
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,
Je suis très heureuse de vous accueillir aujourd’hui pour vous
présenter les conclusions de la mission que j’ai confiée
à Jacques Rigaud en octobre dernier, sur la question de la «
respiration » des collections publiques. Cette question, soulignée
dans la lettre de mission que j’ai reçue du Président
de la République, a suscité, nous l’avons vu, un très
vif intérêt, et des réactions justement passionnées.
J’y vois le signe de l’attachement très fort, pas seulement
des professionnels de la culture, mais de tous nos concitoyens au patrimoine
de notre Nation.
L’aliénabilité des collections publiques est un sujet
qui a été souvent évoqué et qui a nourri d’âpres
controverses, comme vous le rappelez au début de votre rapport, cher
Jacques Rigaud. Vous avez mis cette question sur la table, sans tabou, et
réussi la performance de remettre à leur juste place chacun
des enjeux en cause et de clarifier les termes du débat.
Ce rapport a d’abord pour vertu de rappeler des principes fondamentaux
et de poser les bonnes questions sur la constitution, la conservation, l’enrichissement
et la valorisation des collections publiques : Qu’est-ce qu’un
musée ? Quelles sont ses missions ? Qu’est-ce qu’une collection
publique ? A quoi servent les réserves ?
• Le premier principe que vous rappelez,
c’est que l’Etat n’est pas un collectionneur comme les autres.
Il agit au nom de la nation et pour le compte de la Nation. Il doit préserver
et gérer le patrimoine légué par les générations
qui nous précèdent ; ce qui implique des devoirs vis-à-vis
des générations qui nous suivent. Les collections publiques
se situent dans un temps nécessairement long, voire très long
;
• Le deuxième principe, l’inaliénabilité,
remonte à l’Ancien Régime. Il explique largement la constitution
et la richesse actuelle des collections publiques françaises, qui sont
uniques au monde ; les dérogations à ce principe ont été
lourdes de conséquences (par exemple la vente du mobilier royal à
la Révolution) ; et inversement, ce principe permet la redécouverte
de “fonds dormants” d’une très grande qualité,
je pense aux arts de l’Islam, auxquels un nouveau département
du Louvre va être consacré, mais je pense aussi au musée
du Quai Branly, qui fait revivre une partie des collections du musée
de l'Homme. La loi de 2002 sur les musées a d’ailleurs réaffirmé
clairement le principe d’inaliénabilité.
• Le troisième principe, l’enrichissement
des collections, est une tradition constamment suivie depuis la Renaissance,
consacrée par la Révolution et à laquelle la loi de 2002
sur les musées de France donne une portée juridique, en assignant
à ces établissements, entre autres missions de service public,
l’« accroissement des collections publiques».
• Vous rappelez avec justesse que ces trois grands principes applicables
aux collections publiques n’ont pas empêché, bien au contraire,
les musées de connaître une mutation spectaculaire au cours des
trois dernières décennies. Les projets du Louvre 2020 que j’ai
présentés lundi avec Henri Loyrette en ont apporté un
nouveau témoignage. Mais que l’on songe aussi à la formidable
transformation du paysage des musées de France, avec la rénovation
et la modernisation de tous les grands établissements en région.
Au passage, cette politique de valorisation a permis de constater que les
réserves, contrairement à une idée reçue, ne contiennent
que peu de chefs-d’oeuvre ignorés : les conservateurs ne sont
pas des “dragons” gardant des cavernes aux trésors ; Tels
sont les principes que vous rappelez et les idées reçues que
vous dissipez s’agissant du cas français, mais vous avez également
apprécié ce cas à l’aune des expériences
étrangères. Or il s’avère que la règle de
droit et la pratique observées dans les grands pays de culture sont
très majoritairement comparables à celles de la France. Et même
aux Etats-Unis, souvent présentés comme une exception, le produit
de l’aliénation est exclusivement affecté aux acquisitions
et aux restaurations.
Vous en concluez, cher Jacques Rigaud, que la question de la respiration des
collections ne saurait se borner à celle de l’aliénation
: cette respiration prend en effet des formes très diverses. Elle se
fait d’ores et déjà par les expositions temporaires et
par les dépôts (La fuite en Egypte, de Nicolas Poussin, inscrit
sur les inventaires du Louvre et déposé au musée de Lyon).
Elle se fait encore par les transferts de domanialité des grands musées
nationaux au profit des musées territoriaux. Les initiatives du Louvre
Lens et du Centre Pompidou à Metz en sont une autre manifestation.
Cher Jacques Rigaud, vous ouvrez de très nombreuses pistes dans votre
rapport.
