Discours et communiqués de presse
Discours de Renaud Donnedieu de Vabres

Colloque Film et Théâtre au Théâtre Athénée Louis Jouvet

lundi 31 janvier 2005

Messieurs les Présidents,
Mesdames, Messieurs,


Je tiens tout d’abord à remercier les initiateurs de cette journée professionnelle de débat sur « le film de théâtre », l’Athénée et le Centre National du théâtre, et les institutions qui les ont aidés, le CNC, l’ADAMI, et le SCEREN (CNDP).

Je place de grands espoirs dans vos discussions et dans les propositions que vous serez amenés à faire, les uns et les autres, tout au long de vos trois tables rondes. Je m’en tiendrai étroitement informé.

J’ai tenu à intervenir personnellement ici, d’abord en raison du nombre et de la qualité des personnalités présentes, venues de tous les horizons de la création et de la production audiovisuelles, et du théâtre, mais aussi des juristes, des éditeurs, des exploitants et des responsables de services et d’institutions publiques et privés.

En envisageant ici, l’ensemble des relations entre le théâtre et l’audiovisuel, dans toute leur complexité, et en élargissant votre réflexion à toutes les dimensions de la diffusion des œuvres, vous apportez aujourd’hui une contribution essentielle au dialogue, entre la culture et la communication, que j’ai appelé de mes vœux dès que j’ai pris mes fonctions. Entre ces deux univers, qui n’ont évidemment nulle vocation à être séparés l’un de l’autre, des liens ont été tissés au cours du temps, qui font progresser le décloisonnement que j’appelle de mes vœux. Fort heureusement, nous ne partons pas zéro, comme vous le savez tous. Mais, je suis convaincu qu’il faut, dans le monde d’aujourd’hui, franchir une étape nouvelle, pour créer de nouveaux liens, à la hauteur des attentes de nos concitoyens et de la place que nous souhaitons donner à la culture, aux artistes, et au spectacle vivant, en particulier, dans la cité.

Nous sommes ici pour construire ensemble, dans l’échange, des réponses aux multiples questions que vous vous posez, et dont certaines appellent des réponses urgentes. Nous sommes aussi ici pour inventer l’avenir.

Le temps n’est plus, me semble-t-il, aux réticences des puristes. Bien sûr, le spectacle vivant est éminemment éphémère.

Il existe, à partir d’une rencontre, à un certain moment, et en certains lieux. C’est là sa grandeur, mais aussi, sa faiblesse. Rares sont les arts qui ne subsistent ainsi que dans le cœur et la mémoire sensible des spectateurs. Oui, le théâtre est fatalement périssable, mais nécessairement transmissible, grâce au travail des acteurs, des auteurs, des metteurs en scène, des techniciens, et de tous les métiers qui permettent de créer cette rencontre entre le théâtre et son public, cette convergence entre le texte, la parole, le geste, la scène.

C’est, le « tumulte ordonné », le « feu d’artifice », cher à Louis Jouvet, « pour que l’œuvre naisse, prenne corps, pour qu’elle existe », pour qu’elle « commence à vivre physiquement pour les acteurs et par les spectateurs ». C’est « cette fécondation, artificielle peut-être, mais nécessaire pour que la pièce passe à la vie, qu’elle quitte l’état larvaire de l’impression, l’état embryonnaire des gestes où elle se trouve sur le papier ». Dans Le Comédien désincarné, Louis Jouvet décrit ainsi cette énergie humaine du jeu, qui s’inscrit dans l’espace et dans l’instant pour s’incarner.


Cette présence du spectacle vivant, parce qu’elle implique celle du corps, est tout sauf virtuelle. Elle peut être démultipliée par l’image, et par l’écran.

L’image et le film, pour le théâtre, c’est, sans doute, d’abord une mémoire, pour les professionnels eux-mêmes en premier lieu, et aussi, bien sûr, pour le public.

Très nombreux sont les artistes qui, depuis longtemps, s’archivent eux-mêmes, en transformant l’espace de leur théâtres en image, en durée. Je tiens à saluer le travail de la COPAT, dont les DVD, et les cassettes, représentent un trésor de créations accumulées et accessibles au plus grand nombre.

Sur la mémoire du théâtre, vous poserez cet après-midi de nombreuses questions. La première est celle-ci : doit-on, peut-on « tout » conserver ? Evidemment non. La première tâche de l’archiviste, c’est le tri, le choix. Mais il y a, en matière de théâtre aussi, un devoir de mémoire, un devoir d’enseigner et de transmettre. Un devoir qui est aussi un plaisir. Et je suis persuadé que les archives historiques peuvent rencontrer et rencontrent déjà, pour certaines, la faveur du public.

Cela dit, je suis profondément persuadé que la représentation théâtrale, par nature du domaine magique du fugace et de l’éphémère, ne saurait s’évaporer à jamais.

Je souhaite donc qu’une réflexion s’engage pour que les représentations théâtrales puissent être filmées. Cela ne préjuge en rien de leur diffusion future qui, si elle a lieu, devra respecter la rémunération des ayants-droits. Il s’agit que cette diffusion puisse un jour être possible et ne soit pas perdue pour toujours alors que des diffuseurs seraient intéressés.

Il faut aussi, dans le même esprit, je sais que c’est le cas, que l’INA s’attache à favoriser la diffusion de son remarquable patrimoine.

