Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les
Sénateurs,
Jai ardemment souhaité le débat
daujourdhui devant votre Haute Assemblée. Il est le symbole
que la culture a droit de cité, quelle est le cur même
de notre rayonnement, de notre avenir. Il ne sagit donc pas seulement de
prolonger la déclaration que jai faite, au nom du gouvernement,
devant lAssemblée nationale, le 9 décembre dernier.
Je noublie pas que ma première intervention au Parlement sur
la politique culturelle du gouvernement eut lieu le 23 juin dernier, à
linvitation de votre commission des affaires culturelles. Et je tiens
à rendre hommage au président Valade et aux Sénateurs qui
ont eu à cur dapporter une Contribution au débat sur
la création culturelle en France, parue alors que le succès des
quelque mille festivals de lété illustrait la force des
liens entre les artistes et leurs publics, sur lensemble de notre
territoire, mais aussi limmense soutien de nos concitoyens à ces
aventures collectives, faites avant tout de partage, et que Louis Jouvet
décrivait en termes de « tumulte ordonné », ou encore
de « communion ». Dans chacun de ces lieux, lutopie est
sortie de terre, le rêve sest construit, les artistes et le public
ont, au fil du temps et de leurs rencontres, transformé leurs songes et
leurs désirs en succès.
Je me souviens encore de cet après-midi si clair de juillet, où, sous les platanes du cloître Saint-Louis inondé de lumière, dans cette atmosphère de fête, dair vif, de pierre et deau, les artistes et les techniciens dAvignon, avant de rejoindre les plateaux du in et les scènes et les rues du off, étaient réunis pour débattre, en toute liberté, avec le public et avec tous ceux, entrepreneurs de spectacles, représentants des partenaires sociaux, élus locaux, responsables politiques, militants associatifs, journalistes, qui, au fond, partagent une même passion, un même goût de la création, du patrimoine, du rayonnement, de la diversité même qui est celle de lart dans notre société. Ce jour là, à Avignon, le président Valade, et plusieurs dentre vous, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, je pense notamment à Jack Ralite, ainsi que plusieurs Députés, participaient à nos échanges. Je tiens à vous en remercier et à vous dire combien les artistes et les techniciens ont apprécié votre présence à leurs côtés. La nécessité, limportance que cette discussion de plein air et de vif oxygène se prolonge dans les enceintes du Parlement, est apparue comme une évidence. Une évidence qui ma semblé se renforcer chaque jour, au cours de chacun de mes nombreux déplacements à travers la France.
Par exemple, cet autre jour, cétait à la fin de lété, en compagnie du Président Poncelet, au festival de Bussang, où les meilleurs amateurs exprimaient, de concert avec des artistes et des techniciens professionnels, la force de leur passion du théâtre, sur fond de lunique décor de la forêt vosgienne. Ou cet automne, à Grenoble, où renaissait, entièrement rénovée, la promesse de Malraux, dans cette Maison de la culture de la deuxième génération, où résonnait encore la voix de mon illustre prédécesseur, évoquant la petite princesse thébaine aux pieds de lAcropole : « je ne suis pas venue sur terre pour partager la haine, mais pour partager lamour ».
A lépoque où naissaient les Maisons de la culture, il y avait Paris dun côté, et le « désert culturel » français de lautre. Le temps nest plus où il fallait que « ce qui se passe dessentiel à Paris » se passe « en même temps » en province, ce « mot hideux », selon Malraux. Il sagit bien aujourdhui que ce qui se passe dabord dans une ville, un département, une région de France, en termes de création et de diffusion culturelles, puisse également, et je lespère le plus vite possible, se passer dans une autre ville, un autre département, une autre région, mais aussi en Europe et dans le monde.
Cest bien pourquoi jattache tant dimportance
à ce débat devant la Haute Assemblée, qui est une «
première ».
La culture doit avoir droit de cité au
sein de lhémicycle, lieu commun à la représentation,
théâtrale et politique, depuis lAntiquité. Et pas
seulement lorsquil est question du budget de la culture. Un budget est
lexpression dune politique et les crédits que vous avez
votés pour 2005 expriment clairement une priorité pour le
spectacle vivant. Mais un budget ne fait pas une politique à lui seul.
