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| photo : Farida Bréchemier/MCC |
Cher Gérard La Viny,
Aujourd'hui je m'adresse à l'une des figures de la
culture musicale antillaise, une légende des tropiques - ne vous appelle-t-on
pas " le roi de la biguine " ? - un passeur authentique et passionné
d'un répertoire très riche et sans cesse renouvelé, une
référence pour les jeunes générations d'artistes
et notamment votre fils, Eddy La Viny, qui reprend avec beaucoup de talent
votre flambeau.
Né à la Guadeloupe, où la chaleur du soleil et des hommes
couve de nombreux talents, vous vous êtes nourri de l'extraordinaire
richesse des traditions musicales et des danses populaires de cette terre.
Gourmand et avide de nouveaux rythmes, de nouveaux sons, de nouvelles sensations
et émotions, vous vous évadez pendant vos vacances à
Porto Rico, où vous vous imprégnez de la sensualité et
du caractère de la langue espagnole et des rythmes latinos, et où
vous apprenez l'art de faire chanter une guitare.
Excellent élève, vous obtenez votre baccalauréat en 1951, et votre père vous pousse à rejoindre Paris pour étudier à " Sciences-Po " ; mais vous aviez déjà d'autres ambitions.
Vous ressentez tôt le désir de vivre intensément la musique de votre terre et de la porter par delà les Océans. Vous vivez la rumba avec l'orchestre " de Lecuona " de Cuba, et le mambo avec celui de Tony Bennett.
Durant l'Occupation, les Antilles sont restées coupées
de la métropole. A la Libération, les Français renaissent.
Ils sont gagnés d'une nouvelle fureur de vivre et de danser, et rien
mieux que la musique antillaise ne pouvait combler cette nouvelle soif de
couleurs, de folie, de joie et de liberté. Un cabaret légendaire
incarne cette renaissance dès le mois de décembre 1944 : "
La Canne à sucre ", dans le quartier de Montparnasse, qui accueille
les plus grands orchestres antillais, et vous en serez l'âme à
partir de 1954. Sous les bons auspices de Joséphine Baker - auriez-vous
pu rêver plus belle marraine ? - vous faites souffler le vent des Antilles
dans notre capitale, qui dansait déjà au rythme de la biguine,
de la salsa et du mambo, en introduisant le merengue, qui fit tourner la tête
de tous les couples parisiens.
Votre cabaret devient un lieu mythique des nuits parisiennes et vous une grande
vedette française, amenée à côtoyer les figures
les plus légendaires de cette époque. Henri Salvador, notamment,
vous présente au fabuleux jongleur des mots, Boris Vian, alors directeur
artistique de Philips, dont vous resterez l'ami fidèle. Il lance vos
deux plus grands succès : Sans chemise sans pantalon, et Ban moin un
ti bo, qui fut un vrai tube, repris par plusieurs autres vedettes, notamment
Harry Belafonte. Bijoux de tendresse ou d'humour acéré, vos
chansons résonnent dans le cœur des Français comme des
hymnes au soleil et à la bonne humeur.
Votre spectacle exotique fait rapidement le tour du monde : Vénézuéla, Gabon, Suède, Allemagne, Côte d'Ivoire, Sénégal, Moyen-Orient ; tel un prophète du soleil, vous apportez dans tous ces pays la lumière et la beauté de toute l'éventail musical des îles Caraïbes, et le monde vibre aux sons du Limbo, du Vaudou et aux rythmes du Steel Band. Vous avez même joué un soir, aux Antilles, pour les Présidents de la République française et des Etats-Unis réunis.
Parce que, avec vos mots simples et délicieux, et votre musique de chaleur et de joie, vous avez inventé et partagé un langage universel pour chanter le bonheur et la beauté, parce que vous vous êtes fait l'ambassadeur infatigable de ce langage à travers le monde et en particulier ici, dans cette métropole qui vous aime, je suis très heureux de vous honorer ce soir.
Gérard La Viny, au nom de la République, nous vous faisons chevalier dans l'Ordre des Arts et des Lettres.