Allocution de Madame Catherine Trautmann pour le tricentenaire de la mort de Racine

Musée national des Granges de Port-Royal
jeudi 8 avril 1999

Monsieur le Président de Conseil général,
Monsieur le Président du S.A.N de Saint-Quentin-en-Yvelynes,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Préfet,
Mesdames et Messieurs les Directeurs,
Mesdames, Messieurs,

La volonté de célébrer les grands hommes et les grandes heures de notre histoire est un phénomène marquant de notre temps. Si chacun est libre de prendre toute initiative en la matière, il revient en revanche à l'État de mettre l'accent sur les faits majeurs ou symboliques propres à éclairer la réflexion contemporaine, de fédérer les énergies autour de grands thèmes, qui créent un lien social et permettent au citoyen de se référer à une mémoire nationale. C'est bien dans cet esprit que j'ai souhaité venir parmi vous aujourd'hui célébrer Jean Racine.

Avant de vous présenter brièvement les principales initiatives suscitées par le tricentenaire de la mort de l'un de nos plus grands poètes, il est important de rappeler que deux événements, marqueront, je crois, les prémices exemplaires, de ce que sera, et de ce que laissera dans les mémoires cette " Année Jean Racine ". J'ai le plaisir de l'ouvrir aujourd'hui dans ce beau site des Granges de Port-Royal, en inaugurant la principale manifestation qui lui est consacrée à l'occasion du tricentenaire de sa mort : l'exposition " Le choix de l'absolu, Racine, Phèdre " organisée par Mme Véronique ALEMANY, conservateur en chef du musée national des Granges de Port-Royal avec l'aide de nombreux spécialistes.

Je rappellerai que c'est en septembre dernier, tout d'abord, lors de l'édition de 1998 du Festival d'Automne à Paris que s'ouvrait cette célébration nationale avec Phèdre, dans une mise en scène de Luc BONDY. Celui-ci choisissait ainsi de monter son premier classique français, et d'apporter une nouvelle contribution au rayonnement d'une œuvre inépuisable à la démesure de laquelle s'étaient confrontés, avant lui, après et parmi beaucoup d'autres, Gaston BATY, Jean-Louis BARRAULT, Jean VILAR, Antoine VITEZ, Françoise SEIGNER, Jean-Marie VILLEGIER et, en 1994, avec de jeunes comédiens du Nord de la France, Thomas GENNARI. Cette confrontation est d'ailleurs le propos de l'exposition présentée ici-même.

Tous ceux qui, à Paris, à Lausanne, où fut créé le spectacle de Luc BONDY, ou encore à Oslo, Vienne, Munich, Valenciennes et dans bien d'autres villes, françaises et européennes, eurent le privilège de voir Valérie DREVILLE, tout entière habitée par ce rôle qui est à lui seul une œuvre dans l'œuvre, n'oublieront pas la tension et les ruptures qui nourrissent cette tragédie, proche de l'absolue perfection.

En novembre dernier, à l'initiative de la Société Jean Racine, Mme Jacqueline de ROMILLY, de l'Académie française, prononçait, à l'Institut de France, une conférence, dont la presse a largement rendu compte, sur "Racine, lecteur d'Euripide", soulignant ainsi que le jeune Racine possédait, au sortir de Port-Royal, les qualités qui en firent l'un des meilleurs hellénistes de son temps.

Ces deux "moments", plus complémentaires qu'il n'y paraît à première vue, expriment bien, chacun à sa manière, par quels moyens nous pouvons, aujourd'hui, entrer dans l'univers complexe du poète et du dramaturge, dont tout, dans notre vie quotidienne semble pourtant devoir nous écarter. Quelle meilleure façon de nous y ressourcer et d'y trouver des clés pour affronter le présent. Car l'actualité, grande ou petite, est là, chaque jour, pour nous rappeler que l'Histoire est tragique et que c'est dans ce tragique que nous inscrivons nos vies.

Racine a éprouvé, sa vie durant, l'attraction de Port-Royal où il vint dès avant 1649. C'est là, qu'il fut instruit par les maîtres des "Petites Écoles", Pierre Nicole, Claude Lancelot, Antoine Le Maître. C'est là qu'au terme d'une vie si bien remplie, il sera inhumé, selon ses vœux, auprès d'un de ses anciens maîtres, Monsieur Hamon. "Il laissait manuscrit, je cite le texte que Marc Fumaroli a bien voulu écrire pour le volume des Célébrations nationales, un écrit apologétique destiné à défendre devant le roi persécuteur la cause de ceux (en qui il voyait) des "saints" et des "saintes" du jansénisme, fidèles aux vraies doctrines chrétiennes". Il s'agit bien sûr, du fameux Abrégé de l'histoire de Port-Royal, qui, d'ailleurs, va connaître une nouvelle édition cette année.

Nul autre endroit en France n'était plus propice au lancement de cette année riche de manifestations de très haut niveau parce que son rayonnement intellectuel et spirituel y est toujours sensible et que l'on y peut évoquer, plus qu'un lieu de mémoire, un esprit des lieux.

