Discours et communiqués de presse

 

Discours de Christine Albanel prononcé à l’occasion la conférence de presse sur Le plan livre, bilan d'étape et présentation de la nouvelle politique numérique

mercredi 12 mars 2008

 

conférence de presse Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

Demain j’inaugurerai le salon du Livre aux côtés du président Shimon Peres. Vous connaissez la polémique qu’a suscitée cette édition dont Israël est l’invité d’honneur. Les appels au boycottage m’attristent profondément, parce que je suis convaincue que s’il est un lieu où nous pouvons évoquer librement, ouvertement, sans haine, la situation du Proche-Orient, c’est bien un Salon tel que celui-ci. Et s’il est des personnalités avec lesquelles on peut véritablement faire avancer le débat, ce sont précisément des écrivains tels qu’Amos Oz ou encore David Grossman, fondateurs du mouvement « La Paix maintenant » et tous ceux qui ont été invités à Paris.

A partir de demain et jusqu’au 19 mars, des milliers de visiteurs se presseront porte de Versailles et je souhaite qu’ils découvrent la richesse de la littérature israélienne, comme ils ont pu découvrir la richesse de la littérature libanaise à la dernière édition des Belles étrangères à l’automne dernier. Et comme ils découvriront l’année prochaine une culture d’un autre horizon. Le Salon du livre est depuis toujours l’ambassade de l’esprit. Il doit continuer à remplir cette noble vocation.

Ce Salon est aussi chaque année l’occasion de nous réjouir de la diversité de notre production éditoriale et de constater sa grande vitalité. Le marché du livre se porte bien. Avec 60 000 nouveautés et un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros par an, il occupe en France la première place dans les industries culturelles. C’est un secteur très divers, qui donne toute leur chance aux nouveaux talents, je pense notamment au triomphe surprise de l’année dernière, L’élégance du hérisson de Muriel Barbery.

Le marché du livre se porte bien mais, nous en sommes tous conscients, il doit aujourd’hui relever de nouveaux défis, dont certains, comme l’avènement du numérique, sont historiques. Ces défis ont été identifiés et étudiés dans le rapport « Livre 2010 » qui m’a été remis l’été dernier. Sur la base de ses analyses et de ses propositions, nous avons élaboré un Plan Livre, que j’ai annoncé le 14 novembre dernier. Il constitue une véritable feuille de route pour la politique du livre au XXIe siècle.

Pour préparer l’avenir du livre, il faut tout d’abord que tous les professionnels se mettent autour de la table. La mission Livre 2010, en rassemblant tous les maillons de la chaîne du livre, avait montré la nécessité de créer une instance de médiation représentative, un véritable parlement du livre qui donne la parole à tous ses acteurs. C’était une demande forte des professionnels, et j’ai souhaité y répondre parce que je suis convaincue que l’avenir du livre, comme l’avenir de nombreux autres secteurs, repose d’abord sur la concertation interprofessionnelle.

J’avais donc annoncé en novembre dernier la création d’un Conseil du livre. L’arrêté de sa création est en cours. La première séance du Conseil, qui se réunira trois fois par an, aura lieu en juin.

J’attends beaucoup de cette instance, qui sera à la fois interprofessionnelle et interministérielle. Elle réunira, sous ma présidence, des représentants de l’Etat, des représentants des professionnels, des personnalités qualifiées et des professionnels reconnus. J’ai souhaité dans un premier temps un noyau permanent plutôt resserré, pour faciliter les débats et l’organisation, mais cette instance doit être la plus souple et évolutive possible et pourra donc inviter des membres en fonction des sujets traités.

Ce Conseil sera ainsi une vraie instance de réflexion et de propositions concrètes sur tous les défis lancés au Livre à l’aube de ce nouveau millénaire. Et ces défis sont nombreux : comment transmettre le goût de la lecture et l’amour du livre aux plus jeunes, sachant qu’aujourd’hui un Français sur quatre ne lit pas ou plus de livre ? Comment mieux défendre nos auteurs à l’étranger ? Et bien sûr comment penser l’entrée du livre dans l’ère numérique ? Il nous fallait un think tank à la hauteur de cette révolution, qui va profondément modifier le visage du secteur dans quelques années. Le numérique sera bien évidemment au cœur des réflexions du Conseil du livre, comme il est au cœur du Plan livre, j’y reviens dans un instant.

