Monsieur le Président de lAssociation française
des cinémas dart et dessai, Cher Patrick Brouiller,
Madame la Directrice générale du Centre national de la
Cinématographie, Chère Véronique Cayla,
Mesdames,
Messieurs,
Chers Amis,
Au moment de célébrer le cinquantenaire de lAssociation française des cinémas dart et dessai (AFCAE), je tiens tout dabord à dédier cet événement à la mémoire de Jean Lescure, disparu avant-hier. Il fut, cher Patrick Brouiller, votre prédécesseur à la présidence de lAFCAE, pendant vingt-six ans, de 1966 à 1992. Il a également animé, et longtemps présidé, la Confédération internationale des cinémas dart et dessai. Né il y a quatre-vingt-treize ans, à Asnières, Jean Lescure avait succédé à son père, à la direction du cinéma lAlcazar, lune des toutes premières salles dart et dessai de banlieue. Et il se trouve, Monsieur le Président, que vous êtes aussi le successeur de Jean Lescure à la direction de cette salle emblématique de lapport des cinémas dart et dessai à la culture, à la diversité culturelle, à la richesse du cinéma.
Je tiens à rendre hommage à cette grande figure,
lune des figures fondatrices de votre mouvement. Il était avant
tout poète, lun des créateurs de lOulipo
(lOuvroir de littérature potentielle), membre du collège de
pataphysique, philosophe, et disciple de Gaston Bachelard, mais aussi
Résistant, médaillé de la Résistance, Croix du
combattant volontaire de la Résistance, rédacteur de la revue
poétique et résistante « Messages », dont il a
retracé lhistoire dans Poésie et liberté, proche
depuis cette date dAndré Malraux et du gaullisme, proche aussi des
plus grands peintres de sa génération, comme Raoul Ubac, Zao
Wou-Ki, Maurice Estève, et pendant des années, directeur
littéraire de lORTF. Je voudrais évoquer son humour subtil,
sa poésie ludique, en rappelant quaujourdhui
spécialement, en mémoire de lui
« Au zénith, un zeste de zéphyr fait
zézayer le zodiaque »
et en vous demandant
dobserver un instant de silence, en rappelant ce passage de son
introduction à la poétique de Bachelard, dans
LIntuition de linstant : « Nous ne vivons que
peu de choses, à chaque instant, de ce que linstant nous propose.
Et pourtant, tout ce que nous en vivons est linstant
lui-même
»
Même si des salles pionnières comme lAlcazar, ou des salles davant-garde parisiennes, comme le Vieux Colombier de Jean Tedesco, le Studio des Ursulines dArmand Tallier, le Panthéon de Pierre Braunberger, le Studio 28 de Jean Mauclaire, ou lOeil de Paris de Jean Vallée, ont ouvert la voie dun cinéma expérimental, indépendant et exigeant, dès lentre-deux-guerres, cest donc il y a cinquante ans, en 1955, que cinq directeurs de cinéma et des critiques sassociaient pour fonder votre association.
Cinquante ans après, lAFCAE incarne la vocation culturelle du cinéma dans notre société. 947 établissements - et 1 957 écrans art et essai sur 5 314 écrans en tout, soit 37 % des écrans - sont aujourdhui membres de votre association. Je tiens à vous adresser toutes mes félicitations pour ce résultat remarquable, qui prouve la qualité et la sincérité de votre engagement pour assurer le succès de la culture dans nos villes. Cela veut dire que partout sur notre territoire, auprès de tous les publics, il existe une salle dart et dessai, où les films sont choisis par des amoureux du cinéma, soucieux de la transmission et de la découverte, respectueux aussi de la diversité des langues et des expressions artistiques. Cest ainsi, faut-il le rappeler, dans les salles classées art et essai que lon peut voir les films étrangers en version originale sous-titrée. Cest dans les salles art et essai que les uvres sont présentées, expliquées, discutées, et sans doute aimées comme nulle part ailleurs.