Je suis donc venu vous parler dautre chose.
Je suis venu vous parler des fins autant que des moyens. Dans ce monde de violence, de rupture et parfois, de négation de lidentité, du patrimoine culturel et spirituel, la culture est le cur même de notre rayonnement, de notre fierté, de notre influence, de notre attractivité et même de nos emplois. Elle ne se réduit pas au loisir intelligent, au supplément dâme. Elle est lessence même de lavenir et de la force de notre parole, de nos convictions, de notre message humaniste.
Je suis venu vous parler de la place de lartiste dans notre société et de celle de la culture dans la cité aujourdhui. Je suis venu vous parler du spectacle vivant, de lemploi culturel et du rôle des collectivités territoriales, que la Constitution de la République vous donne mandat de représenter.
Je me garderai de pousser trop loin les analogies entre le spectacle vivant et la politique. A Athènes même, les magistrats chargés de veiller à lapplication des lois votées par le Sénat après leur discussion par lassemblée des citoyens, pouvaient être chorèges, cest-à-dire, en quelque sorte, producteurs de spectacles. Cest quand le verbe se transforme en action, dans le temps et dans lespace, quil prend sa charge humaine et manifeste toute son énergie. Les artistes sont avant tout créateurs de liens entre les hommes. Des liens de proximité. Les élus que vous êtes le savent sans doute mieux que quiconque.
Il ne se passe pas un jour sans que des maires, des conseillers généraux, des conseillers régionaux, des présidents de communautés urbaines ou dagglomérations, prennent linitiative de créer ou de rénover une salle de spectacle, des studios de danse, des locaux de répétition, et demandent au ministère de la culture et de la communication de soutenir leurs initiatives. Les élus sont sans cesse en mouvement, au service de leurs concitoyens.
Les artistes aussi. Etre artiste, cest dabord croire,
vivre, et faire partager cette conviction que le monde en dehors de nous, comme
celui que nous contenons, est loin davoir épuisé toute
possibilité de surprise. Oui, être artiste, cest toujours
provoquer. Provoquer une rencontre, un échange, une discussion, une
découverte.
Lart, et singulièrement lart vivant, est ce qui relie, au cur de la culture. Cest pourquoi les artistes et techniciens du spectacle vivant, du cinéma et de laudiovisuel représentent un atout fondamental et un enjeu considérable pour notre société.
Le spectacle, sous toutes ses formes, est aujourdhui le moteur de la vitalité, du rayonnement et de lattractivité de notre pays et de ses territoires.
Cest pourquoi, je souhaite que notre société, où les risques de fractures, la perte des repères, le sentiment dun effritement de lidentité affectent nos concitoyens, fasse résolument le pari de la culture. Pour replacer lartiste au cur de la cité, abolir la distance entre luvre dart et son public, investir de nouveaux territoires, instituer un rapport au temps différent et toucher le plus grand nombre de nos concitoyens. Jai lambition de convaincre les Français qui nont jamais franchi le seuil dun théâtre, dun musée, dun chapiteau, dune salle de cinéma. Et je souhaite pour ce faire que le lien, au sein de mes attributions, entre la culture et la communication, soit un lien fécond.
Tel est le projet que je vous propose et qui est au cur de la
politique culturelle du Gouvernement. Cette politique se décline dans
chaque région, jy reviendrai dans un instant. Telle est la feuille
de route que jai donnée cette année à chaque
directeur régional des affaires culturelles, autour de quelques axes
forts pour le spectacle vivant :
- Priorité à la diffusion,
avec laide à la constitution, dans les théâtres, de
« pôles de diffusion », composés dun personnel
formé, doté doutils techniques de recensement et de
connaissance des réseaux. Expérimentale en 2005, cette aide sera
progressivement étendue à partir de 2006 et devra prendre
en considération la création dun fonds spécifique
daide à la diffusion en milieu rural.
- Lappui aux
compagnies et aux ensembles indépendants, qui doivent
bénéficier daides à la reprise des spectacles, pour
toucher un plus large public et inscrire la création dans une
économie plus stable.