Avant cela, la mission Livre 2010 avait identifié un sujet d’urgence : la fragilisation des librairies indépendantes, dont la rentabilité est aujourd’hui l’une des plus faibles de l’ensemble des commerces de détail. La hausse des loyers en centre ville, la nécessité de faire appel à des personnels qualifiés, la rotation plus lente des stocks et l’absence de marges de manœuvre financière asphyxient la profession, qui s’apparente de plus en plus à un véritable sacerdoce.

Les librairies indépendantes paient aujourd’hui le prix de l’excellence et l’Etat doit être à leurs côtés pour leur donner un nouveau souffle.

C’est une question d’intérêt général. Ces librairies jouent un rôle essentiel dans notre vie culturelle. Elles sont des passeurs précieux, des prescripteurs, des découvreurs. Le succès du roman de Muriel Barbery dont je parlais tout à l’heure doit beaucoup au soutien immédiat des libraires, qui ont été les premiers à le couronner.

Les librairies indépendantes sont aussi les vrais relais auprès du public de tout un pan de l’édition, sans doute le plus fragile. Les soutenir, c’est soutenir toutes ces petites maisons d’édition qui font la richesse et la diversité de notre vie littéraire parce qu’elles sortent des sentiers battus, parce qu’elles prennent des risques pour défendre la qualité, l’exigence, dans des secteurs tels que les essais de sciences humaines, la littérature, la poésie ou le théâtre. Pourquoi encourager ces maisons et leurs auteurs si nous n’aidons pas ensuite les professionnels à les mettre en lumière au sein d’une offre en pleine expansion ?

En encadrant le marché du livre, nous avons su, en France, maintenir un réseau de librairies très dense et de grande qualité. Nous devons aujourd’hui franchir une étape supplémentaire pour donner à ce réseau les moyens de son indépendance et de son exigence, comme nous l’avons fait en 2002 pour le cinéma en soutenant les salles Art et essai.

La labellisation des librairies indépendantes de référence était l’une des préconisations du rapport que j’avais commandé à Antoine Gallimard sur le sujet, et qu’il m’a remis à l’automne. Nous avons immédiatement posé le principe de ce label dans la loi de finance rectificative de décembre 2007. Le décret précisant les modalités d’attribution, les critères d’éligibilité et la composition de la commission d’attribution est en cours de discussion avec le ministère de l’Economie, des Finances et de l’Emploi. Il doit être très prochainement adressé pour avis au Conseil d’Etat.

Ce label ouvrira la possibilité aux collectivités locales d’exonérer de taxe professionnelle les librairies labellisées dès 2009. Par ailleurs, le CnL leur attribuera des aides spécifiques dès cette année, qui ne seront pas automatiques mais prendront la forme de subventions sur projets, comme des aides à la constitution des stocks ou à l’animation. Une commission ad hoc sera donc constituée au CnL. Je souhaite qu’elle soit présidée par Antoine Gallimard.

Son rapport pointait également du doigt un autre phénomène susceptible de menacer le secteur à moyen terme : la difficulté de la transmission des librairies. La valeur de ces commerces et la faiblesse des moyens des candidats à la reprise compromettent sérieusement le renouvellement des grandes librairies indépendantes. J’ai donc décidé de créer un fonds spécifique d’aide à la transmission au sein de l’Association pour le développement de la librairie de création. Il permettra à l’acquéreur d’étaler ses remboursements sur plusieurs années. Je signerai dans un instant avec Antoine Gallimard, président de l’Association pour le développement de la librairie de création (ADELC), la convention engageant le ministère à ses côtés.

Enfin, parmi les facteurs qui fragilisent la librairie indépendante, il y a bien évidemment le développement de l’offre de livres sur Internet. J’ai souhaité aider les professionnels à prendre le virage du numérique en soutenant la création d’un portail commun de la libraire indépendante.

Arrêtons de subir la révolution numérique. Le livre est l’un des derniers secteurs où il nous est encore possible de l’anticiper et de lui donner le sens et les principes que nous aurons nous-mêmes définis, dans l’intérêt de chacun. C’est le plus grand défi qui se pose au livre depuis sa naissance. Nous avons la chance qu’il soit encore devant nous, mais nous ne devons pas perdre de temps.