L'exposition " Le choix de l'absolu, Racine, Phèdre " a donc toute sa place. Plutôt que de proposer un parcours complet de l'œuvre racinienne, Véronique ALEMANY, avec la Réunion des musées nationaux, a préféré mettre l'accent sur la plus fameuse des tragédies, la dernière des pièces profanes de Racine, celle aussi qui marque sa réconciliation avec ses anciens maîtres. Elle a voulu montrer comment, à travers les époques et jusqu'à nos jours, cette œuvre dont la forme parfaite " accomplit, selon Paul Valéry, la synthèse de l'art et du naturel ", a été jouée, recréée, vécue, et comment elle a inspiré les metteurs en scène les plus prestigieux, les plus talentueux décorateurs, et, bien sûr, les plus grandes actrices.

A cette exposition de très haute qualité, je souhaite évidemment un très grand succès. Je suis persuadée qu'elle sera l'occasion pour le public de redécouvrir Racine dans sa perfection, et la poésie de ce domaine de Port-Royal auquel je souhaite que nous parvenions bientôt à rendre son unité en faisant travailler ensemble le musée national des Granges qui relève de la DMF, et le site de l'ancienne abbaye, propriété de la Société de Port-Royal. Les nouvelles conditions d'accueil et l'embellissement du verger, réalisé avec le concours de l'association "Danone pour les fruits", constituent une première étape dans la remise en valeur de ce site remarquable.

Pour en revenir à l'année Racine, je voudrais profiter de l'occasion qui m'est donnée aujourd'hui pour remercier toutes celles et tous ceux qui ont œuvré , souvent depuis des années, à la réalisation de ces spectacles, concerts, colloques, lectures et conférences qui redonneront l'actualité qu'elle mérite à une œuvre longtemps desservie par sa perfection même, et qui permettront d'en prendre la vraie mesure.

Mais Racine, au demeurant, n'est pas tout entier dans Port-Royal. Loin s'en faut. On se souvient que c'est en 1666 qu'il rompt avec le monastère, deux ans après le début de sa carrière théâtrale, ayant publié une lettre particulièrement virulente contre ses anciens maîtres, et bienfaiteurs, qui condamnaient chrétiennement le théâtre.

Trois siècles après sa mort, on constate ainsi qu'il existe des mémoires collectives vivantes, constituées autour des lieux ayant le plus compté dans la vie de cet écrivain d'exception.

Le premier d'entre eux, c'est La Ferté-Milon, où Racine est né, le 22 décembre 1639, l'année même où Corneille écrivait Cinna, et où il vécut une enfance de petit orphelin pauvre et solitaire.

Le second grand site, c'est Uzès, où le poète, à qui l'on songe pour une carrière ecclésiastique est quelques temps exilé à partir de novembre 1661, chez son oncle chanoine.

Ce sont, enfin, Paris, et Versailles, où, pour reprendre l'expression de Paul Bénichou, Racine "s'est violemment émancipé à vingt-cinq ans de toute tutelle pour se réaliser selon son désir et son pouvoir".

L'ensemble des colloques qui se sont tenus, déjà, ou se tiendront dans le monde au cours de cette année permettra d'évaluer les acquis de la critique racinienne et d'en confronter les diverses tendances. Comme vous le savez ces colloques sont nombreux : Rouen, Lyon, Villeneuve d'Ascq, Uzès, Nice, Versailles, Paris et La Ferté-Milon, mais aussi Oxford, Manchester, Dublin, Turin, Santa-Barbara, Haïfa, où Britannicus sera donné pour la première fois en hébreu.

Au cours de ces échanges, auxquels s'associeront les représentants de disciplines très diverses, sortiront de nouvelles approches de la poésie racinienne. En outre, et c'est l'un des objectifs de la Société Jean Racine, maître d'œuvre du plus important de ces colloques internationaux, qui aura lieu le 25 mai prochain au château de Versailles.

Les scientifiques ne sont pas les seuls à se mobiliser et je tiens à rendre un hommage tout particulier pour la richesse de leur action aux différents partenaires territoriaux qui se sont associés à cette célébration nationale : le parc naturel régional de la haute vallée de Chevreuse, le conseil général des Yvelines, le syndicat d'agglomération nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, et enfin les municipalités de La Ferté-Milon et d'Uzès qui tous présentent de remarquables programmes de manifestations.

Par ailleurs, durant cette année du tricentenaire, Racine sera plus que jamais à l'honneur dans les programmes de littérature des classes des lycées et collèges. Quelle meilleure occasion, en effet, de faire le point sur la place de cet auteur dans l'enseignement de notre langue et la diffusion de la culture française ?

Enfin, les nombreuses représentations théâtrales, lectures et concerts donneront l'occasion aux artistes contemporains de confronter leurs pratiques aux textes raciniens. L'œuvre de Racine bénéficiera ainsi des nouvelles approches du théâtre du XVIIe siècle, notamment celles de Jean-Marie VILLEGIER et d'Eugène GREEN. Le souci de fidélité historique et esthétique qui a renouvelé au cours de ces trente dernières années, l'interprétation de la musique baroque est, en effet, en train de s'étendre, par leurs soins, au théâtre. Les mises en scènes du tricentenaire, en élargissant leur répertoire à la dramaturgie de Racine, permettront de faire connaître au plus large public ces nouvelles tendances de la scénographie du théâtre baroque français.

L'ampleur de cette entreprise de commémoration se veut à la mesure de la place qu'occupe Racine dans notre patrimoine culturel. Sa dimension internationale permettra de rendre justice au rôle joué par Jean Racine dans la diffusion de la culture française au-delà de nos frontières.


- Tricentenaire de la mort de Jean Racine -

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