- Rendre aux auteurs et aux compositeurs, qui
sont les forces vives de la création, la place éminente qui leur
revient, en améliorant leur rémunération et en
renforçant leur présence dans les établissements
subventionnés.
- Redéfinir et relégitimer une
politique de développement de la pratique amateur, qui nest ni une
étape vers la professionnalisation, ni un substitut à la pratique
professionnelle. Ciment du lien social, remarquable outil
dintégration et de dialogue entre les cultures et les
générations, elle doit être encouragée par la
formation, le rapport direct à la création, les rencontres entre
artistes amateurs et professionnels.
- Encourager enfin, la circulation de
lart vivant en Europe et dans le monde. Cest ainsi que nous
construirons concrètement, dans chaque région, lEurope de
la culture. Je convierai à Paris, et vous serez tous les bienvenus, les
2 et 3 mai prochains, des intellectuels et des artistes de lensemble de
lUnion européenne pour donner forme et substance à cette
« idée neuve », au moment où les citoyens de
lUnion sont appelés à sceller un nouveau pacte
constitutionnel.
Je ne doute pas que le Sénat, où sont représentés les Français établis hors de France, sera particulièrement sensible à la contribution du spectacle vivant au rayonnement international de notre pays. Comme beaucoup dentre vous le savent, et le président de votre commission des affaires culturelles en particulier, qui en revient, le lancement de lannée de la France en Chine en a fourni une illustration particulièrement brillante, du concert de Jean-Michel Jarre sur la place de la paix céleste, suivi en direct par près dun milliard de téléspectateurs dans le monde entier, à la démonstration éblouissante de la maîtrise de lart pyrotechnique par le groupe F, originaire de la cité phocéenne, Monsieur le Président Gaudin, où je me rends demain, pour lancer le temps des arts de la rue, et qui a marqué les mémoires de quelque 350 millions de téléspectateurs. Et je vous livre, le commentaire que me fit ce soir là, à Shanghaï, lun des plus hauts dignitaires chinois : « il ny a que vous, les Français, pour inventer cela ». Dans cette période, où nos concitoyens doutent parfois de notre capacité à imaginer lavenir, jy vois la marque de reconnaissance du capital que nous avons entre les mains, grâce aux outils de notre politique culturelle, pour une gestion intelligente de lavenir, et pour le rayonnement international de notre pays.
Jai le souci et la responsabilité que cette politique ambitieuse pour le spectacle vivant saccompagne dune politique de lemploi. Je mesure, depuis ma prise de fonctions, à quel point le rôle du ministère de la culture et de la communication est essentiel pour impulser et porter une politique de lemploi culturel.
Le rapport de Jean-Paul Guillot sur lemploi dans le spectacle vivant, le cinéma et laudiovisuel montre limportance et le dynamisme de ce secteur pour notre économie. Il souligne la nécessité dune politique de lemploi adaptée à ses caractéristiques, qui permette denrayer la précarité qui sest développée ces quinze dernières années pour les artistes et les techniciens. Les chiffres quil révèle ont le mérite de remettre les choses à leur juste place. 80 % des intermittents ont un revenu annuel de leur travail inférieur à 1,1 smic, 54 % dentre eux déclarent moins de 600 heures travaillées par an ; dans un secteur en croissance annuelle de 12 % en moyenne, leur salaire annuel a baissé de 12 % entre 1989 et 2002, alors que, pour lensemble des salariés, il augmentait de 5 % dans la même période et leur revenu annuel na pu se maintenir que grâce aux indemnités de chômage. Nous ne pouvons pas nous satisfaire dune telle situation, qui développe la précarité, et qui fait jouer à lassurance chômage, très manifestement, un rôle de compensation des baisses de rémunérations du travail qui nest évidemment pas le sien, dautant moins justifié quil sagit dune activité en croissance nettement plus forte que le reste de léconomie.
La politique de lemploi que je veux mettre en place a précisément pour objectifs de relever la part des emplois permanents et des structures pérennes et daccroître la durée moyenne de travail annuel rémunéré et des contrats des artistes et techniciens. Je nai pas pour politique de supprimer le régime de lintermittence, qui est essentiel aux activités culturelles et artistiques.
