
Discours de Christine Albanel prononcé à
l’occasion
de la cérémonie "mode et création"
vendredi 13 février 2009
Je suis très heureuse de vous accueillir pour cette cérémonie placée sous le signe de l’excellence, de l’exigence, de l’amour du Beau et du travail bien fait.
Créer et faire connaître : voilà le fil rouge qui vous réunit tous les quatre.
Chère Marithé,
Avec François Girbaud, votre complice de la première heure, vous avez imposé votre griffe et vos deux noms dans l’Histoire de la mode. Votre rencontre à Paris, qui a lieu dès les années soixante, en constitue déjà un brillant chapitre.
Vous, arrivant de Lyon, prête à crever l’écran ; lui, venant de Mazamet, pour devenir une rock star. Un beau roman, une belle histoire, du Fugain dans le texte, sur fond de rêve américain. Mais contrairement aux amants de la chanson, vous ne vous êtes plus jamais quittés.
François Girbaud trouve une place de vendeur dans la boutique alors en vogue, « Western House », le premier magasin français à importer des jeans des Etats-Unis. Vous y vendez vos ponchos, que rapidement les stars de l’époque s’arrachent.
Ensemble, vous avez l’idée saugrenue de délaver des jeans dans une machine avec des pierres. Les laveries de quartier deviennent votre laboratoire. Le « stonewash » est né. Votre success story est en marche : elle s’écrira sur une toile denim. En 1972, vous ouvrez votre boutique dans le quartier des Halles, baptisée « Halles Capone ». Elle devient le foyer d’une mode radicalement nouvelle et résolument avant-gardiste. En 1982, c’est la consécration : Jennifer Beals porte vos vêtements dans Flashdance. Vous réalisez votre rêve américain : les fabricants de denim du monde entier s’intéressent à ce duo de créateurs dont les modèles portent des noms bien français : « La Goulue », « le Toulouse-Lautrec », ou encore le « pépère » !
Depuis, vous n’avez jamais cessé d’innover. Déchirés, vieillis, coupés au laser, tatoués, griffés, déstructurés, restructurés : vos jeans se réinventent en permanence, au gré de vos recherches et de vos inspirations, au gré des corps que vous aimez observer dans la rue, en mouvement. En 1997, vous inventez un nouveau procédé, le Bleu Eternel, qui permet de fixer l’indigo. Vous avez fait entrer la France dans la légende du jean.
Mais la toile denim n’est pas votre seule source d’inspiration. Née avec le rock, votre marque s’est épanouie avec le rap, le hip hop et le slam. Vous avez fait descendre la mode dans la rue et monter le streetwear sur les podiums. Vous vous êtes battue avec beaucoup d’énergie pour faire accepter aux détaillants des pantalons en stretch !
Vous aimez vous aventurer hors des sentiers battus, casser les codes, à contre-courant, indifférents aux modes – la meilleure façon de les lancer ! Comment être sûr de vous horripiler ? En vous demandant quelles sont les dernières tendances, alors que vous êtes déjà en train d’inventer les suivantes.
Cette recherche perpétuelle de l’innovation se lit aussi dans vos campagnes publicitaires, qui font toujours couler beaucoup d’encre.
Chère Marithé, vous êtes la part féminine de cette nouvelle équation qui a révolutionné la mode. Vous êtes aussi une femme engagée : vous vous battez depuis plus de dix ans au côtés de l’Association du Locked-in-Syndrome, dont vous êtes la marraine. Vous avez engagé votre marque dans ce combat qui était à l’origine un combat personnel. Aujourd’hui, votre enseigne étend son action à une autre cause, en soutenant l’Association « Seeds of peace » qui vise à sensibiliser les leaders des pays actuellement en guerre.
Je salue aujourd’hui votre talent, immense, votre curiosité sans borne et votre mépris des diktats, de quelque ordre qu’ils soient.
Marithé, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’Honneur.
Cher Christian Bonnet,
Au Japon, les meilleurs artisans, dépositaires de savoir-faire ancestraux, sont sacrés Trésors vivants. La France les nomme Maîtres d’art. Votre entrée dans ce cercle restreint et prestigieux en 2000 a couronné une vie entière dédiée à un métier particulièrement rare – vous en êtes d’ailleurs le seul représentant eu Europe : lunetier-écailliste.
Cette passion est chez vous une affaire de famille. Dans les années 30, votre grand-père Alfred Bonnet était déjà lunetier à Morez, aujourd'hui encore capitale de la lunetterie. Votre père, alors chef de fabrication de la Maison Boideau, a monté son propre atelier en 1955, rapidement devenu le temple du « sur mesure » et de l'écaille véritable.
Sans la Maison Bonnet, je ne sais pas si la face du monde aurait été différente, mais le visage des grands de ce monde, très certainement ! Elle façonne en effet depuis trois générations les montures des têtes couronnées et des personnalités artistiques et politiques, de Valéry Giscard d'Estaing à Aristote Onassis de Le Corbusier à François Mitterrand, de Maria Callas à Jacques Chirac, sans oublier Sacha Guitry, Jacky Kennedy, Yves Saint Laurent et bien d'autres.
