tout recommencer. Donc, aux environs de 1870, au
milieu du XIXème siècle, un fait capital est entré dans la
civilisation: la machine a remplacé les structures des empires agraires
qui étaient la matière même de l'histoire.
Second
point: nous assistons à la fin des empires historiques. On pourrait
penser que le problème a commencé avec les grandes
découvertes. En réalité, il n'en est rien, car la
charnière se situe au XIXème siècle, au cours duquel
l'Occident a disposé d'une supériorité militaire
incontestable et incontestée.
Tout cela a donné ce que vous
savez. Mais, en 1947, c'est Nehru, en 1948, c'est Mao. Les empires historiques
ont cessé au milieu de notre siècle d'être la base
même de l'histoire de la conquête du monde. D'autre part, au
XIXème siècle a eu lieu la colonisation de ceux qui ne savaient
pas lire par ceux qui savaient lire: un siècle d'instruction gratuite a
pesé plus lourd que trois siècles d'imprimerie.
Troisième caractère: la paralysie des
démocraties.
L'Etat, dans nos démocraties, était
conçu comme l'agent de la volonté générale, mais il
est devenu l'agent de la volonté de la majorité. Or, dans un
état moderne, la majorité subit un changement orienté et
constant qui ne doit rien au hasard, et qui grippe la machine. On constate,
dans les grandes démocraties occidentales, que des moments historiques
décisifs sont à la merci de moins de 1 %, et l'on pense tout de
suite à l'élection du président Kennedy.
Lorsque
l'idée de démocratie est née de la volonté
générale, elle reposait sur un concept solide: la
majorité, c'est l'ordre non privilégié; la
minorité, ce sont les ordres privilégiés. A cette
époque on avait 72 % contre 28 % et la notion de majorité
était une notion forte et raisonnable.
Mais à partir du
moment où on en arrive à un rapport de 49 % à 51 %, il ne
faut pas commettre l'erreur de croire, comme ce Premier ministre britannique,
que l'on peut gouverner avec 1 % de majorité. Avec 1 % de
majorité, on peut faire une loi, mais pas un gouvernement historique.
Les pays commencent à prendre conscience de l'irréalité du
système, et ceux-là même qui avaient bonne conscience avec
le rapport 80 % contre 20 % ont mauvaise conscience quand un destin historique
est à la merci d'une marge infime.
Ainsi le général de
Gaulle avait-il dit: "La France sera-t-elle gouvernée un jour par les
gens dont le nom commence par la lettre A ?" Cela signifiait que des citoyens
dont le nom commence par cette lettre pouvaient faire basculer la
majorité. Cette mauvaise conscience a paru, dans les temps modernes, un
phénomène capital. Mais, si le système ne fonctionne plus,
par quelle formule le remplacer ?
Toute solution autoritaire, qu'elle soit de droite ou de gauche, ne
fait que reculer le problème. Si une majorité de 51 % peut
modifier les institutions afin d'exercer réellement le pouvoir, elle est
obligée de recourir aux voies policières, c'est-à-dire
à une technique de contrainte, mais pas à une technique des
libertés et le problème reste entier.
D'ailleurs, dans nos
démocraties, les moyens policiers ont vraisemblablement perdu de leur
efficacité. Lorsque les adversaires sont nombreux, il ne suffit pas de
les tuer pour faire fonctionner l'Etat, et les théories
sud-américaines sont tout de même fondées sur des
événements relativement anciens. Aucun coup d'état ne
s'est produit dans un pays quasi-partagé. L'historien se posera
certainement la question.
Dernier caractère: la crise de civilisation, et par
conséquent de la jeunesse.
Toutes les grandes civilisations,
ordonnées par des valeurs suprêmes, généralement
religieuses, ne fonctionnaient que parce qu'elles avaient conçu un type
exemplaire de l'homme. On savait ce qu'était un homme "bien", et cela en
dehors de toute considération de classe. D'ailleurs, dans les deux pays
qui, les premiers, ont eu une influence mondiale - l'Espagne et l'Angleterre -
il y a eu un mot pour désigner ce type d'homme: "gentleman" et
"caballero".
