Messieurs les Ministres,
Chers collègues,
Je tiens à remercier mon collègue et ami François LOOS davoir pris linitiative de nous réunir ce matin, ensemble, pour promouvoir la diversité culturelle.
Le projet de Constitution européenne, que nos chefs dEtat et de gouvernement viennent dadopter, élève la diversité culturelle au rang des objectifs de lUnion. Ce texte propose à lEurope cette magnifique devise « Unie dans la diversité ». Qui peut mieux illustrer et défendre la diversité culturelle sur la scène internationale que vous et nous, que lUnion Européenne, unie dans la diversité de ses cultures ? Qui peut offrir meilleur symbole pour le monde que cette grande Europe élargie issue dune même civilisation, et riche de sa diversité nationale et régionale ?
Oui, dans le monde daujourdhui, la promotion de la diversité culturelle est une ambition qui concerne tous les Européens, parce que le pluralisme est la valeur suprême de lEurope et parce que nous avons besoin de la culture pour définir notre identité dEuropéens. Je crois également que cette grande affaire concerne tous les pays du monde, parce que le dialogue entre des cultures diverses est une condition de la paix. Et pour quil y ait dialogue, il faut que les cultures continuent dexister avec leur identité dans une relation ouverte à lautre.
Il sagit de reconnaître à chacun, à chaque peuple, le droit de cultiver son identité sans pour autant tomber dans le repli identitaire. Il sagit daffirmer légale dignité des cultures. Il sagit, au fond, daffirmer avec force les valeurs de liberté, de respect de lautre et de pluralisme.
Ces valeurs, je tenais à les rappeler, parce quelles sont au fondement de notre conception de la culture. Une conception parfaitement définie par Aimé Césaire : « la culture, cest tout ce que les hommes ont imaginé pour façonner le monde, pour saccommoder du monde et pour le rendre digne de lhomme ».
Pour vous, ministres et hauts fonctionnaires du commerce extérieur, la question est de savoir pourquoi et comment promouvoir la diversité culturelle tout en développant le libre-échange, sans jamais céder aux tentations du protectionnisme.
Je voudrais tenter dy répondre en vous parlant :
-
des enjeux du débat, non seulement culturels mais aussi
économiques ;
- des objectifs que nous devrions atteindre ;
-
des moyens que nous devons mettre en uvre pour préserver et
promouvoir ensemble cette diversité culturelle.
Les enjeux tout dabord.
La présence ce matin, autour dune même table, de ministres du commerce et dun ministre de la culture est suffisamment rare pour nous permettre de prendre date.
Pourtant, dans ce débat, culture et économie sont indissociables. Les biens et les services culturels sont à la fois des vecteurs didentité sociale et culturelle, et des produits qui séchangent et se vendent. (Les services audiovisuels constituent le deuxième poste dexportation de services américains après l'aéronautique). Nous savons tous que ces biens et services entrent dans le champ de compétences de lO.M.C., et quils sont sur la table des négociations dans le cycle de Doha.
La mondialisation, qui comporte bien des effets positifs, menace néanmoins les identités culturelles dès lors quelle engendre la standardisation. Or, dans le domaine de la création artistique, les mécanismes du marché ne garantissent pas toujours une grande pluralité de loffre.
Soyons clairs : il ne sagit pas de dire que les biens et services culturels « ne sont pas des marchandises », ce qui naurait aucun sens, mais que « ce ne sont pas des marchandises comme les autres ».
Il ne sagit donc pas dexclure du champ du commerce international les biens et services culturels, mais de donner aux Etats un cadre juridique international approprié afin que chacun puisse accéder à un contenu culturel diversifié.
Jai pu constater, depuis que jai pris mes fonctions, que mes collègues européens ministres de la culture partageaient souvent ces convictions, alors quil nen était pas toujours de même pour les ministres du commerce extérieur. (Et je me réjouis quen France nous ayons adopté de longue date une position interministérielle commune). Jy vois pour ma part le signe que les administrations de la culture et du commerce extérieur, à lintérieur de nos pays, ne prennent peut-être pas suffisamment le temps de se parler, de sécouter et de se comprendre.
Quels peuvent être, quels doivent être nos objectifs ?