Ce tournant, disons-le clairement, nous n’avons pas su l’anticiper pour la musique et pour le cinéma. Nous avons été pris de court parce que nous n’avons pas su saisir toute son ampleur, l’impact qu’il allait avoir sur un pan entier de notre économie. Nous connaissons tous les conséquences de notre retard.

Le rôle de l’Etat n’est pas de cautériser les plaies. Il est de créer les conditions, le cadre dans lequel l’offre légale va se déployer, dans le respect du droit d’auteur qui a toujours fait la force des industries culturelles françaises.

Nous sommes bien sûr tous très attachés à l’objet livre et il paraît encore étrange, aux yeux de beaucoup, d’imaginer que bientôt nous lirons des romans sur un écran. Mais si nous ne faisons pas preuve d’audace et d’imagination en la matière, nous risquons de rater encore une fois le train.

Il paraît évident aujourd’hui que pour des pans entiers de l’édition, le numérique représente une immense révolution en termes de poids, de place et d’accessibilité. C’est une réponse à l’éternel problème du poids des cartables. C’est une réponse à la difficulté, pour les étudiants et les chercheurs, de consulter plus facilement des livres et des documents rares ou fragiles.

Les enjeux sont immenses et il est de notre devoir d’innover, d’inventer une nouvelle façon de lire sur Internet. Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront, sans respecter forcément les principes qui sont essentiels à l’équilibre de tout le secteur.

Nous lancerons donc demain, avec la Bibliothèque nationale de France, le Centre national du livre et le Syndicat national de l’édition, une grande expérimentation d’offre légale sur Internet, baptisée Gallica 2. A travers ce portail unique, les internautes auront accès à la fois à une offre de contenus patrimoniaux et à une offre légale de contenus sous droits. Ce sont déjà plus de 60 000 ouvrages patrimoniaux numérisés par la BnF et 2000 livres numérisés par une cinquantaine d’éditeurs partenaires qui seront aussi disponibles en quelques clics. Je suis d’ailleurs très heureuse qu’ils aient été aussi nombreux à rejoindre cette expérimentation. Cela prouve bien, à mes yeux, que ce secteur est prêt à prendre ce tournant et qu’il l’aborde même avec détermination.

Gallica 2 est un cadre à l’intérieur duquel, pour les éditeurs et les
«e-distributeurs», toutes les formules sont possibles : vendre ou louer un livre, ou bien donner seulement accès à un ou plusieurs chapitres. Il va nous permettre d’étudier les besoins et les comportements des internautes, de tester les différents modèles et de dessiner les contours de la nouvelle économie du livre.

A l’issue du Salon du livre, nous préciserons le cahier des charges pour la suite de l’expérimentation, qui durera un an et sera financée par le Centre national du livre. Pendant cette année, de nouveaux éditeurs nous rejoindront et l’offre sous droits devrait rapidement dépasser les 10 000 titres. La BnF prévoit pour sa part de dépasser les 100 000 titres à la même période.

C’est une première et je crois qu’en lançant ce site, en posant d’abord nos conditions – au premier rang le respect des droits d’auteur –, nous faisons tout simplement les choses dans l’ordre.

Parallèlement à cette expérimentation, et pour étudier toutes les formes possibles de diffusion légale des œuvres sur Internet, j’ai confié une mission de concertation, de réflexion et de proposition à Bruno Patino, président de Télérama et Directeur du Monde interactif. Il me rendra son rapport le 20 mai.

Je suis heureuse d’assister aujourd’hui au rassemblement qui s’opère sous mes yeux dans ce salon des Maréchaux : et je salue la présence des membres de la commission politique numérique du CnL, ceux de la commission Patino et du Conseil du livre, ainsi que les présidents du CnL et de la BnF et enfin le président et les membres du bureau du SNE.

C’est l’avenir même du livre et de la lecture qui se joue aujourd’hui. Dans ce domaine, les habitudes perdurent encore et c’est une vraie chance. Nous avons tous vu, pour la musique et le cinéma, combien il est difficile de lutter contre les nouvelles pratiques induites par Internet, notamment chez les plus jeunes. Pour le livre, nous sommes devant une page presque blanche. A nous de l’écrire selon les règles que nous aurons choisies avec tous les professionnels.

photo : Didier Plowy/MCC