Nous avons tous le souvenir dune découverte qui a changé notre vision du cinéma. Et tous nous savons que cette découverte a eu lieu dans une salle dart et dessai. De La vie dHoaru, femme galante de Kenji Mizoguchi, en 1955, aux Fraises sauvages dIngmar Bergman en 1957, au Salon de musique de Satyajit Ray en 1958 , à LAvventura de Michelangelo Antonioni en 1960 jusquà My Beautiful Laundrette de Stephen Frears en 1985, ou La loi du désir de Pedro Almodovar en 1986, La Promesse de Jean-Pierre et Luc Dardenne en 1996, de Central do Brasil de Walter Salles, en 1998 à Good Bye Lénin ! de Wolfgang Becker en 2003, pour ne citer que quelques exemples totalement subjectifs, choisis à dessein avant ma nomination, et permettez au cinéphile que je suis dassumer cette subjectivité et au ministre de vous dire quelle est à la fois tout à fait partiale et largement partagée !
Pendant les cinquante années de la vie de votre association, les pouvoirs publics se sont tenus résolument à vos côtés. Cest particulièrement vrai depuis 1959, date de la création de ce ministère par André Malraux, qui la même année a créé lavance sur recettes et reconnu officiellement le statut de votre association. La volonté de lÉtat dencourager la production duvres cinématographiques de qualité était soutenue par le développement des salles qui allaient en assurer une meilleure diffusion auprès des publics. Cette vision de la politique française du cinéma demeure aujourdhui et continue, bien sûr, à minspirer : lavance sur recettes et lart et essai sont deux des piliers de ma politique de la création cinématographique et de développement des publics. Il faut assurer le développement des uvres nouvelles, encourager la réalisation de premiers films, courts et longs, soutenir les écritures innovantes. Il faut aussi que les uvres puissent être vues dans de bonnes conditions, dans des salles modernes, où laccueil des publics aille un peu plus loin que lattribution dun billet dentrée. Lart et essai, cest cet accompagnement, ce « plus », qui fait de la cinéphilie, non plus une exception réservée à quelques happy few, mais une passion partagée, un véritable amour du cinéma de toutes les époques et de tous les pays.
Amener les publics vers des uvres quils niraient peut-être pas voir spontanément, cela demande un travail considérable et emblématique de la diversité culturelle, qui vient, vous le savez, de remporter une première grande victoire, avec ladoption, par la commission culture de lUnesco, hier soir, à Paris, du projet de convention qui est maintenant soumise au vote de la conférence générale, devant laquelle jai plaidé mardi dernier.
Bien souvent, les films recommandés art et essai ne bénéficient pas de grandes campagnes de promotion. Les faire connaître, susciter lenvie de les découvrir, cest une grande partie du travail quaccomplit votre association, en fournissant par exemple des informations aux salles membres du réseau, ou en éditant les documents destinés aux publics. Jen suis conscient, il sort beaucoup de films dans les salles toutes les semaines, et certains ont une « force de frappe » que dautres nont pas. Votre rôle est donc difficile, mais passionnant et indispensable à la vie culturelle de notre pays, notamment pour distinguer dans cette abondance les uvres les plus exigeantes.
Jai eu le plaisir et lhonneur dinaugurer la Cinémathèque française le 28 septembre dernier rue de Bercy. Cette institution jouera tout son rôle pour permettre notamment laccès aux uvres de patrimoine. Mais je tiens à affirmer ici mon attachement au travail vos salles, au plus près des publics, en matière de diffusion des films de patrimoine.
Laccès à lhistoire du cinéma, à ses grands classiques, ne saurait être le monopole des cinémathèques. Les salles commerciales, qui se sont dailleurs récemment inquiétées du développement des projections dans le secteur dit « non-commercial », ne sauraient être lobjet dune quelconque concurrence déloyale. Vous le savez, Michel Berthod ma récemment remis son rapport sur le cinéma non-commercial : jai demandé au CNC détudier ses propositions. Elles constituent une base pour la concertation que je souhaite voir sengager avec vous et avec lensemble des professionnels concernés, sur lévolution de la réglementation dans ce domaine. Sans préjuger de lissue de cette concertation, je tiens à le dire tout net : il faudra mieux encadrer ce type de projections.