Je suis déterminé à conduire, dans ce domaine, avec le concours de mes collègues Jean-Louis Borloo, Gérard Larcher et Laurent Hénart, toutes les actions qui relèvent de lEtat, et, plus particulièrement, de la responsabilité du ministère de la culture et de la communication. Jen ai présenté le détail devant le Conseil national des professions du spectacle (CNPS) du 17 décembre dernier, pour tout ce qui relève du niveau national, et ce programme de travail exigeant a commencé dêtre mis en uvre depuis le début du mois de janvier.
Je voudrais vous en rappeler les grands axes :
- accélérer et systématiser la conclusion de conventions collectives : dici la fin du mois de mars, les partenaires sociaux du secteur nous proposeront une couverture exhaustive, sans empiètements et incohérences entre les différentes conventions collectives. Avec les services de Jean-Louis Borloo et de Gérard Larcher, nous leur apporterons tout le soutien quils peuvent souhaiter pour les accompagner dans cette démarche, en vue de parvenir à la conclusion des conventions collectives nécessaires dici la fin de lannée 2005. Ces conventions collectives devront également traiter du périmètre des métiers et des entreprises qui peuvent recourir légitimement à lintermittence. Sur cette question, les conclusions du rapport de Jacques Charpillon, chef du service de linspection générale de ladministration des affaires culturelles, apportent, en tout ou partie, aux partenaires sociaux, de précieux éclairages. Ne pas traiter cette question reviendrait, tout simplement, à rendre illisible, pour nos concitoyens, la spécificité du système que nous voulons défendre. Cest la raison pour laquelle, jen appelle sur ce sujet, non seulement à léquilibre et à la mesure, mais aussi à la volonté.
- orienter les financements publics vers lemploi : il sagit de sassurer que les subventions publiques en matière culturelle prennent bien en compte les conditions demploi dans les différentes structures, notamment en termes de permanence de lemploi ou dun allongement de leur durée. Dici la fin du mois de mars, Alain Auclaire, chargé dune mission dinspection générale de ladministration des affaires culturelles, nous proposera les outils, les indicateurs et les démarches qui permettront de mettre en uvre cet objectif et den mesurer les progrès. Je sais parfaitement quil faut aller graduellement dans cette direction. Je lai dit en ouvrant samedi le festival international du court métrage de Clermont Ferrand.
- améliorer notre connaissance collective de lemploi dans le secteur et renforcer lefficacité des contrôles : les fameux textes « serpents de mer » permettant le croisement des fichiers entre les différents organismes sociaux, qui étaient attendus depuis 1992, sont enfin sortis, le premier décret en juillet, le second en décembre ! Ils permettront à la Commission emploi du CNPS de publier, chaque année, un rapport sur la situation de lemploi dans le secteur du spectacle vivant, du cinéma et de laudiovisuel, au plan national et pour chaque région. Ce rapport devra être débattu, non seulement au Conseil national des professions du spectacle, mais également dans chacune des Commissions régionales de lemploi et des professions du spectacle (COREPS), dont jai accéléré la mise en place, et qui réunissent, dans chaque région, sous la présidence du Préfet ou du Directeur régional des affaires culturelles, les représentants des artistes et des techniciens, mais aussi, cest essentiel, les élus des collectivités territoriales. Le croisement des fichiers permettra de renforcer les contrôles en donnant aux inspecteurs du travail comme aux services de la délégation interministérielle de lutte contre le travail illégal de nouveaux outils. Les textes législatifs et réglementaires sont en cours de révision, afin que des sanctions administratives immédiates, notamment en matière de financements publics, puissent être tirées des irrégularités qui auront été constatées par procès verbal.
- accompagner les efforts de mutualisation et de structuration des employeurs, particulièrement nécessaires dans un secteur où les structures sont petites, fragiles et très dispersées : je pense par exemple à favoriser les initiatives de regroupement des métiers de ladministration du spectacle au service de plusieurs compagnies indépendantes.