Certaines d’entre elles méritent que la réflexion se poursuive,
mais deux lignes directrices sont clairement affirmées auxquelles je
souscris :
- D’une part, l’inaliénabilité des collections publiques
est un excellent principe, c’est une forme de « principe de précaution
» appliqué au patrimoine de la Nation. Ce principe doit être
conforté ;
- D’autre part, il serait dangereux de faire une distinction entre l’art
du passé et l’art du présent, c’est à dire
entre les collections des musées et celles du FNAC et des FRAC, même
si leur statut – dans le second cas – est plus souple. Il faut
affirmer le principe d’une non-différence entres les oeuvres
du passé et celles du présent.
A partir de ces deux principes d’action, je veux ouvrir cinq pistes
de travail qui devront se concrétiser rapidement :
1. La loi de 2002 sur les musées a créé une commission
scientifique chargée d’examiner les cas éventuels d’aliénation.
Comme l’a souligné le rapport Rigaud, si cette commission a été
constituée et fonctionne assidûment pour une partie de ses missions
(notamment l'examen des caractéristiques scientifiques des musées
qui demandent l'appellation « musées de France »), elle
n'a jamais eu à examiner de projet de déclassement, et n'a jamais
émis de doctrine d'ensemble sur le sujet.
Cette situation n’est pas conforme à l’esprit de la loi
de 2002. Cette commission doit, dans sa composition, doit refléter
plus fidèlement sa mission qui est de veiller sur le patrimoine de
la Nation. Les scientifiques doivent y être majoritaires mais elle devra
s’ouvrir aux élus et à d’autres personnalités
qualifiées : parlementaires, maires de grandes villes responsables
de grands musées, historiens, critiques d’art, donateurs et collectionneurs.
- Par ailleurs, je souhaite qu’elle travaille dans un cadre de saisine
clair et définisse précisément les lignes directrices
de sa doctrine. A cette occasion, elle devra s’inspirer des standards
internationaux, issus notamment du code de déontologie de l'International
Council Of Museums (ICOM), qui n'exclut pas entièrement l'aliénation,
mais posent des critères: par exemple, les oeuvres issues des dons
et legs ne peuvent être aliénées.
L’extension de ses compétences aux collections du FNAC et des
FRAC doit également être envisagée. Ainsi, le régime
juridique des collections de ces institutions serait rapproché de celui
des musées et la commission assurerait la cohérence du traitement
entre l’art hérité et l’art d’aujourd’hui.
Pour mieux refléter ce rôle transversal, elle
pourrait être rebaptisée « Commission du patrimoine de
la Nation ».
- A ma demande, le ministère a déjà commencé à
travailler sur la question des collections ou matériels d'étude.
Ces ensembles considérables, notamment dans les domaines des sciences
naturelles, de l’ethnologie, et de l’archéologie, doivent
trouver leur juste place dans les musées de France, sans être
nécessairement traités comme des collections inscrites intégralement
à l’inventaire.
Cette réflexion fera l’objet d’un rapport, dont je souhaite
pouvoir disposer dès le mois d’avril prochain, afin de présenter
des propositions concrètes au Haut Conseil des musées de France
et à la Commission du patrimoine de la Nation.
- La circulation des oeuvres à l’intérieur des collections
publiques, doit être poursuivie et amplifiée : dépôts,
prêts d’oeuvres pour les expositions, transferts de domanialité
entre collections publiques, etc. Je souhaite notamment que le FNAC dépose
des oeuvres dans des lieux non muséaux, par exemple des parcs et des
jardins, des lieux culturels gérés par les collectivités
territoriales, voire des lieux privés en contrepartie de mécénats,
de travaux de restauration ou de conservation préventive.
- S’agissant des FRAC, je vais transmettre le rapport aux conseils régionaux,
afin d’ouvrir une réflexion commune sur le statut de ces collections.
Comment faire en sorte que les FRAC concourent à la politique d’éducation
artistique et culturelle ? Quel rôle pourraient-ils jouer dans la circulation
des collections publiques ? Quelles modalités et quelles finalités
pour l’acquisition des oeuvres, tant vis-à-vis des artistes que
du fonctionnement du marché de l’art ?
Toutes ces questions doivent êtres examinées en étroite
concertation avec les régions.
En conclusion :
Mesdames et Messieurs, avant de vous passer la parole pour d’éventuelles
questions, je veux vraiment dissiper, s’il en était encore besoin,
toute incertitude sur un point qui a fait polémique : la vente des
oeuvres n’est pas la solution pour disposer de moyens supplémentaires
pour l’enrichissement des collections
publiques.
Les vrais moyens à l’appui des crédits budgétaires
publics sont le mécénat, les dations et la croissance des recettes
propres des institutions.
Cher Jacques Rigaud, j’espère avoir traduit votre pensée
et en avoir tiré les conclusions qui s’imposaient. Comme vous,
je crois que la « respiration des collections » passe par des
mesures pragmatiques, concrètes et concertées, telles que celles
que je viens de vous présenter.
photo : Didier Plowy/MCC