C’est au cœur de l’atelier de votre père que vous passez votre enfance, bercé par le ronronnement des machines, la lumière des matériaux nobles et rares et les odeurs de poussières d'écaille. A six ans déjà, vous réalisez vos premières œuvres à partir de petits morceaux d'écaille polis. A quatorze ans, votre vocation s’affirme : vous entrez en apprentissage dans l’atelier de votre père. En parallèle, vous suivez une formation théorique à l'Ecole d'optique Pasteur. Après vous avoir transmis l’amour du métier, l’habileté et la précision du geste, votre père vous lègue en 1980 son atelier ainsi que sa clientèle de renom.
C’est avec passion que vous marchez dans ses pas, perfectionnant votre art aux côtés des deux derniers écaillistes en activité, Jacques Rameau et François Mondon. Unique héritier de leurs précieux savoir-faire, vous devenez le virtuose de l’écaille de tortue, un animal qui vous fascine également par sa symbolique : dans la Grèce antique et les cultures orientales, elle incarne en effet la sagesse, la longévité, l’immortalité.
Vous attirez aujourd’hui une clientèle venue du monde entier, à la recherche d’un objet unique. Chaque visage, chaque personnalité vous inspire une nouvelle partition.
Vous avez étendu votre art à la confection de bijoux, bracelets, boucles d'oreille, cadrans de montre, mais aussi d’objets d'art, de nécessaires de bureau ou de luminaires, des pièces qui se transmettront de générations en générations.
Conscient du talent et surtout du travail que votre métier exige, c’est toujours avec un infini respect et beaucoup d’émotion que vous restaurez les œuvres de ceux qui vous ont précédés, qui ont réalisé les mêmes gestes que vous, parfois des siècles auparavant.
Et c’est avec un réel souci de faire vivre ce savoir-faire d’exception que vous le transmettez depuis maintenant plus de huit ans à un jeune élève, après l’avoir transmis à votre fils Franck. On ne rappellera jamais assez combien les métiers d’art requièrent de temps et de patience dans l’apprentissage.
Je suis heureuse de rendre hommage aujourd’hui à un véritable artiste, amoureux de son métier, qui perpétue l’excellence française dans le domaine des métiers d’art.
Cher Christian Bonnet, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d' Honneur.
Cher Pierre de Macon,
Je disais tout à l’heure que le fil rouge de cette cérémonie était : « créer et faire connaître ». Pour qu’une icône apparaisse sur le papier glacé, il faut un révélateur. Vous êtes, depuis plus de quarante ans, cet inlassable révélateur de stars.
Vous avez d’ailleurs fait vos débuts d’attaché de presse chez un grand photographe, Sam Levin, qui a immortalisé les plus grands artistes français et étrangers, ainsi que de nombreux chefs d’Etat.
Votre nom circule petit à petit, dans le milieu des artistes, que vous côtoyez à l’Elysée Club. Vous en êtes alors Secrétaire général, sous la présidence de Pierre Louis. Un soir, en 1965, la célèbre meneuse de revue et sculptrice Mick Micheyl vous dit : « je te veux » ! C’est le début d’une belle aventure professionnelle : elle vous entraîne sur les plateau des trois émissions télévisées qu’elle produisait alors sur la Une : « Samedi pour vous », « Entente cordiale » et « Ce sacré métier », une Star Academy avant l’heure, qui a révélé de nombreux talents, Gérard Lenorman, Daniel Guichard, Dave…
Votre carnet d’adresses s’étend, en même temps que vos amitiés. En effet, si vous êtes l’homme de tous les événements, des instants magiques, vous êtes aussi un partenaire particulièrement fidèle. Vous avez ainsi suivi le journaliste, humoriste et écrivain Paul Guth pendant toute sa carrière. De même qu’Alice Sapritch, Marcel Carné et Jean Delannoy, qui nous a quittés l’année dernière.
Vous étiez aux côtés de Michèle Torr dès ses débuts et vous l’avez soutenue pendant près de vingt ans. Vingt années que vous avez consacrées également à la tournée d’Holiday on Ice.
Vous êtes dans toutes les coulisses. Celles du Casino Ruhl à Nice, pendant dix ans, de 1985 à 1995. Celles du Casino de Paris, de 1985 à 1990, où vous avez notamment organisé la millième de Line Renaud.
Vous êtes l’indispensable chef d’orchestre des plus prestigieux événements : vous avez organisé la reconstitution historique de la procession des Etats généraux en 1989 à Versailles ; et pendant des années, les manifestations du 14 juillet pour la Ville de Paris, quand Jacques Chirac en était Maire, notamment la réception à Bagatelle et celle des élus à l’Hôtel de Ville. Vous avez également lancé un concours de chant, les « jeunes espoirs de la chanson française », diffusé sur la Une. Toutes ces initiatives vous ont valu la Médaille de vermeil de la Ville de Paris.