- mieux maîtriser loffre de formation professionnelle initiale et continue dans le secteur.
Ce dernier point sinscrit dans les plans régionaux pour lemploi dans le spectacle vivant, que jai demandé à chaque directeur régional des affaires culturelles délaborer et qui porteront leurs effets sur plusieurs années. Car cest au niveau de chaque région, en concertation étroite avec les collectivités territoriales, que la mise en uvre dune politique de lemploi et de la formation peut être effective et elle ne peut sinscrire que dans la durée. Dimportantes mesures nouvelles, sur les 753 M€ consacrés au spectacle vivant, ont été déléguées à chaque DRAC, pour ces plans.
Elles visent à développer la présence demplois artistiques permanents dans les structures les plus importantes ; à mieux rémunérer et à déclarer la totalité du travail effectué, notamment les répétitions ou les temps de préparation ; à créer des emplois administratifs mutualisés ; à relancer, comme nous nous y sommes engagés avec François Fillon, léducation artistique et culturelle, qui passe notamment par lintervention des artistes dans les écoles, collèges et lycées ou dans les universités.
Jai bien entendu, cela ma été dit à plusieurs reprises et sous diverses formes, que les collectivités territoriales ne souhaitaient pas simpliquer dans le financement de lindemnisation du chômage des artistes et des techniciens. Elles considèrent, et je peux le comprendre, que ce nest pas leur rôle. Cest la raison pour laquelle jai demandé aux directeurs régionaux des affaires culturelles de concevoir leurs plans régionaux pour lemploi en étroite coopération avec les collectivités territoriales et les représentants des professionnels de leur région, et dans le respect des compétences de chacun. Sur la politique demploi culturel en effet, le rapport de Jean-Paul Guillot y a insisté, ce nest que par les efforts conjugués et coordonnés de lEtat, des partenaires sociaux du secteur et des collectivités territoriales, que les artistes et les techniciens trouveront des conditions dexpression de leurs talents et dexercice de leurs métiers qui reconnaissent pleinement leurs spécificités, sans se défausser sur lassurance chômage, dont ce nest pas la vocation, pour leur assurer une juste rémunération de leur travail.
Il ne sagit évidemment pas de se renvoyer les uns aux autres des responsabilités de financement, il sagit encore moins dune perspective de désengagement de lEtat, quand les mesures nouvelles inscrites, grâce à vous, mesdames et messieurs les Sénateurs de la majorité présidentielle, qui avez voté mon budget, au budget de mon ministère pour 2005, atteignent, en faveur de lemploi dans le spectacle vivant, un niveau que lon peut qualifier, sans excès, dhistorique. Que M. le ministre de léconomie et des finances et M. le ministre délégué au budget mentendent, quils sachent que je serai aussi offensif pour le budget de lan prochain que je lai été pour celui de cette année.
Par un mouvement irréversible et continu, depuis la création du ministère des affaires culturelles en 1959, le paysage culturel de notre pays sest profondément transformé. Les temps sont révolus, de la méfiance mutuelle, en matière culturelle, entre lEtat et les collectivités territoriales. La condescendance vaguement ou totalement - méprisante dun Etat parisien arrogant, porteur dune vision élitiste de la « vraie culture » et de la création, à légard délus locaux identifiés à des manifestations folkloriques ou, au mieux, à un « amateurisme » culturel, a définitivement disparu devant lextraordinaire vitalité de la création et des activités culturelles dans les régions.
Les formidables outils de diffusion, portés par lexplosion des industries culturelles et lomniprésence de la télévision sur lensemble du territoire ont très largement homogénéisé les pratiques culturelles de nos concitoyens. Le maillage serré de tout le territoire national en équipements culturels structurants et en équipements de proximité, la multiplication des festivals, le développement de compagnies de théâtre, de cirque, de spectacle de rue, de danse, de musiques actuelles, de musique classique, témoignent de ce que, au-delà des engouements et des effets de mode, la culture est devenue notre passion nationale, unanimement partagée, le ciment dune unité populaire et politique qui explique sans doute que notre pays se soit retrouvé, derrière le Président de la République, sans aucune dissonance, pour défendre lexception culturelle et la diversité culturelle en France, en Europe et dans le monde. De tels moments dunanimité sont rares. Jai à cur de prolonger ce climat consensuel dans les rapports entre lÉtat et les collectivités locales et notamment chaque fois que je constate un climat daffrontement, jessaierai de faire prévaloir lesprit de table ronde.