Tout le monde employait le mot. La reconnaissance même
mensongère de ce type humain assurait l'armature de la
société et des individus. Ceux-ci s'accordaient à ces
valeurs, non par des doctrines, mais par une formation assurée par la
famille, la religion, les coutumes, par des éléments
irrationnels. Or, au XIXème siècle, la valeur suprême,
reconnue ou non, mais incontestable, c'est la science. Vers la fin du
siècle, on s'aperçoit avec stupéfaction qu'il y a entre la
science et tout ce qui l'a précédé, une différence
de nature. C'est le moment où Marcelin Berthelot met en exergue à
l'Encyclopédie: "La science est capable de tuer un boeuf, elle ne l'est
pas de créer un oeuf." La plus puissante civilisation que l'homme ait
connue, la nôtre, peut détruire la terre; elle ne peut pas former
un adolescent. La science s'applique; elle ne se dilue pas, parce que son type
exemplaire serait au mieux le savant. Tout anglais se croit une monnaie de
gentleman, mais un téléspectateur ne se croit pas une monnaie de
savant.
Il existe, du moins dans toutes les grandes démocraties, une
institution, dont on suppose qu'elle a pris le relais de la formation des
hommes modernes: l'éducation nationale. Même si elle ne
prétend pas former des hommes, elle se prévaut de donner aux
citoyens les meilleurs éléments de décision. Il ne s'agit
pas de propagande. La démocratie en France a été
fondée, en fait, sur la création de l'instruction publique
obligatoire, sur la loi Ferry. L'école a été
créée contre les plébiscites de Napoléon III, comme
moyen de conscience de la République.
La révolution accomplie
par la III° République est symbolisée non pas par un
philosophe ou un grand universitaire, mais par un ministre: Jules Ferry. On dit
généralement qu'il a appris aux enfants à lire, à
écrire, à compter, à connaître leur histoire. Or
l'école républicaine, ennemie des monarques dans une Europe
comble de rois, a créé le peuple au sens où nous
l'entendons aujourd'hui, bien différent du peuple citadin de Michelet,
du peuple rural de Flaubert, celui qui atteindra l'âge d'homme en
1900.
Qui a fait plus pour la liberté que ceux qui ont conquis le droit de lire, aussi important que l'invention de l'imprimerie puisqu'il a inventé des lecteurs et métamorphosé la presse ? Que signifiait la liberté de la presse pour les analphabètes ? Le citoyen à part entière ne date pas de 1789, mais de 1883, de la République qui lui a appris à lire, et elle le savait bien. Nous pressentons tous que la prochaine alphabétisation, plus tôt ou plus tard, ici ou ailleurs, sera le fait de l'enseignement audio-visuel.
Ce serait malheureusement peu de chose que la meilleure loi sur les
libertés, si elle ne se rendait pas maîtresse du plus puissant
instrument de liberté et d'asservissement qu'ait jamais conçu
l'esprit humain.
Ce fut précisément l'un des derniers grands
desseins du général de Gaulle. Celui-ci aurait voulu commencer,
bien avant son départ, cette réforme qui est une
révolution. S'il ne l'a pas fait, c'est parce que les techniciens lui
assurèrent que la mise au point des formes de vidéo-cassette, de
disques et de télévision par câble était
suffisamment proche pour qu'il fut très dangereux de tenter une
réforme qui impliquait des investissements énormes. Deux ans
après, en effet, on aurait peut-être dû constater que
l'argent avait été dépensé en vain et qu'il fallait
reprendre la réforme à zéro. Il a donc
différé cette réforme et les événements ont
été ce que vous savez.
D'abord, écartons les
malentendus: il ne s'agit pas du tout de remplacer les enseignants par des
vedettes. A Princeton, Einstein me montrait un jour un livre consacré
à ses théories par un journaliste, et dont il avait écrit
la préface. "Voilà - me dit-il - ce que nous devrions tous faire.
Mes exposés ne sont pas toujours faciles et on les a transformés
de façon ridicule. Mais il y a des garçons - journalistes ou
professeurs - qui ont réellement le talent de rendre accessible ce que
j'ai dit. Je devrais toujours le signaler dans une préface, en quelque
sorte donner ma garantie. Le public croit que les vulgarisations sont toujours
infidèles. En fait, il faudrait organiser la vulgarisation." La
télévision n'existait pas alors. Or, elle répond souvent
au désir d'Einstein.