Discours et communiqués de presse
Discours de Renaud Donnedieu de Vabres
Éléments de langage

table-ronde sur la diversité culturelle - (France Culture)

Cannes - jeudi 18 mai 2006


Je suis très heureux que vous ayiez accepté l’invitation de Gilles Jacob et la mienne à prendre deux heures de votre temps pour que nous discutions ensemble librement de la diversité culturelle.

1. Pourquoi la diversité

La diversité culturelle est une exigence politique essentielle. Les artistes, tous autant qu’ils sont, dans leur diversité, doivent avoir la capacité de créer librement, et le public doit pouvoir accéder à leurs créations. C’est pourquoi, chaque Etat doit avoir le droit d’aider les créateurs sur son territoire comme il l’entend, et ce droit lui est désormais reconnu par la communauté internationale, grâce à l’adoption de la convention de l’Unesco.

La diversité culturelle est la meilleure réponse à la mondialisation. C’est un enjeu de gouvernance mondiale. Face à la mondialisation, le dialogue des cultures est un facteur de paix entre les peuples et de cohésion sociale. La diversité culturelle est aussi nécessaire que la biodiversité.

Le développement et la libéralisation des échanges internationaux, ainsi que les bouleversements technologiques – et notamment numériques – facilitent les mouvements de concentration des industries culturelles et l’apparition d’industries dominantes, pour ne pas dire de cultures dominantes, et tendent à unifier les cultures.

Face au risque d’un seul style de cinéma, d’une seule manière de voir le monde, d’une seule manière de s’exprimer, l’exigence de diversité culturelle rappelle la nécessaire, l'indispensable polyphonie des langues et des cultures.


2. Pourquoi le cinéma est particulièrement concerné par ces enjeux

Le cinéma est un art, « et par ailleurs, une industrie » écrivait Malraux dans son Esquisse d’une psychologie du cinéma. Le cinéma est devenu l’industrie culturelle par excellence. Une industrie stratégique. Dans un monde où l’image est reine, le cinéma est l’expression des identités, des imaginaires, des cultures, des représentations du monde.

Cette expression est le fruit, tout autant du court-métrage tourné en vidéo numérique que de la superproduction internationale ou du film d’auteur.

On a souvent dit que le combat en faveur de la diversité culturelle, dans le domaine du cinéma, était un combat contre le cinéma « américain ». Pour ma part, je n’ai jamais partagé ce point de vue. Le cinéma américain, qu’il émane des fameuses majors, ou des producteurs indépendants, doit pouvoir exister et être vu, mais ce droit doit également et dans le même temps être reconnu aux cinémas africains, européens, asiatiques et latino-américains.

Or, près de 85% des films diffusés en salles dans le monde aujourd’hui sont produits par les studios américains. Ces mêmes films représentent 71% de parts de marché en Europe, 64% au Japon et 97% aux Etats-Unis. J’ajoute que, selon l’UNESCO, 88 pays sur 185 n’avaient produit aucun film en 2000.

De tels chiffres doivent nous alarmer. Ils prouvent si nécessaire que les risques d’uniformisation du monde et de 15 représentations sont bien réels et qu’ils ne feraient que s’accentuer si les Etats, individuellement et collectivement, n’avaient décidé d’agir, ce qu’ils ont fait en adoptant la convention de l’Unesco.


3. L’UNESCO et les autres chantiers

191 Etats membres de l’UNESCO ont adopté, le 20 octobre 2005, la convention sur la diversité culturelle. C’est à mes yeux une victoire historique non seulement pour la France et l’Union européenne, mais pour la diversité des cultures et des créations des artistes du monde pour le dialogue entre les peuples, les cultures et les sociétés, pour le respect des différences et la reconnaissance de ce que l’autre, quel qu’il soit, apporte à notre richesse, qui est tout autant culturelle que matérielle.

Cette victoire est d’autant plus méritoire qu’elle était loin d’être acquise d’avance. C’était le pot de terre (la culture et l’UNESCO) contre le pot de fer (l’économie et l’Organisation Mondiale du Commerce). C’était l’affrontement de l’utopie créatrice mais réaliste, et de la rigueur économique.

C’est surtout une victoire du droit international, de la volonté politique et du sens que les sociétés restent libres de définir collectivement.

Elle démontre aussi que l’Europe peut agir au service d’une meilleure maîtrise de la mondialisation car l’Union européenne, adhérant à l’initiative de la France, a joué un rôle moteur dans cette affaire.

L’engagement individuel et collectif des créateurs, des artistes de toutes les disciplines, de toute l’Europe, et de tous les pays du monde a été décisif, jusqu’au dernier moment, pour convaincre, lorsque cela était nécessaire, des perspectives d’avenir ouvertes par la convention.

Je tiens aussi à saluer en la personne d’Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, la mobilisation de tous les francophones au service de la diversité linguistique qui est l’un des aspects les plus vivants, les plus dynamiques, de la diversité culturelle.

Le texte de cette convention jette les bases juridiques d’un monde plus respectueux de la diversité des cultures. Il reconnaît le droit souverain des Etats à mener des politiques de soutien à la diversité culturelle. Il souligne, dans le même temps, le nécessaire renforcement de la coopération et de la solidarité en faveur des pays en développement.

De nombreux pays, dont la France, ont déjà mis en place des systèmes de soutien ouverts aux autres cinématographies. Ainsi, au sein de l’ensemble des sélections du festival de Cannes cette année, sans compter les coproductions avec des partenaires européens, quatre films étrangers ont été soutenus par le Centre national de la cinématographie. Je citerai en particulier Bamako, d’Abderrahmane Sissako, Hamaca Paraguaya de Paz Encina et Palais d’été de Lou Ye, qui ont été soutenus par le fonds Sud.

Pour que la Convention entre pleinement en vigueur, une dernière étape est déterminante : car les Etats doivent, d’ici à la fin 2007, ratifier ce texte. Nous avons besoin de vous, comme autant d’Ambassadeurs de vos pays respectifs, pour peser de tout votre poids pour encourager vos gouvernements à s’engager dans ce processus. La convention ne prendra toute sa force que si elle est effectivement ratifiée par une majorité d’Etats.

Pour ma part, je rejoins Bruxelles à l’issue de notre rencontre pour une réunion des ministres de la culture de l’Union européenne qui a précisément pour objet d’autoriser la Commission européenne à ratifier, au nom des 25 Etats membres, cette convention.

A l’évidence, le combat pour la diversité et le dialogue des cultures continue. Au plan européen, la France a réussi à faire reconnaître par la Commission européenne la légitimité de toutes ses aides au cinéma. C’est un résultat formidable pour l’Europe du cinéma, car tous les Etats membres peuvent désormais se réclamer de ce précédent. Mais il faut maintenant voir plus large, à l’échelle du monde. Je pense pour ma part que la communauté internationale devrait faire preuve d’audace et d’imagination, en réfléchissant à la possibilité d’utiliser les grandes institutions financières internationales pour financer des projets culturels, et notamment l’éclosion des nouvelles cinématographies, dans les pays en développement.

Je vous remercie.


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