Cest la raison pour laquelle vous mavez vu, il y a quelques jours, à Nîmes, pour une démarche qualifiée de « cessezle-feu culturel », et vous me verrez partout où la culture, notre passion commune, est menacée dêtre prise en otage de nos divisions politiques. Parce quelle est essentielle au rayonnement de notre pays, dans la diversité de ses territoires, je crois, au sein de notre débat démocratique et républicain aussi, en une exception culturelle qui ne vaut pas que pour lOMC et lextérieur de nos frontières. Cest elle qui explique le choix de Lens pour implanter une antenne du Louvre ; cest un choix dont je suis fier ; il honore le gouvernement auquel jappartiens.
Aujourdhui, jai la conviction que sur les enjeux de lemploi culturel, chacun prenant les responsabilités qui lui reviennent, nous sommes capables de nous rassembler.
Aux partenaires sociaux du secteur, la charge de conclure des conventions collectives qui reconnaissent durablement les spécificités des métiers des artistes et des techniciens et leur assure la juste rémunération de leur travail.
A lEtat et aux collectivités territoriales, ensemble et chacun pour ce qui relève de sa responsabilité, dexercer les fonctions de régulation et de contrôle que lon attend des pouvoirs publics, dassurer leur mission demployeur, de donneur dordre, et de financeur des activités culturelles, qui concourent à la fois à lattractivité des territoires et au renforcement des liens sociaux, avec le souci prioritaire de lindépendance artistique.
Aux confédérations interprofessionnelles, enfin, dans les négociations qui vont avoir lieu cette année, dassurer par des dispositions adaptées, un régime dassurance chômage qui corresponde à son vrai rôle légitime, au sein de la solidarité interprofessionnelle, tout en prenant en compte les spécificités des métiers des artistes et techniciens. Jai la volonté, je lai dit, de maintenir le régime de lintermittence. Mon objectif politique nest pas de supprimer lintermittence, qui est indispensable à lactivité de création et de diffusion artistique et culturelle à la condition de ne pas faire porter sur la solidarité interprofessionnelle des charges qui relèvent dune politique salariale normale ou dun financement public de la politique culturelle.
Sur lensemble du spectacle vivant, on ne sait pas assez que les
financements publics sont assurés aujourdhui aux deux tiers par
les collectivités territoriales et pour un tiers par lEtat, alors
même que ses financements se sont continûment accrus. Cette
équation financière donne la mesure du poids qua
désormais pris, en matière culturelle, lintervention des
collectivités territoriales. Ce nouvel équilibre sest
réalisé de manière progressive, sur une longue
période, presque subrepticement.
Il ne résulte pas dun
choix délibéré, dune répartition claire des
compétences et des financements, qui aurait été
décidée à un moment donné.
Cette
évolution traduit tout simplement, et nous devons nous en
féliciter, la place que la culture a prise dans notre vie collective,
locale et nationale, et la conscience aiguë quen ont les pouvoirs
publics. Elle nous donne aussi la mesure de la transformation quil me
faut conduire des modes dintervention et dorganisation qui doivent
être désormais ceux du ministère de la culture et de la
communication, dans un contexte à la fois de décentralisation et
de très forte déconcentration.
Sans nous payer de mots, je crois quil sagit, pour paraphraser le titre du livre que Philippe Urfalino a consacré à la création du ministère des affaires culturelles, dune nécessaire « ré-invention de la politique culturelle ». Cest une mission exaltante. Je ne la réinventerai pas seul.
Jai besoin de vous entendre, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, parlementaires et représentants des collectivités territoriales, me confirmer ce que je sais déjà par votre action, par votre présence, depuis que jai pris mes fonctions : que vous souhaitez aussi que ce soit une uvre et une aventure communes et que vous êtes prêts à y apporter votre concours. Je vous en remercie.