Discours et communiqués de presse
Discours de Renaud Donnedieu de Vabres à l’occasion des rencontres européennes de Budapest au Parlement Hongrois

17 novembre 2005

Madame la Présidente,
Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Commissaire,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Cher Alain Touraine,
Chers Amis,

Tout d’abord, je tiens, Madame la Présidente, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre, à vous remercier pour votre accueil chaleureux et à vous dire l’émotion qui est la mienne de m’adresser à vous, au sein de ce Parlement, qui est à la fois l’expression de la nation hongroise, le symbole de la démocratie et l’un des joyaux du patrimoine européen. Notre patrimoine, c’est d’abord notre mémoire. Et en cet instant, avant que cette conférence dessine l’horizon de l’Europe en 2020, c’est-à-dire demain, je veux vous dire un mot d’hier et vous parler d’aujourd’hui.

Hier, c’est d’abord le souvenir vivant de 1956 et de 1989. Et tous les Européens savent qu’ils doivent la conquête de leur liberté au souffle qui a pris naissance ici, pour déchirer le rideau de fer qui a longtemps divisé notre continent.

Nous savons, nous, ministres de la culture européens, ce que l’action que nous avons enclenchée, à Berlin d’abord, cher Volker Hassemer, et qui s’est poursuivi à Paris, les 2 et 3 mai derniers, et maintenant à Budapest, avant Grenade au printemps prochain, doit au levain que votre peuple, Monsieur le Premier Ministre, Madame la Présidente du Parlement, a répandu ici, avec une force inexorable et sereine, qui est celle du plus long fleuve de l’Europe.

Puisse cette force nous inspirer aujourd’hui ! Car, avant que ces trois jours de session nous permettent de préciser notre vision de l’Europe de demain, je suis venu avant tout, vous parler d’aujourd’hui.

Construire l’Europe de la culture est un défi majeur. Oui, le mot de Milan Kundera, selon lequel « l’aspiration européenne correspond à une ambition culturelle » est plus actuel que jamais. Telle est la conviction profonde que je veux partager avec vous : si nous voulons que le projet politique européen rencontre l’adhésion de nos concitoyens, il nous faut franchir un pas supplémentaire, un pas décisif, pour la construction de l’Europe de la culture. Car la question européenne est avant tout une question d’identité, c’est-à-dire une question de culture.

Et l’adoption, à une très large majorité, de la convention sur la diversité culturelle à l’Unesco, le 20 octobre dernier, est une première bataille gagnée pour l’Europe de la culture que nous voulons construire. En affirmant que les oeuvres d’art et de l’esprit ne sont pas des marchandises comme les autres, que les Etats sont fondés à mener leurs propres politiques culturelles, la communauté internationale n’a pas seulement fait en sorte que la culture ne puisse se dissoudre dans le commerce international, elle a posé la première pierre d’un véritable droit international de la culture.

Je tiens à saluer l’unité exemplaire des Européens et l’efficacité de l’action de la Commission européenne, Cher Jan Figel.

Votre action éclaire les propositions que nous avons élaborées ensemble à Paris, les 2 et 3 mai derniers, et que j’ai remises à la Commission européenne. Il s’agit de créer un groupe de coopération avec les Etats membres qui seraient disposés à apporter une contribution financière et matérielle à nos actions communes. Les propositions que je vous soumets aujourd’hui ont été mûrement réfléchies et débattues au sein des ateliers préparatoires aux rencontres de Paris.

Elles sont issues de ces discussions entre des artistes et des professionnels européens. Ce ne sont donc pas seulement les propositions de la France. Ce sont des initiatives concrètes et complémentaires des programmes européens. J’ajoute que leur coût est limité, afin que le plus grand nombre d’Etats puissent s’y joindre.

Elles sont destinées à faciliter la circulation des oeuvres et des artistes au sein de l’Europe, et à valoriser le patrimoine de notre « vieille Europe », le patrimoine vivant qui s’enrichit chaque jour des créations d’aujourd’hui.

Ainsi, pour que les Européens voient davantage de films européens, et parce que 70% des films projetés dans les salles de cinéma de l’Union européenne sont américains, je vous propose de promouvoir les cinémas européens, en Europe, sous la forme de « semaines du cinéma européen », notamment dans les salles membres du réseau Europa Cinéma, dont les dixièmes rencontres ont lieu en ce moment même à Budapest. Un label commun pourrait être identifié et cette semaine du cinéma européen se déroulerait simultanément dans les Etats membres participant à ce projet.