La diversité culturelle suppose la capacité pour chaque
politique culturelle de soutenir les moyens nécessaires à la
production, comme à la diffusion et à la promotion des
expressions culturelles.
A l'échelle de l'Europe, comme dans chacun
de nos pays, nous poursuivons deux types dobjectifs
caractéristiques d'un vrai choix de société : la
reconnaissance dun rôle privilégié de la culture
comme facteur de cohésion sociale et comme facteur de
développement économique.
Premièrement, les objectifs de politique culturelle.
Il convient que chaque Etat, chaque gouvernement, mette en uvre des
politiques spécifiques qui favoriseront les expressions culturelles de
chacun, tout en facilitant la circulation des uvres et des artistes,
condition indispensable pour permettre au plus grand nombre laccès
à la culture du monde entier.
Du côté des publics, nous devons nous préoccuper aussi de favoriser une pratique de la culture et de la consommation duvres culturelles et audiovisuelles qui soit critique et ouverte à la différence. Il en va de lexpression de la liberté et de la vie démocratique dans nos sociétés. Il est donc essentiel à une offre culturelle diversifiée de vivre et de sépanouir, pour permettre aux créations nationales dexister.
En conséquence, il conviendrait de reconsidérer la coopération culturelle internationale en développant des politiques destinées à permettre aux pays les moins favorisés de disposer des outils institutionnels, techniques, artistiques et financiers, nécessaires à la promotion de leur culture.
Il y a une économie de la culture. Une économie humaine. C'est en ce sens qu'il faut à la fois agir sur loffre culturelle (les films, les livres, les disques ) et sur la demande (le public). Les subventions, les quotas, les politiques tarifaires, les mécanismes européens comme le programme MEDIA, répondent à ces objectifs. Plusieurs de vos pays ont, notamment à loccasion de la reprise de lacquis communautaire, mis en place des mécanismes de cette nature, et je m'en félicite.
Je tiens à rappeler à ce propos que nous ne poursuivons en aucun cas des objectifs "protectionnistes", contrairement à ce que nos amis américains disent parfois de nos politiques : si tel était le cas, la part de marché du cinéma américain dans les pays européens ne serait pas comprise entre 50% et 80% ! Pour poursuivre lexemple du cinéma, lobjectif des mécanismes français nest pas de lutter contre le cinéma américain, ce qui naurait aucun sens ni aucune chance dêtre efficace, mais de permettre, à côté de loffre de films américains, à une offre de films français et européens, diversifiée, allant du cinéma dauteur au film grand public, d'être financée, dêtre diffusée et de rencontrer son public dans les salles.
Deuxièmement, à côté de ces objectifs de
politique culturelle, nos actions poursuivent aussi, et en même temps,
des objectifs économiques et industriels.
Je suis en effet convaincu
que la culture représente, et sans doute de plus en plus, un pan entier
de lactivité économique de nos pays. Créatrices de
richesses et demplois, de manière directe ou indirecte (je pense
en particulier au tourisme), nos industries culturelles européennes
souffriraient de marchés nationaux fragmentés et daires
linguistiques restreintes, en labsence de soutien public. Les politiques
culturelles ont alors pour objet de rétablir des conditions de
concurrence plus justes, là où des entreprises, ou parfois des
pays tout entier, exercent des monopoles de fait.
Lexemple du prix unique du livre, que neuf pays européens ont mis en place, montre quune politique culturelle peut aussi permettre à un réseau économique (les librairies) de trouver un équilibre financier qui ne pourrait exister si les prix étaient "libres", ce qui permettrait aux grosses structures de pratiquer des prix abusivement bas sans risque de concurrence.
Les politiques publiques en faveur de la diversité culturelle contribuent donc au dynamisme de nos économies.
Nous devons, ensemble, créer et préserver les marges de manuvre nécessaires à la mise en uvre des politiques culturelles dont je viens de rappeler les objectifs.
Quels sont, pour finir, nos moyens dagir ensemble pour préserver et promouvoir la diversité culturelle ?
Dans les enceintes culturelles,
La France, notamment par la voix
du Président de la République, sest engagée avec
détermination en faveur de lélaboration dune
Convention internationale sur la diversité culturelle dans le cadre de
lUNESCO.
