
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,
Merci à tous d’avoir répondu à mon invitation pour
cette journée d’échanges sur la situation du spectacle
vivant dans notre pays. Cette rencontre, plusieurs des organisations professionnelles
que vous représentez l’ont aussi souhaitée. Je crois en
effet que c’est tout à fait essentiel de se mettre tous autour
de la table pour en parler, faire un état des lieux , ouvrir des pistes
parce que nous sommes tous conscients d’être à un tournant,
à un moment charnière des politiques publiques dans ce domaine.
Depuis cinquante ans, notre pays connaît un développement culturel
sans précédent. Il y a eu, nous le savons, une vague continue
de constructions d’équipements sur tout le territoire, qui a
favorisé la naissance et la circulation de très nombreuses compagnies
indépendantes et équipes artistiques et qui a structuré
l’emploi dans ce secteur. Le réseau est aujourd’hui dense,
divers, solide. C’est un des tout premiers réseaux en Europe
et probablement au monde. Grâce à ce réseau, grâce
à un système d’aide aux compagnies et aux écritures
dramatiques, musicales et chorégraphiques qui offre leur chance à
de nombreux talents, nous avons, en France, une vie artistique intense, avec
chaque année près de 5000 spectacles différents. Avec
une multiplicité d’initiatives, de créations, avec aussi
de nouvelles aventures artistiques, qui font de la France un pays pionnier
: je pense aux croisements danse-vidéo, aux arts de la rue bien sûr,
mais aussi aux arts urbains, au nouveau cirque, aux musiques actuelles. Autant
d’expressions qui rencontrent un public large et divers, et qui s’exportent
aussi très bien.
Nous avons un réseau, nous avons des artistes et des professionnels,
nous avons aussi un public. La question des chiffres de fréquentation
sera l’un des thèmes de travail, mais ceux dont nous disposons
déjà sont éloquents : en 2006, 6 millions de spectateurs
pour les lieux de spectacle vivant subventionnés par l’Etat et
les collectivités territoriales (hors musiques actuelles), 3,7 millions
pour les festivals soutenus par le
ministère, 16 millions de spectateurs dans les concerts de variété,
jazz et musiques actuelles, sans oublier le théâtre privé
qui a rassemblé 3 millions de spectateurs. On voit aussi aujourd’hui
l’audiovisuel public devenir un précieux relais : les dernières
diffusions d’oeuvres théâtrales sur France Télévisions
ont rencontré un large public.
Cyrano de Bergerac a réuni
1,6 million de téléspectateurs sur France 2, et Faisons
un rêve de Guitry 5,4. Des conventions ont été
signées avec la Comédie Française, l’Orchestre
national de Paris. Le nouveau contrat de service public audiovisuel sur lequel
nous travaillons actuellement renforcera encore la présence du spectacle
vivant sur les chaînes publiques.
Le réseau du spectacle vivant s’appuie sur des partenariats solides.
Certes, l’Etat, par sa politique, en est à l’origine et
a structuré le paysage tel qu’on le connaît aujourd’hui,
mais il n’est plus, loin s’en faut, le seul intervenant dans ce
secteur. Les collectivités territoriales sont devenues au fil du temps
de puissants partenaires, tout à fait essentiels. Elles soutiennent
aujourd’hui leurs théâtres, leurs opéras, leurs
orchestres, leurs compagnies avec beaucoup de passion et de détermination.
Je suis toujours frappée de voir combien les élus s’investissent
sur ce terrain, conscients que l’art et la culture comptent dans une
ville, dans un département ou une région.
Conscients aussi qu’une politique culturelle ambitieuse peut transformer
véritablement le visage d’un territoire. J’étais
vendredi à Rennes pour la réouverture du Théâtre
national de Bretagne et je crois que c’est un bel exemple de coopération
entre l’Etat et les collectivités territoriales et tous ceux
qui ont participé à cette aventure, mais comme le sont également
le Quai à Angers, la MC2 à Grenoble….
Ce partenariat public est aujourd’hui renforcé par le mécénat,
qui se développe considérablement, notamment depuis la loi de
2003. Je viens d’ailleurs de faire en sorte que ce partenariat prenne
un élan nouveau. Les particuliers, qui jusque-là n’étaient
pas éligibles à l’avantage fiscal prévu par la
loi de 2003, pourront désormais, à compter de cette année,
en bénéficier grâce au vote intervenu au Parlement au
mois de décembre. Je sais que cette mesure était particulièrement
attendue notamment par les festivals.
Jamais le spectacle vivant n’a été aussi dynamique, jamais
il n’a rencontré un public aussi nombreux et diversifié,
jamais il n’a rassemblé autant de partenaires, et paradoxalement,
depuis le début des années 2000, il y a un sentiment de malaise.
On sent bien qu’on arrive à la fin d’un cycle et qu’il
nous faut aborder avec lucidité une nouvelle étape de notre
action commune.
