Gustave
Flaubert a dit une fois qu’il y a séparation complète
entre Dieu et l’Homme. Dieu est responsable de la Genèse et de
la Fin tandis qu’à l’homme incombe la responsabilité
de ce qui se passe entre ces deux instants. C’est une lourde responsabilité,
car après la création du monde l’homme n’a pas cessé
de créer. C’est à lui donc qu’incombe la responsabilité
de créer la culture du peuple et de l’État, de la préserver
et de la renouveler.
Tout au long de l’Histroire, de nombreux peuples, empires et puissances ont bâti des palais, des tours, des pyramides, des temples et des pagodes ; ces édifices sont fixés au sol – ils n’ont ni jambes pour marcher ni ailes pour voler.
Nos ancêtres les Hébreux n’ont pas laissé derrière eux d’édifices somptueux mais des livres remplis de sagesse et d’inspiration : la Bible, le Tamud, la Michna, les Légendes et la Poésie. Ils demeurent bien vivants. Ce ne sont pas des biens immobiliers, au contraire, ils sont bien mobiles, ils sont transmis de génération en génération, d’un site à l’autre, de la source à la traduction, de la patrie à l’Exil. Tout compte fait, on ne peut transporter sa Terre en Exil, mais la langue, même en Exil elle demeure patrie.
Les édifices sont usés par le temps, leur matière est périssable : le bois pourrit, le fer rouille, le plâtre s’effrite. Leur beauté demeure, mais en vérité, ce ne sont que des ossatures muettes, dénuées d’esprit.
En revanche la langue est un organisme vivant. Elle accumule son patrimoine et en tout lieu ou la fondation humaine est fertile, ses germes poussent à nouveau.
Nos parents ne parlaient pas hébreu. Tout au plus ils priaient dans cette langue. Une infime minorité croyait possible de transformer une langue antique et archaïque, ayant gelé dans les Ecritures et les livres de prière, en une langue vivante : langue d’écoliers, langue écrite et lue au quotidien, langue parlée, langage scientifique et langue du marché.
Les édifices des Grecs, des Assyriens, des Romains demeurent, mais leur langue a changé. Il n’y a qu’en Israël que nous parlons la langue des Prophètes. Et comme dit Ephraïm Kishon, nos enfants enseignent à leurs mères la langue maternelle.
Lorsque Moïse descendit du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi, le code moral du Peuple juif fut créé. Les 169 mots des Dix Commandements sont l’acte de naissance du Peuple juif et de l’Etat d’Israël. Ils sont devenus la Charte constitutive de la civilisation occidentale. Toutes les tentatives de les modifier, de les remplacer, de les annuler, ont été vouées à l’échec.
Il est difficile de comprendre la renaissance du Peuple juif en Israël sans savoir qu’il s’agit d’une double renaissance : celle de la patrie et celle d’une civilisation antique.
La contribution des auteurs à cette renaissance a été décisive. Nous avons la chance d’avoir parmi nous des écrivains de premier ordre qui sont écoutés par le monde entier. L’un d’eux, Amos Oz, a observé : « Plus le récit est provincial, plus il est global ». Nos auteurs ont mis notre vérité en avant, au niveau global, et celle-ci a été reconnue de tous.
La Révolution française a changé le cours de l’histoire du peuple français, mais elle s’est déroulée sur le sol français. La Révolution juive était un retour vers son histoire à la fois culturelle et territoriale. Ces deux révolutions furent portées sur les épaules d’écrivains, de poètes et de créateurs dans tous les domaines. Ils ont devancé les hommes politiques.
Les Français appellent leur nouvelle République la ‘République des Lettres’. Ce nom convient aussi à notre révolution.
L’homme qui a compris la possibilité de cette liaison, longtemps avant qu’elle ne se réalise, fut Rachi, le Vigneron de Troyes, qui vivait dans la France du onzième siècle. Sans son interprétation de la Bible on n’aurait du mal à comprendre ce qui se cache entre ses versets. Il était un linguiste virtuose ; il écrivait le français dans l’alphabet hébraïque, ce qui a permis aux Français contemporains de connaître la prononciation médiévale des mots. Il a créé de nouveaux mots français pour rester fidèle à la source dans sa traduction française de la Bible.
La langue n’a pas de frontières mais un Etat en a, et doit les défendre. Une langue sans Etat vaut bien un Etat sans langue. Elle est soit orpheline, soit muette. Nous n’avons pas de frères en langue, ni de sœurs en religion, et nous n’avons d’alternative ni à l’une, ni à l’autre.
La France nous a aidé à sauver nos vies et à défendre notre patrie. Mais nos relations vont bien au-delà de la sécurité : depuis la création de l’Etat d’Israël, il y a soixante ans, plus de 2.500 titres ont été traduits du français à l’hébreu, et près de 1.000 titres de l’hébreu au français. Un pays peut-être petit ou grand ; mais l’esprit peut soit souffler soit expirer en bas âge.
Si le roi David nous rendait aujourd’hui visite pour voir une pièce de théâtre en Israël, il verrait probablement que sa harpe s’est affinée sans pour autant cesser de jouer. Les versets de ses psaumes sont toujours récités en hébreu moderne. Le roi Salomon lui-même n’aurait aucune peine à recevoir le Prix de Littérature de l’Israël moderne pour ses grandes œuvres poétiques : l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques.
La langue construit les livres, tout comme les briques construisent les maisons. Comme l’architecte qui conçoit un immeuble, l’écrivain est l’architecte du livre. Il faut de l’argent pour acquérir une maison ; mais pour acheter un livre il faut avoir soif de sagesse. Le livre accompagne le peuple, il accompagne l’homme tout au long de sa vie. Même dans ses moments de gloire un peuple reste solitaire. Même dans l’abondance, l’homme doit dialoguer avec lui-même. L’Israël moderne, tout comme la France de la Culture, a été créé dans un Livre et il existe dans les livres. Ces livres le sauvent de son isolement et sauvent l’homme de sa solitude. Comme le dit si bien le poète indien : « Je suis seul. Tu es seul. Soyons donc seuls ensemble ».
Je vous suis reconnaissant, chers écrivains. Vous,
qui remplissez nos fleuves, nos lacs et nos mers d’une sagesse sans
égale. La littérature a été et demeure mon premier
amour. Je rêve de m’endormir avec un livre hébraïque
en main et de me réveiller avec un livre français. Les poèmes
résonnent en moi comme des sons délicats et passionnés.
Une prose de qualité m’enivre et m’oblige à tout
repenser. Je suis triste de finir un bon livre car je crains ne lui trouver
de digne concurrent. Il est difficile à l’homme de réaliser
son rêve, mais si c’était possible j’aurais voulu
être architecte de poèmes, constructeur d’édifices
ou même pouvoir dialoguer avec les étoiles au firmament. Malheureusement,
je n’y suis pas parvenu. Il ne me reste plus que d’être
le fervent admirateur de la République des Lettres et d’entretenir
mes relations avec ses créateurs et citoyens. C’est peut-être
l’avantage d’un Président d’Etat : personne ne peut
censurer ses rêves.
photo au Salon du livre : Didier Plowy/MCC