Nous soutenons en cela une ambition partagée par lUnion européenne, une ambition que nos gouvernements reconnaissent comme légitime.
Un avant-projet de convention a été préparé.
Il sera soumis aux experts gouvernementaux en septembre prochain. M. Jean MUSITELLI vous le présentera tout à lheure. Nous devons conjuguer nos efforts pour que cette convention consacre en droit dès 2005 la spécificité des biens et services culturels et laffirmation du droit des Etats à mener des politiques culturelles et à défendre la diversité culturelle.
A léchelle mondiale, le Réseau international des politiques culturelles (R.I.P.C.), réseau informel de plus de soixante ministres de la culture, parmi lesquels mes collègues hongrois, letton, polonais, slovaque et slovène, est une enceinte particulièrement active d'élaboration de stratégies communes sur la diversité culturelle.
Enfin, je crois quil est temps de construire lEurope de la culture. Je compte proposer à mes collègues européens de conclure un Pacte pour lEurope de la culture. Je crois que seule lEurope peut nous aider à préserver la diversité de nos cultures nationales face à une mondialisation mal maîtrisée. Je pense aussi que nous devons prendre garde à ce que la construction européenne ne se retourne pas contre elle-même. Je fais référence au risque que lharmonisation parfois mécanique à laquelle nous procédons dans lUnion européenne pour parachever le marché intérieur ne conduise, ce qui serait tragique, à une harmonisation uniforme et médiocre de la culture européenne. Cest pourquoi, je crois nécessaire que les Etats membres et la Commission européenne concluent un pacte, cest-à-dire prennent des engagements juridiquement contraignants afin de traiter de façon spécifique la culture dans les négociations communautaires. Nous lavons dores et déjà fait pour les négociations communautaires externes. Jen veux pour preuve le mandat de la Commission à lOMC. Nous devons le faire pour les négociations communautaires internes puisque, dans chacun de nos pays, près des deux tiers du droit national provient du droit communautaire.
Cest dans le même esprit que je vous propose de travailler ensemble à lutter contre la piraterie des uvres - qui se répand notamment sur internet et qui porte gravement atteinte à la diversité de la création. Il nous faut un plan européen de lutte contre la piraterie. Il nous faut des échanges de bonnes pratiques entre Européens. Et il faut procéder à de tels échanges entre Européens et Américains. Jai déjà commencé à le faire, lors du festival de Cannes avec les professionnels du monde entier, notamment avec Jack Valenti, Président de lAssociation des producteurs de cinéma américains, et je vois que la notion même de diversité culturelle aujourdhui leur paraît nécessaire.
Dans les enceintes commerciales, et François LOOS en reparlera, il est capital dutiliser les moyens juridiques dont nous disposons notamment à lO.M.C. pour garantir notre capacité, au plan national et au plan européen, à mettre en place des politiques daide et de soutien aux secteurs culturels et audiovisuels. Dans la mesure où celles-ci visent à favoriser nos Etats ou lUnion européenne, il faut veiller à ce quaucune offre de libéralisation de laccord général sur le commerce des services (A.G.C.S.) ne soit faite à lavenir dans les secteurs audiovisuels et culturels. Notre vigilance doit également sexercer dans le cas daccords bilatéraux, avec des Etats tiers, comme ceux que négocient lUnion européenne ou les Etats-Unis.
Messieurs les Ministres,
Chers collègues,
Je défends la diversité au nom de la liberté des
échanges et dune politique de concurrence bien comprise.
Le
combat pour la préservation et la promotion de la diversité
culturelle est lun des piliers de lavenir de lEurope et
dune mondialisation maîtrisée au service dun
développement durable. Cest parce que nous sommes attachés
à la paix que nous prônons le dialogue des cultures. Cest
parce que nous sommes conscients de la complexité du monde contemporain
que nous défendons la diversité, source de richesse et de
progrès.
Jespère vous avoir convaincu que la diversité culturelle est aussi un enjeu économique. Un enjeu vital. Nous devons, pour réussir à la préserver et à la promouvoir, nous concerter le plus possible pour avancer de front, dans les enceintes commerciales et culturelles auxquelles nous participons. Jespère vivement que cette rencontre sera suivie de beaucoup dautres.
Je vous remercie.