Ce malaise ne se réduit pas, je crois, aux inquiétudes suscitées
par la renégociation de l’accord général sur l’indemnisation
du chômage, en 2003 et dans les mois qui viennent, ou encore par le
budget 2008 du ministère.
J’ai entendu ces inquiétudes, le fonds provisoire a été
prolongé, je me suis battue pour obtenir un desserrement de la contrainte
à hauteur de 35 millions d'euros, et pour faire en sorte que le gel
de précaution ne s’applique pas au programme création
– je rappelle qu’il s’applique cependant au budget de tous
les autres programmes du ministère comme à l’ensemble
du budget de l’Etat.
Pour ce qui concerne le spectacle vivant, le financement du réseau
national en 2008 sera comparable à celui de 2007, et j’y inclus
également les réseaux musicaux pour répondre directement
aux interrogations de l’Association Française des Orchestres
et de la pro Fevis. Si j’ai souhaité en particulier que les institutions
structurantes et pérennes de ce réseau soient préservées,
c’est parce que les missions de ces institutions sont de nourrir la
création par la production et la coproduction, d’organiser la
diffusion et de soutenir l’emploi culturel : j’entends ainsi donner
aux artistes et aux compagnies la possibilité de continuer à
travailler dans de bonnes conditions.
Mais je ne vous dirai pas pour autant que c’est un budget facile. En
particulier parce que nous devons faire face à de nombreux engagements
en investissements. Ainsi, en 2008, 26,5 millions d’euros de crédits
de paiement seront consacrés à des équipements en cours
de réalisation ou achevés, et nous nous engagerons à
hauteur de 17 millions d’euros pour de nouveaux équipements prévus
dans les contrats de projets Etat-Region (CPER), parmi lesquels la maison
de la culture de Bourges, les Théâtres de Brive et d’Evreux,
de Béthune, d’Argentan, de la Seyne-sur-mer parmi bien d’autres.
D’ici à 2013, dans le cadre des CPER, le ministère s’est
engagé à hauteur de 60 millions d’euros dont 14 au moins
dès 2008.
Je voudrais aussi rappeler que l’Etat consacre 640 millions d'euros
de budget annuel à ce secteur et que ce budget a été
en augmentation de près de 40% au cours de ces dix dernières
années. Et encore une fois, je n’ignore pas la contribution des
collectivités territoriales mais la part de l’Etat représente
un tiers du financement public du spectacle vivant.
Je ne dis pas cela pour minimiser les inquiétudes qui se sont exprimées,
mais pour souligner le caractère paradoxal de la situation du spectacle
vivant dans notre pays.
Ce sentiment de malaise, il nous faudra en identifier les causes au cours
de nos discussions, mais pour ma part, j’identifie comme symptôme
principal la rigidité de nos dispositifs :
Par exemple, si on peut se réjouir de la généralisation
du partenariat entre l’Etat et les collectivités locales pour
porter des projets, l’Etat n’a pas vocation à intervenir
partout et à tout niveau. L’Etat n’a pas vocation à
participer de façon pérenne à tous les projets. Impulser
de nouveaux projets oui, mais simplement boucler un tour de table ne peut
justifier notre intervention.
Autre rigidité, ce système favorise la reconduction automatique,
privant l’Etat de toute marge de manoeuvre, aux dépens du rôle
d’impulsion et d’innovation qui est pourtant au coeur de ses missions
Il me paraît important de le dire, de façon très claire,
dès le début de cette réflexion : l’Etat ne se
désengage pas et il n’envisage pas de le faire et je crois que
les chiffres que je viens de vous donner le prouvent. Je suis convaincue de
la pertinence d’une politique du ministère de la Culture à
l’égard du spectacle vivant dans toute la France.
Cette politique nous devons la renouveler.
Ce renouveau, le ministère ne peut le concevoir seul. Il a besoin de
s’appuyer sur ses partenaires naturels que sont les collectivités
territoriales – en charge, elles aussi, de l’intérêt
général –, les professionnels, les partenaires sociaux
et les artistes. Nous détenons tous une part de responsabilité
et mon objectif est de faire en sorte qu’elle soit exercée de
manière collective, concertée, partagée.
C’est le sens de la réflexion à laquelle je vous invite.
Sont réunis ici des élus nationaux, des représentants
des collectivités territoriales, des syndicats de salariés,
des syndicats d’employeurs, des organisations professionnelles, des
sociétés d’auteurs et de personnalités qualifiées..
Vous êtes tous des praticiens, des passionnés des arts vivants,
et vous avez déjà nourri les nombreux débats qui ont
eu lieu dans les années précédentes sur l’évolution
de ce secteur. Nous sommes là pour partager des analyses, pour éclairer
les politiques que chaque collectivité publique déterminera
en toute indépendance.
J’ai proposé cinq axes de réflexion qui me semblent se
dégager avec plus d’évidence. Bien entendu, je suis ouverte
à vos suggestions. Les thèmes que nous retiendrons feront l’objet
de groupes de travail, qui prolongeront cette première journée
d’échanges.
