Discours et communiqués de presse
Discours de Renaud Donnedieu de Vabres
Remise des insignes de Commandeur de la légion d’honneur
à monsieur Jerry Lewis

Jeudi 16 mars 2006
© Didier Ploewy

Cher Jerry Lewis,

C’est un très grand plaisir et un grand honneur pour moi de vous rendre aujourd’hui, rue de Valois, l’hommage de la France. La foule rassemblée ici est à l’image de l’amour que les Français vous portent et de l’accueil qu’ils ont toujours réservé à vos films, à vos spectacles, à vos œuvres, à votre talent, à votre énergie, à votre humour incomparables. C’est cet amour des Français pour votre talent que le Président de la République a voulu consacrer en vous décernant la dignité que je vous remets aujourd’hui.

Pourquoi un tel amour ? Sans doute parce que vous nous rappelez cette solide vérité, cette antique sagesse, ce gai savoir, jadis énoncés à l’adresse des lecteurs de Gargantua par Rabelais - si cher au cœur des Tourangeaux et de tous les Français - qui, s’ils n’ont pas tous lu Gargantua, ont tous vu l’un de vos films : « le rire est le propre de l’homme ». Peut-être aussi parce que les personnages que vous incarnez, en mêlant constamment, avec un à-propos déconcertant, spontanéité et naïveté, rencontrent un écho profondément ancré dans l’esprit français, dans une tradition qui, au-delà du rire, a fait du regard pur des naïfs et des candides, l’une des meilleures clefs de compréhension des travers de la société, de l’étonnement, toujours renouvelé, devant les absurdités, les ridicules, les incongruités du monde. Sans doute aussi parce que nous sommes particulièrement sensibles en France, comme en Europe, à ce comique irrésistible dont vous perpétuez l’esprit, avec, entre autres, Charlie Chaplin et Woody Allen, de ces personnages franchement maladroits et vaguement inadaptés, dont on sait que si quelqu’un porte une soupière et en renverse le contenu, c’est toujours sur eux que tombe la soupe, et que l’on ne peut mieux nommer qu’en yiddish, Schemiel ou Schlimazel.

Je suis heureux d’honorer aujourd’hui un grand humaniste, un homme à qui rien de ce qui est humain n’est étranger, puisque le rire est assurément un langage universel. Il rapproche davantage qu’il sépare les humains que nous sommes, parce que, comme l’écrivait sentencieusement ce grand connaisseur de l’espèce humaine, Charles Darwin, « le fou rire excite la sécrétion lacrymale plus énergiquement que toute autre cause, la souffrance exceptée ».

Oui, nous sommes tous semblables, lorsque devant les distorsions de votre visage, devant vos lazzis, votre habileté, votre agilité, votre audace et vos mimes pleins d’expressions, devant les excentricités les plus inattendues de votre parole, devant vos exclamations les plus incohérentes et les plus burlesques, devant les acrobaties d’une grande adresse et les dislocations les plus bizarres, les tours d’équilibre les plus fantastiques de votre corps, le pitre funambulesque, le clown de génie que vous êtes, déploie tout son talent, brille de tout son éclat, et que soudain, au fond de nous-mêmes, comme sur nos visages stupéfaits, dans nos yeux et dans nos cœurs, comme l’écrivait Baudelaire, « le rire est parti, irrésistible et subit ».

En dépit de la solennité de cet événement, je me garderai de tomber dans cet esprit de sérieux que vous savez pourfendre mieux que personne. Si nous vous aimons, comme l’écrit l’un de nos grands clowns français, qui vous connaît, vous admire et vous adore de longue date, Pierre Etaix, dans le très bel ouvrage qu’il vous a consacré, Croquis de Jerry Lewis, c’est que vous avez la « sensibilité, l’invention comique » et que vous savez « tout faire : chanter, danser, mimer, diriger un orchestre », que vous avez « appris et maîtrisé toutes les disciplines du spectacle de scène », et du cinéma, bien sûr. Et, dès que l’on vous voit, « on décolle. On ne réfléchit pas, on n’analyse pas, on n’a même pas conscience d’admirer : on reçoit », avec la candeur, avec le naturel merveilleux que vous avez le don et le talent d’éveiller en nous, comme votre grand prédécesseur qui vous a beaucoup inspiré, Stan Laurel, sans oublier Oliver Hardy, car vous êtes un et double, un et multiple, et vous avez élevé au plus haut, tout au long de votre œuvre, tout au long de votre vie, l’art des métamorphoses, qui puise sans doute au moins aussi loin que ce temps où, à Newark, dans le New Jersey, votre père artiste - comme votre mère - vous surnommait « Monsieur Néon », comme vous le racontez dans Dean et moi, le poignant récit autobiographique que vous avez écrit avec James Kaplan et qui vient d’être traduit par Yves Sarda, et publié par Flammarion, un récit qui est avant tout un formidable témoignage, celui d’une magnifique histoire d’amour.

