Dans un entretien au "Monde",
la ministre de la culture et de la communication Catherine
Trautmann explique son plan pour "investir le Web".
Le 16 janvier, Lionel Jospin présentait
son plan daction gouvernemental pour préparer lentrée
de la France dans la société de linformation.
Les actions en matières culturelles y tiennent une place
importante. "Les contenus sont essentiels pour le développement
dInternet en France", soutien en effet Catherine
Trautmann. La ministre de la culture et la communication précise
en exclusivité pour Le Monde, ses positions à
ce sujet.
- On a beaucoup évoqué la prédominance
culturelle américaine sur Internet. Pensez-vous quil
puisse en être autrement ?
- Nous sommes en première ligne pour nous
mobiliser et développer les contenus. Que ce soit en
mettant à disposition du public ce qui existe dans des établissements
publics ou en favorisant la création multimédia
proprement dite. Nous voulons faciliter cet accès au plus
grand public et investir le Web.
- Comme la télévision, le multimédia
est une nouvelle pratique culturelle. Internet donner à lordinateur
un rôle nouveau ; cest une machine à lire,
à écouter et à voir, ce qui nexistait
pas jusquà présent.
- Pouvez-vous nous préciser les montants
consacrés par le plan daction à cette création
de contenus ? Ils semblent se situer dans la continuité
des plans précédents ?
- Non. Le budget du programme daction qui
ninclut donc pas ce qui était entrepris précédemment,
comme le développement de la numérisation des
archives audiovisuelles de lINA et son installation à
la bibliothèque nationale, sélève à
130 millions de francs. Ils se décomposent en 10 millions
de francs pour la création despaces culturels multimédia,
22,5 millions de francs pour la banque de programmes et de
services de la cinquième chaîne qui vise à développer
des outils pédagogiques, 15 millions de francs daide à
la presse. Et on augment de 50 % les avances remboursables du
Centre national de la cinématographie à hauteur de
25 millions de francs [NDLR : cette somme inclut les 8
millions de francs de remboursements daides antérieures],
ce qui permet aux entreprises de recourir au capital-risque ouvert
au ministère des finances pour 500 millions. En outre, 10
millions de francs seront affectés pour développer
les bibliothèques numériques (en dehors de la BNF
qui devra rendre accessible 50 000 ouvrages exonérés
de droits contre 4 000 aujourdhui) ; 12 millions sont
mobilisés pour la numérisation du patrimoine
artistique. Et 10 millions de francs pour la francophonie (engagée
dans le cadre du sommet dHanoi). Enfin, on consacrera 8
millions de francs à la recherche, 15 millions de francs
aux expérimentations sur les télévisions
hertziennes numériques, et environ 2 millions à
diverses opérations.
Parallèlement nous faisons un effort pour
la formation. Mais nous nen avons pas fait le chiffrage ;
certaines écoles dart sont déjà engagées.
- En quoi les espaces Internet du ministère
de la culture se différencieront-ils de ceux ouverts dans
les bureaux de poste, par exemple ?
- On y trouvera la formation, le guidage, la
possibilité de participer à un projet culturel, quil
sagisse de développer des contenus ou dexpérimenter
de nouvelles formes de création.
- En dehors des aides financières, quenvisagez-vous
comme action pour mieux faire connaître les réalisations
multimédias françaises en France mais aussi à
létranger ?
- Nous avons la responsabilité de bien
faire identifier la french touch, la touche française.
Nous voulons aussi participer à une conduite culturelle.
Notre but nest pas que les gens restent devant leur écran,
mais que, sils voient la Joconde numérisée,
ils aient envie daller la voir en vrai. Cest un
formidable appel.
Les CD-ROM sont une création. Nous allons
tâcher de mieux faire connaître ces uvres
culturelles comme ce qui a été fait à lInstitut
français dExtrême-orient à Hanoi où
lAssociation des amis de Hué a repris de vieux
bulletins, des images, pour restituer une vision de lancien
Vietnam. Cela représente des milliers dheures de
travail pour mettre à la disposition du public une
connaissance qui, sinon, aurait été inaccessible.
Comme à Strasbourg : les plans de la cathédrale
se dégradaient. Sur Internet, ils deviendront accessibles.
- Des fonds numérisés existent
mais sont inexploités. Quallez-vous faire pour
inciter à une meilleure utilisation de cette richesse
nationale ?
- Si lINA sinstalle à la BNF
cest pour que ce fonds soit consultable et accessible. En
matière de fonds cinématographiques, on est le deuxième
pays, derrière les États-Unis. Il faut restituer,
valoriser ces fonds.
- Pour poursuivre sur le cinéma, les
films français ne sont quasiment pas diffusés en Amérique
du Nord. Comment faire pour que ce phénomène ne se
reproduise pas en matière de multimédia ?
- Lobjectif du plan est de se mettre à
niveau en termes dusages, de créer des produits.
Commençons par nous mobiliser. Je suis absolument
confiante. Nous travaillons par capillarité ; nous
avons déjà des tas de structures sur le Web ;
nous devons développer des initiatives.
- Ne pensez-vous pas que le gouvernement ait
aussi un rôle à jouer dans le développement de
la culture de lInternet ? On oppose le livre et le
multimédia. Les parents de lamentent souvent du fait que
leurs enfants passent trop de temps avec des jeux vidéo au
détriment de la lecture, affichant ainsi un certain mépris
pour la culture électronique.
- Nous devons développer lenseignement
à la lecture de limage. Nous aurons les moyens de
valoriser cette culture. Il est important quelle ne soit pas
réservée quaux jeunes. Il faut ouvrir des
centres Internet à tous. Comme on a ouvert des bibliothèques
pour toutes les générations. Cest le rôle
des espaces-culture-multimédia qui mobiliseront 3 ou 4
emplois-jeunes, par centre ?
Les premiers ouvriront vers la mi-février.
- vous avez créé des cybercentres à
Strasbourg. Quels enseignements avez-vous tirés de ces expériences ?
- On dit que ce type doutil de
communication est froid, quil isole. En fait les
cybercentres sont des projets très mobilisateurs. Ils
favorisent la création dun lien social, la
constitution de réseaux. Ils engendrent des projets
culturels favorisant les rencontres.
- La loi Toubon relative lemploi de la
langue française interdit aux entreprises situées en
France de publier des sites commerciaux exclusivement en anglais.
Pensez-vous que ces pratiques soient effectivement condamnables ?
- Sexprimer dans sa langue est un acte
culturel. Il faut mettre du français sur le Web. La Lingua
franca du Web nest pas langlais : cest
le codage. On a eu ce débat pour les publications
scientifiques. Il ne faut pas favoriser le monolinguisme dans un
sens ou dans un autre. Il faut mener maintenant la bataille. Au
moment où certains sappuient sur la technologie pour
essayer dimposer une norme universelle sur le plan culturel,
il faut que la France se distingue par ce quon met sur le
Web. Les Italiens ont fait un effort massif avec des sites sur la
mode et le design. Trouvons aussi nos spécificités.
Le souci des japonais, des chinois des arables est le même
que celui des français. Dans une première étale,
il faut être présent dans notre langue et par
ailleurs faciliter la connaissance de plusieurs langues. Cet outil
justement le permet. Il ne faut pas viser la perte mais au
contraires lenrichissement linguistique.
- Pourquoi la loi sur laudiovisuel ninclut-elle
pas la diffusion sur Internet de programmes télévisés ?
Les dispositions juridiques nouvelles nécessitent
dêtre creusées davantage. |