Et je suis heureux que votre réflexion s’élargisse à la vocation pédagogique de la diffusion et des images du théâtre. Le film de théâtre est évidemment un outil précieux de médiation culturelle. Il est essentiel de s’ouvrir aux attentes du monde de l’éducation. La collaboration entre la COPAT et le SCEREN (CNDP) me paraît à cet égard très positive.

Au-delà de la mémoire et de la transmission, au-delà même de l’éducation, il y a l’apport incontestable de l’audiovisuel à la diffusion du théâtre. Les modes de diffusion se diversifient, avec les nouvelles technologies, en posant, nous l’avons vu, des problèmes juridiques non négligeables. Je suis convaincu que l’arrivée de ces technologies nouvelles va modifier la captation du spectacle vivant, et donc du théâtre. La captation pourra devenir une véritable mise en scène nouvelle, permettant ainsi l’attrait d’un public nouveau. De la même manière, des nouveaux récepteurs de diffusion, comme les écrans plats, vont donner un relief nouveau à la diffusion de la retransmission théâtrale à la télévision.

Je veux insister sur la pluralité des supports de diffusion. Le DVD est aussi aujourd’hui un vecteur de diffusion de la culture et le théâtre doit y prendre sa place avec l’aide de nos politiques de soutien. Les ventes de DVD indiquent un engouement pour le théâtre, même si les pièces anciennes ont plus de succès que le répertoire actuel.

Le DVD doit jouer un rôle plus important dans la constitution d’une offre diversifiée.

Sans doute peut-on envisager un soutien sélectif vidéo laissant une part plus importante au spectacle vivant, et notamment aux captations, puisqu’aujourd’hui, cela a été dit, le soutien sélectif vidéo est essentiellement tourné vers le cinéma. Je souhaite que le CNC engage une modification du travail de la commission sélective dans ce sens.

Mais je veux aujourd’hui vous parler surtout de la télévision et d’abord de la télévision publique, même si l’ensemble des chaînes, peuvent naturellement jouer un rôle important. Et certaines d’entre elles, je pense en particulier aux chaînes thématiques, participent en tant que premiers diffuseurs au financement des captations et des recréations (Paris Première, étant celle qui investit le plus dans le théâtre, suivie par Multivision, Mezzo et Comédie, mais aussi par deux chaînes locales, TLM et TV10 Angers).

Quant aux chaînes publiques, je veux d’abord tirer un coup de chapeau à Arte, pour son investissement en faveur du spectacle vivant à l’écran. Au total, les « cases » régulières consacrées aux œuvres de spectacle vivant constituent une offre de programmes de deux cent cinquante heures par an, dont soixante heures trente de programmes en 2004 consacrés au théâtre. C’est dans le cadre de l’un de ces rendez-vous qu’a été diffusé en 2004, par exemple, le déjeuner chez Wittgenstein. Arte est en France le principal diffuseur investisseur dans les programmes de théâtre. Et elle est la seule chaîne à avoir maintenu les programmes de théâtre en « prime time ». Je tenais aujourd’hui à le souligner.

Quant à France Télévisions, je souhaite que les crédits supplémentaires dégagés cette année permettent d’enrichir l’offre de programmes. La captation et la recréation dans le domaine du théâtre font partie intégrante de la différence concrète que les téléspectateurs doivent voir à l’antenne. Je sais que les statistiques d’audience font souvent état de scores…relativement faibles. Mais je pense qu’il faut surtout créer les conditions d’un environnement plus favorable aux émissions culturelles et donc aux émissions sur le théâtre. Et cela implique sans doute de passer d’une logique quantitative à une logique qualitative.

Je suis heureux que les chaînes du service public réfléchissent, non seulement aux horaires de programmation, pour les captations et les recréations, mais aussi à de nouveaux rendez-vous réguliers, permettant de mettre en valeur les spectacles, grâce à de nouveaux magazines, à de nouveaux programmes, susceptibles de faire naître de nouvelles rencontres avec les spectacles. Je tiens à souligner le rôle actif de France 2 dans la réorganisation des Molières, qui sont d’ores et déjà programmés le 9 mai et qui bénéficieront d’une promotion particulière avant leur diffusion.

Je suis confiant dans la capacité des chaînes et des créateurs à faire naître de nouveaux désirs de théâtre. La réunification des familles du théâtre autour de la cérémonie des Molières en sera une première étape.

Mais je compte en particulier beaucoup sur France 4, sur ces nouveaux programmes que permet la télévision numérique pour tous. France 4 proposera de nouveaux rendez-vous réguliers, et mènera, en plus des achats, une politique de captation en pré-achats et en co-productions de pièces de théâtre, en complémentarité de l’action des autres chaînes publiques et des évènements, comme le festival d’Avignon.

Pour autant, bien sûr, tout n’est pas gagné. Votre débat prouve que la rencontre entre le spectacle vivant et l’image est en marche.

Pour ma part, j’ai décidé de créer un groupe de travail, composé d’artistes et de professionnels de l’image et de la scène, chargé de confronter leurs sensibilités et d’approfondir la réflexion sur les modes de captation et les écritures télévisuelles, à l’heure où les progrès techniques, je pense par exemple à la progression spectaculaire de l’équipement en écrans plats, permettront de voir le théâtre comme on ne l’a jamais vu avant à la télévision.

Je souhaite ainsi disposer d'ici l'été, cette saison où le spectacle vivant est roi dans de nombreux festivals, d'un ensemble de propositions concrètes, destinées à bâtir des ponts plus solides encore entre la scène et l’écran.

Je vous remercie.


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