Oui, d’un simple coup d’œil, les spectateurs que nous sommes ont toujours pu lire sur votre visage toutes les émotions qui vous assaillent. « Je n’ai jamais pu faire autrement que de laisser voir à tout le monde ce que je ressentais, écrivez-vous. Dans le cas contraire, je me jugeais menteur. La sincérité était mon allié le plus précieux. »

C’est sans doute aussi de cette sincérité, de cette pureté absolues, originelles, immédiates, qui ont fait naître des personnages si drôles, si cocasses et si touchants, que nous vous sommes instantanément et toujours reconnaissants.

« On n’est pas sérieux lorsqu’on a perpétuellement neuf ans », avez-vous dit. Je crois que c’est cet éternel enfant en vous qui a touché profondément et durablement l’enfant en chacun de nous.

Je ne vais pas retracer ici une à une les étapes de votre vie, de votre carrière, de votre œuvre immense, qui s’est constituée au fil des très nombreux films que vous avez joués, réalisés, produits. Après la télévision française hier, l’Institut Lumière de Lyon vous rendra samedi, un bel hommage, autour d’une double projection de votre film T’es fou Jerry.

Je veux simplement souligner combien j’ai été ému par la lecture de votre livre, qui nous fait revivre la figure de votre partenaire, Dean Martin, inséparable pendant ces dix ans qui ont profondément marqué votre vie. L’école n’était pas votre tasse de thé et très tôt vous êtes happé par la scène. Mais dès que vous êtes montés sur scène ensemble, après vous être croisés, un après-midi de printemps de 1945, au carrefour de Broadway et la 54e rue, un véritable miracle se produisit, et en très peu de temps, vous êtes devenus tous les deux aussi connus et reconnus qu’Elvis ou les Beatles en leur temps, déclenchant l’hystérie sur votre passage.
« En cette ère de prise de conscience freudienne, c’était l’explosion du ça dans le show-business », écrivez-vous.

Pendant dix ans, votre ça enchante, enflamme l’Amérique, qui acclame votre visage de caoutchouc et les expressions de tombeur de votre meilleur complice.

Après 13 comédies pour la Paramount, et alors que le public, qui vous adore, est à chaque fois au rendez-vous, votre duo s’arrête en 1956, après Un vrai cinglé de cinéma. Votre amitié pour celui que vous avez toujours appelé de son premier prénom, « Paul », restera toujours aussi profonde. Mais vous choisissez de jouer désormais en solo, dans des films tels que Le Délinquant involontaire, Trois bébés sur les bras, ou Le Kid en kimono.

C’est en 1960 que vous démarrez une carrière de réalisateur, pour laquelle vous allez rencontrer un immense succès, et particulièrement ici, en France, où les critiques, et surtout le public, vous acclament. Réalisateur, mais aussi acteur, scénariste, metteur en scène, parfois même monteur : « Le risque, dites-vous, si on fait tout, c’est d’exploser de plaisir ! »

Dès votre première réalisation, Le Dingue du palace, vous nous faites partager avec les plus grands, de Charlie Chaplin à Jacques Tati, en passant par Stan Laurel, cette sincérité sans pareille de l’idiot qui perce à jour, presque sans le vouloir, les univers artificiels et vains, la bêtise et l’arrogance humaines.

Fasciné par le cinéma et les techniques qu’il mobilise, vous mettez au point, dès ce premier film, le système pionnier de « circuit fermé de télévision appliqué aux films », comme vous l’appelez alors, pour le brevet que vous déposez. Aujourd’hui, cette technique s’appelle l’assistance vidéo, et aucun réalisateur ne pourrait s’en passer !

Toujours, à la fois, inventeur, virtuose et visionnaire, vous faites construire, pour surplomber le décor du Tombeur de ces dames, en 1961, une grue de quatorze mètres, que vos collaborateurs appelleront « le jouet de Jerry » et engagez 30 comédiennes toutes traitées comme des stars. On raconte que Francis Ford Coppola, qui n’avait pas encore tourné son premier film, vous observait chaque jour sur le plateau. La même année, vous faites une déclaration d’amour au cinéma dans le Zinzin de Hollywood.