Parce que la diversité linguistique est au coeur de l’identité européenne, et je suis heureux de le dire ici, sachant l’attachement si fort des Hongrois à leur langue, si belle et unique, parce que, comme l’a dit Umberto Eco, la traduction est la langue de l’Europe, parce que je n’aurais jamais pu vibrer d’émotion devant le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas si votre prix Nobel de littérature n’avait été traduit, mais parce que cette diversité même ne doit pas être un obstacle à la circulation des oeuvres, je vous propose, dans le domaine des arts de la scène, de créer un fonds de sous-titrage des oeuvres théâtrales et musicales. Cette aide permettrait de faciliter les coproductions européennes, la mobilité des oeuvres et l’accès à un plus large public. Une autre mesure suggérée par les professionnels serait d’élaborer un guide des tournées pour faciliter la circulation des artistes en Europe.

Dans le domaine du livre et de la traduction, pour ouvrir davantage l’accès des Européens aux littératures des autres pays d’Europe, je vous propose de mettre en place un réseau de librairies européennes sur le modèle d’Europa Cinéma. L’idée est de labelliser les librairies dont le fonds est composé d’oeuvres européennes traduites ou en langue originale.

Parce que l’Europe, tout au long de son histoire, a produit l’essentiel des savoirs et n’a cessé de rester ouverte sur les nouveaux regards du monde, elle ne peut rester à l’écart de la nouvelle géographie des connaissances sur les réseaux d’aujourd’hui. C’est pourquoi je tiens à attirer particulièrement votre attention sur le projet de Bibliothèque numérique européenne, d’ores et déjà soutenu par six chefs d’Etat et de gouvernement, qui ont écrit au Président de la Commission européenne. C’est un grand projet pour l’Europe d’aujourd’hui. Les ministres de la culture en ont débattu pour la première fois à Bruxelles lundi dernier. Presque tous se sont exprimés. Tous ont soutenu cette idée. La voie est ouverte pour aller de l’avant tous ensemble ou, si certains veulent aller encore plus loin et encore plus vite au sein d’un groupe de coopération.

Afin que les Européens puissent mieux connaître et s’approprier le patrimoine commun de l’Europe, je vous propose la création d’un label « patrimoine de l’Europe », sur le modèle du « patrimoine de l’humanité » qui est l’un des grands succès de l’Unesco. Il s’agit aussi de créer un lien direct entre l’action de l’Union européenne et le grand public, d’améliorer l’attractivité de nos territoires en développant le tourisme culturel, et d’engager les gestionnaires des sites dans une démarche de qualité d’accueil, de conservation et de restauration, alors que l’Europe a de plus en plus de mal à faire labelliser de nouveaux sites au titre de l’Unesco. Les sites labellisés pourraient faire l’objet d’un examen prioritaire dans le cadre des fonds structurels.

Parce que notre patrimoine se nourrit de la vitalité de nos créations contemporaines, je vous propose, dans le domaine des arts plastiques, de mettre en place un système d’inter-prêts de longue durée (de l’ordre de cinq ans) entre lieux de diffusion et de promotion de la création visuelle contemporaine.

Parce que le cadre de vie des Européens, qui fait partie de leur identité et dépasse les frontières, est modelé par les professionnels de l’architecture et du paysage, je vous propose de créer un concours, dans l’esprit d’Erasmus, destiné à promouvoir les architectes et les paysagistes de moins de 35 ans et à leur permettre d’étendre leur carrière hors de leur pays d’origine.

Parce qu’il faut mieux assurer le rayonnement international de nos créations et de nos industries musicales, je vous propose de créer une plate-forme de promotion des musiques européennes, sur le modèle du bureau pilote que nous avons lancé à New York.

L’Europe de la culture se construit aussi, et sans doute surtout, par l’engagement personnel des créateurs et des artistes. Notre responsabilité politique est de les aider et de les encourager. Les mesures concrètes que je vous propose n’ont pas d’autre but. C’est ainsi que nous bâtirons l’Europe des initiatives et des projets, à laquelle tous nos concitoyens aspirent. Et permettez-moi, puisque la musique est au coeur de l’âme hongroise et de l’âme européenne, de donner un coup de chapeau aux artistes qui font vivre notre patrimoine et nos créations. Je pense, par exemple, à l’orchestre philharmonique de Radio France, dirigé par Myung-Whun Chung, qui est venu jouer la Huitième Symphonie de Mahler à Budapest, à l’invitation du Muvesztek, mais aussi à Pascal Dusapin, qui m’accompagne aujourd’hui, et qui met son immense talent au service du magnifique projet itinérant d’académie européenne de composition musicale, que j’espère voir bientôt aboutir.
Avec tous nos artistes, avec tous nos penseurs, tous nos créateurs, et comme nous y invitait dans son si beau discours à Stockholm, Imre Kertèsz, en apportant des réponses concrètes aux questions fondamentales de la vitalité et de la créativité humaines, la construction de l’Europe de la culture nous engage à dépasser les traumatismes de l’histoire et les fractures du présent pour penser à l’avenir plutôt qu’au passé.

Je vous remercie.



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