Je tiens à saluer aussi le travail essentiel que vous accomplissez auprès des jeunes publics, qui rejoint mon action en faveur de léducation artistique et culturelle, priorité de ma politique culturelle, que je soulignerai demain, en compagnie de mon collègue Gilles de Robien, en installant à lEcole du Louvre le Haut conseil de léducation artistique et culturelle. Vous avez mis en place un programme remarquable dans ce domaine, en prenant des initiatives avec des enseignants cinéphiles, en menant des actions de formation des exploitants, dédition de documents à lintention des jeunes, et des réflexions, avec les Journées annuelles AFCAE jeune public, qui se tiennent prochainement et dont je suivrai les conclusions avec attention. Aux côtés des enseignants et des élus des collectivités territoriales, dans le cadre des programmes déducation au cinéma pilotés par le CNC, vous formez les prochaines générations damoureux du 7e art, les publics de demain, en les armant dun regard critique, dune connaissance des rouages du cinéma et de ses professionnels, dans leur diversité.
Le Centre national de la cinématographie est votre interlocuteur de tous les instants. Cest avec lui que vous procédez aux recommandations de classement des salles art et essai. Cest lui qui étudie vos demandes daides, qui accompagne vos salles dans vos efforts danimation, de modernisation, déquipement. Lun des grands enjeux de sa modernisation aujourdhui est le passage de lensemble des salles au système informatique Webcinédi. Un grand nombre dentre vous y ont déjà adhéré, dans votre intérêt, ne serait-ce que parce que cet outil va accélérer et optimiser la gestion du compte de soutien. Des données plus fiables, plus rapidement enregistrées, cest un soutien plus vite calculé, pour vos salles, mais aussi pour les producteurs et pour les distributeurs. Les métiers du cinéma sont aujourdhui solidaires les uns des autres : je souhaite que toutes les salles participent à cette nécessaire modernisation dès lan prochain.
Il est essentiel que ladministration, et le CNC en particulier, se modernise. Il vous faut aussi vous préparer à des mutations technologiques majeures. Je pense en particulier à la projection numérique en salles. LAFCAE sest saisie très rapidement de cette question. Elle a fait preuve dun grand sens des responsabilités qui a toujours caractérisé son action sur le plan national. Véronique Cayla désignera prochainement un expert chargé danimer un groupe de travail sur le passage à la projection numérique : je souhaite évidemment que vous y soyez pleinement associés. Il y aura un modèle économique à la française à imaginer pour cette transition vers le cinéma numérique. Cest tous ensemble que nous y réfléchirons.
Chers amis,
Lart et essai a traversé cinquante années dévolutions continues de lexploitation : les salles de quartier existent toujours, mais sont depuis apparus les multiplexes, où un nombre important de films peuvent être programmés en même temps, et dont certains sont dailleurs classés art et essai. Vous êtes passés dune activité marquée par les fortes personnalités de quelques entrepreneurs un peu aventuriers, curieux de découvertes, à une industrie moderne, qui compte dans la vie de nos sociétés et joue un rôle essentiel, emblématique de la diversité culturelle. Lart et essai nest plus depuis longtemps un club réservé à quelques uns, cest désormais une grande famille, une composante majeure du secteur de lexploitation, un partenaire indispensable des auteurs, des réalisateurs, des producteurs, de tous les artistes et les techniciens du cinéma, que je tiens à saluer ce soir, et du public, de nous tous qui aimons le cinéma, qui est lune des plus belles expressions du rayonnement de notre culture.
Au moment où la communauté internationale sapprête, à lUnesco, à faire entrer la diversité culturelle dans le droit international, je sais combien ce beau résultat, qui nest encore quune étape - mais quelle étape ! doit à votre action exemplaire au service de lamour et de la connaissance du cinéma. Lon ne pouvait rêver plus bel anniversaire !
Je vous remercie.