A travers votre génie comique, le public perçoit aussi un tableau glacial de l’Amérique désenchantée des années soixante, un portrait au vitriol de la haute société, une critique féroce du travail déshumanisé, une caricature de la vanité des engouements hollywoodiens, portée à son paroxysme dans Jerry souffre-douleur, en 1964, où vous faites transformer, par des professionnels du cinéma, un garçon d’étage simplet en véritable vedette.
Je ne peux pas citer ici la liste des chefs d’œuvre que vous avez réalisés ou joués. Mais comment ne pas parler, car c’est un coup de cœur personnel que je sais très partagé, de Docteur Jerry et Mister Love, votre adaptation du grand mythe de Robert Louis Stevenson que vous avez, m’a-t-on dit, le magnifique projet de porter à la scène à Broadway ? Dans cette œuvre intemporelle, vous laissez libre court à votre génie de la métamorphose, en mettant à nu et en subvertissant les codes du cinéma fantastique. La séquence qui suit la transformation mémorable du professeur Julius Kelp dans son laboratoire, envahi des couleurs vives du liquide qu’il vient d’absorber, est l’une des nombreuses scènes d’anthologie de ce film hors norme, où vous nous donnez à voir, avec une grande finesse, en caméra subjective, et après une alternance incroyable de champs et de contrechamps, de plongées et de travellings, ne cessant de faire palpiter le suspense, combien l’on peut devenir tout autre à travers le regard des autres, tout en restant soi-même.

L’amour que la France vous porte est réciproque, puisque, après La Valse des pantins, en 1983, de Martin Scorsese, qui vous plonge dans l’univers dramatique d’une critique acerbe du show-business et vous vaut un immense succès critique aux Etats-Unis, vous n’hésitez pas à vous installer en France, où vous continuez à nous surprendre, comme acteur mythique, comme improvisateur hors pair – et vous le prouverez encore, par exemple, dans le fabuleux Arizona Dream, d’Emir Kusturica.

Vous n’oubliez pas que c’est d’abord en Europe et singulièrement en France que, non seulement, vos talents polyvalents dans le show business, la radio, la télévision, le music-hall, le cinéma, la chanson, le disque, mais surtout votre travail de créateur et d’auteur ont été reconnus. Au-delà des brillantes transformations que vous incarnez dans des films comme Les tontons farceurs ou Trois sur un sofa, vos métamorphoses dessinent une satire corrosive non seulement des mœurs américaines, mais aussi des maux de notre temps. Ainsi, Ya, ya mon général est t-il à la fois un hommage à Chaplin et un défi lancé à tous les racismes du monde. Un défi dont je n’ai pas besoin de rappeler l’actualité. Comme celle de votre générosité, de votre engagement humaniste.

Ainsi, vous animez, chaque premier lundi de septembre : « le Téléthon annuel de Jerry Lewis contre la dystrophie musculaire ». Vous fédérez de nombreuses stars sur votre plateau et ce concept a fait le tour du monde. Ici, en France, le Téléthon marque tous les ans un élan de solidarité exceptionnelle, et vous y contribuez régulièrement, depuis que vous avez accepté, pour le lancer dans notre pays, de devenir, en 1987, le Président d’honneur de l’Association Française contre les Myopathies. Vous avez reçu de nombreuses récompenses pour votre engagement dans la lutte contre les maladies neuromusculaires.

Homme de tous les combats, contre l’injustice et pour la dignité humaine, vous avez aussi dénoncé le racisme dans votre fable si forte, produite par l’UNICEF, où le mutisme est l’expression de la souffrance, et dont le titre dit l’un de vos grands combats d’aujourd’hui et de toujours : Les enfants ne doivent pas être victimes de la violence. Vous avez été « nominé » pour le prix Nobel de la paix. Vous êtes Commandeur des Arts et des Lettres. Mais certains de vos amis membres du Gongrès vous ont dit que vous devriez vous présenter comme Président des Etats-Unis. Vous leur avez répondu que vous faisiez déjà de la comédie et que vous ne voulez pas perdre votre passion.

Cher Jerry Lewis, je tiens à vous dire que nous avons besoin de votre passion.

Parce que vous êtes le clown préféré des Français, parce que vous êtes, en maître de la comédie et du rire, de la mise en scène et du spectacle, une source inépuisable d’inspiration pour les nouvelles générations, parce que vous êtes un humaniste au grand cœur, qui a fait du rire une arme universelle, je suis particulièrement heureux de vous honorer aujourd’hui.

Comme nous arrivons à cette heure sacrée du déjeuner et que nous connaissons aussi votre passion non dissimulée pour nos fameux jambon-beurre, je vous propose de célébrer ce midi cette date historique du 16 mars 2006, celle de vos quatre fois vingt ans, avec un traditionnel gâteau d’anniversaire.

Aussi, avant de prononcer la formule rituelle et solennelle par laquelle je vais, dans un instant, vous remettre vos insignes, je tiens, en mon nom personnel comme en notre nom à tous, à vous souhaiter de tout cœur, un très heureux anniversaire : happy birthday Jerry !

Cher Jerry Lewis, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous remettons les insignes de Commandeur de la Légion d’honneur.


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