1- L’observation et la connaissance du spectacle vivant
Nous disposons aujourd’hui de nombreuses sources d’information,
de chiffres, mais nous manquons de référentiels communs, fiables
et partagés.
Nous en avons vraiment besoin pour bâtir des stratégies, pour
les évaluer et les faire évoluer.
Depuis 2004, beaucoup de progrès ont été accomplis, mais
il faut certainement aller plus loin dans la connaissance des publics, les
analyses de la diffusion, l’économie du spectacle. Il ne s’agit
pas, bien sûr, de créer un nouveau dispositif, mais de faire
en sorte de mieux partager les outils de chacun.
2- Production et diffusion
Nous sommes tous d’accord pour dire qu’aujourd’hui la question
de l’articulation entre la production et la diffusion est centrale dans
l’économie du spectacle vivant.
La diffusion insuffisante des oeuvres est un réel problème :
c’est un problème pour le public à qui on ne donne pas
le temps de la rencontre avec l’oeuvre ; c’est un problème
pour l’économie du spectacle vivant qui fragilise les artistes.
C’est un problème pour les structures qui privilégient
l’événement au détriment de l’accompagnement
des artistes.
3- Les labels
Les labels, dont certains remontent aux premiers temps de la décentralisation
culturelle (centres dramatiques nationaux) traduisent à la fois un
projet artistique, un mode de reconnaissance et des modalités de partenariat
et de financement. Ils se sont développés et étendus
à des champs nouveaux.
Mais on voit bien aujourd’hui qu’ils ne reflètent pas complètement
la réalité des structures qui en bénéficient,
notamment en ce qui concerne la production et la diffusion. Ils ne reflètent
pas non plus complètement la réalité de la vie artistique,
qui fait la place aux musiques actuelles, au cirque, aux arts de la rue ou
à des formes pluridisciplinaires. Enfin, ils ne reflètent pas
toujours la réalité des partenariats.
Là aussi, c’est une question complexe, et qui nous implique tous.
C’est pour moi un aspect important, mais qui ne saurait couvrir la totalité
du champ partenarial et des relations entre l’Etat, les autres collectivités
publiques et les acteurs artistiques. Cette réflexion est tout à
fait complémentaire de celle sur les politiques partenariales et la
contractualisation.
4- Les politiques partenariales et la contractualisation
C’est sur la base d’un diagnostic partagé, qu’il
faut déterminer, par la contractualisation, les engagements réciproques,
les objectifs communs et les rôles spécifiques de chacun. Les
missions de service public du spectacle vivant doivent être définies
dans ce cadre. Je pense notamment aux engagements dans le domaine de l’éducation
artistique et culturelle, à ceux qui doivent être tenus en faveur
des territoires et des publics défavorisés et éloignés
de l’offre culturelle, aux démarches territoriales attendues
par les partenaires. Il faut, je crois, progresser dans la définition
d’objectifs qualitatifs et quantitatifs partagés, de principes
de bonne gouvernance et enfin de critères d’évaluation
identifiés. Il faut probablement pouvoir définir un cadre national,
mais conserver aussi une certaine flexibilité, pour tenir compte de
la situation propre à chaque territoire, à chaque projet et
à chaque structure.
5- La dimension européenne
Nous le savons, dans le domaine culturel, les frontières n’ont
jamais vraiment existé. C’est encore plus vrai aujourd’hui
: il est frappant de voir à quel point les oeuvres circulent, sont
surtitrées, traduites ; le public est de plus en plus curieux et ouvert
à la diversité culturelle.
La présidence française de l’Union Européenne est
une occasion unique de faire avancer concrètement un certain nombre
de chantiers.
Un colloque sera ainsi organisé, avec l’ONDA comme opérateur,
au mois de novembre sur la mobilité des oeuvres et des artistes.
Nous travaillons aussi sur le multilinguisme, toujours dans le cadre de la
présidence. C’est important pour faire connaître nos arts
vivants dans notre langue. Nous étudierons notamment, avec nos partenaires
européens et la Commission européenne, la mise en place d’un
fonds pour le sur-titrage.
Il faut aussi que notre réseau national se connecte avec des réseaux
européens. Certaines de nos structures l’ont fait et je crois
qu’aujourd’hui il faut développer cette approche, pour
nous ouvrir aux autres mais aussi pour mieux nous faire connaître.
Voilà donc les cinq premières pistes de travail. Avant de passer
la parole aux intervenants qui en cerneront plus précisément
les contours, je voudrais réaffirmer une conviction : le soutien à
la création et aux artistes du spectacle vivant est une mission des
pouvoirs publics, mais une mission indissociable des autres objectifs d’intérêt
général, l’éducation artistique, le développement
des publics, l’emploi, que je viens notamment de rappeler.
Je vous remercie de votre attention et je vous propose, si certains d’entre
vous le souhaitent, un temps d’échange d’ordre plus général.
photo : Didier Plowy/MCC