Discours et communiqués de presse
Discours de Renaud Donnedieu de Vabres
Remise des insignes de chevalier dans l’ordre des arts et des lettres
à Gérard La Viny

jeudi 9 février 2006
photo : Farida Bréchemier/MCC

Cher Gérard La Viny,

Aujourd'hui je m'adresse à l'une des figures de la culture musicale antillaise, une légende des tropiques - ne vous appelle-t-on pas " le roi de la biguine " ? - un passeur authentique et passionné d'un répertoire très riche et sans cesse renouvelé, une référence pour les jeunes générations d'artistes et notamment votre fils, Eddy La Viny, qui reprend avec beaucoup de talent votre flambeau.

Né à la Guadeloupe, où la chaleur du soleil et des hommes couve de nombreux talents, vous vous êtes nourri de l'extraordinaire richesse des traditions musicales et des danses populaires de cette terre. Gourmand et avide de nouveaux rythmes, de nouveaux sons, de nouvelles sensations et émotions, vous vous évadez pendant vos vacances à Porto Rico, où vous vous imprégnez de la sensualité et du caractère de la langue espagnole et des rythmes latinos, et où vous apprenez l'art de faire chanter une guitare.

Excellent élève, vous obtenez votre baccalauréat en 1951, et votre père vous pousse à rejoindre Paris pour étudier à " Sciences-Po " ; mais vous aviez déjà d'autres ambitions.

Vous ressentez tôt le désir de vivre intensément la musique de votre terre et de la porter par delà les Océans. Vous vivez la rumba avec l'orchestre " de Lecuona " de Cuba, et le mambo avec celui de Tony Bennett.

Durant l'Occupation, les Antilles sont restées coupées de la métropole. A la Libération, les Français renaissent. Ils sont gagnés d'une nouvelle fureur de vivre et de danser, et rien mieux que la musique antillaise ne pouvait combler cette nouvelle soif de couleurs, de folie, de joie et de liberté. Un cabaret légendaire incarne cette renaissance dès le mois de décembre 1944 : " La Canne à sucre ", dans le quartier de Montparnasse, qui accueille les plus grands orchestres antillais, et vous en serez l'âme à partir de 1954. Sous les bons auspices de Joséphine Baker - auriez-vous pu rêver plus belle marraine ? - vous faites souffler le vent des Antilles dans notre capitale, qui dansait déjà au rythme de la biguine, de la salsa et du mambo, en introduisant le merengue, qui fit tourner la tête de tous les couples parisiens.

Votre cabaret devient un lieu mythique des nuits parisiennes et vous une grande vedette française, amenée à côtoyer les figures les plus légendaires de cette époque. Henri Salvador, notamment, vous présente au fabuleux jongleur des mots, Boris Vian, alors directeur artistique de Philips, dont vous resterez l'ami fidèle. Il lance vos deux plus grands succès : Sans chemise sans pantalon, et Ban moin un ti bo, qui fut un vrai tube, repris par plusieurs autres vedettes, notamment Harry Belafonte. Bijoux de tendresse ou d'humour acéré, vos chansons résonnent dans le cœur des Français comme des hymnes au soleil et à la bonne humeur.

Votre spectacle exotique fait rapidement le tour du monde : Vénézuéla, Gabon, Suède, Allemagne, Côte d'Ivoire, Sénégal, Moyen-Orient ; tel un prophète du soleil, vous apportez dans tous ces pays la lumière et la beauté de toute l'éventail musical des îles Caraïbes, et le monde vibre aux sons du Limbo, du Vaudou et aux rythmes du Steel Band. Vous avez même joué un soir, aux Antilles, pour les Présidents de la République française et des Etats-Unis réunis.

Parce que, avec vos mots simples et délicieux, et votre musique de chaleur et de joie, vous avez inventé et partagé un langage universel pour chanter le bonheur et la beauté, parce que vous vous êtes fait l'ambassadeur infatigable de ce langage à travers le monde et en particulier ici, dans cette métropole qui vous aime, je suis très heureux de vous honorer ce soir.

Gérard La Viny, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans l'Ordre des Arts et des Lettres.


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