Je ne peux citer tous les artistes, les événements, les films, les pièces de théâtre que vous avez lancés, portés, avec une énergie et un dévouement à toute épreuve. Vous avez même mis votre savoir-faire et votre carnet d’adresses au service de l’Association Nationale des Officiers de Réserve de l’Armée de l’Air – vous avez été promu au grade de Colonel de l’Armée de l’Air en 1994. Vous avez mis sur pied de nombreuses opérations médiatiques pour mieux faire connaître cette association, et notamment le parrainage annuel de la Patrouille de France, mobilisant Alain Delon la première année et Michel Drucker l’année suivante, dont nous connaissons la passion pour le vol.
Coordinateur général depuis 1997 du Prix François Chalais, remis au Festival de Cannes ; attaché de presse de l’Association des Amis de Jean Cocteau depuis 2001 ; président depuis trois ans de l’Association française des journalistes et écrivains du tourisme, qui décerne un prix tous les ans, vous trouvez encore le temps d’écrire, depuis vingt ans, dans l’hebdomadaire First class Paris.
Votre secret ? Sans doute votre passion profonde pour ce métier de l’ombre qui satisfait à la fois votre amour de la scène, de ses artistes, et votre discrétion, votre simplicité naturelles, qui vous font spontanément parler beaucoup plus des autres que de vous-même.
Pierre de Macon, au nom de la République française, nous vous faisons Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.
Cher Francis Kurkdjian,
C’est un très grand plaisir de vous retrouver aujourd’hui, après avoir croisé à plusieurs reprises votre route – votre sillage, devrais-je dire, à propos de l’un de nos plus grands créateurs de parfums. Notre première rencontre a eu lieu au Château de Versailles. Vous aviez alors relevé le défi de recréer et réinterpréter le parfum composé par Jean-Louis Fargeon pour Marie-Antoinette.
J’avais été marquée par votre talent, bien sûr, votre très grande sensibilité, mais aussi par votre discrétion, votre profonde humilité. A cette date, vous aviez pourtant déjà imposé votre nom dans l’univers du parfum et de la Haute Couture, après un parcours placé sous le signe d’une passion précoce et – nous pouvons le dire – de plusieurs vocations contrariées.
Tel Diogène cherchant l’Homme avec sa lanterne, vous avez en effet cherché le Beau à travers ses multiples expressions : la danse – vous avez tenté votre chance au concours d’entrée de l’école de danse de l’Opéra de Paris –, la musique – vous êtes un passionné de piano –, et la Haute Couture – mais vous étiez, semble-t-il, fâché avec le dessin.
A la différence du philosophe, et pour notre plus grand bonheur, vous avez finalement trouvé ce que vous cherchiez, l’expression artistique dans laquelle vous excellez : la création de parfums.
C’est à l'Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l'aromatique alimentaire, à Versailles, puis à l'Institut supérieur de marketing du luxe que vous faites vos gammes olfactives.
Vous intégrez ensuite la société Quest International à Paris avant de vous envoler pour sa filiale de New-York l'année suivante. On vous répète alors qu’il faut au moins dix ans pour devenir un bon créateur de parfum. C’est compter sans votre détermination et votre impatience, que vous avouez volontiers. A 26 ans seulement, vous vous lancez un défi de taille en répondant à une commande pour le parfum de Jean-Paul Gaultier. La feuille de route, émaillée de mots-clés comme « peau », « plage » ou « barbier », paraîtrait ésotérique pour le commun des mortels. Pas pour vous. Vous remportez le contrat et votre parfum – Le Mâle – un immense succès, tant auprès des hommes que des femmes. Vous faites une entrée fracassante dans l’univers feutré et très sélectif de la Haute Couture et du luxe.
De retour à Paris, vous lancez votre atelier de création de parfums sur mesure. Chacune de vos fragrances est unique. Et contrairement à Musset, vous vous souciez à la fois de l’ivresse et du flacon : vous poussez le goût du rare et du précieux jusque dans les moindres détails, avec des flacons gravés et scellés à la main.
Vous avez continué à composer pour les plus grands couturiers, à Quest International puis au studio de création de Takagaso, que vous avez rejoint en 2005. Je ne peux citer ici les noms de toutes les maisons de couture dont vous avez été le précieux alchimiste, de Guerlain à Dior, de Christian Lacroix à Emmanuel Ungaro, de Lancôme à Yves Saint-Laurent… Et bien sûr Jean-Paul Gaultier, pour lequel vous avez signé plusieurs fragrances. Sans oublier le Papier d’Arménie, que vous avez réinventé en 2006 pour l’Année de l’Arménie en France. Un magnifique hommage à vos origines, auxquelles vous êtes très attaché.
Créateur à part entière, vous aimez les nouveaux défis, les nouvelles aventures artistiques. Vous avez ainsi participé à une exposition de Sophie Calle en imaginant le parfum « L’Odeur de l’argent ». Vous avez créé des installations « ludiques et olfactives » pours les Grandes Eaux nocturnes du Château de Versailles et le festival Versailles Off. Et vous nous avez fait l’honneur, en 2007, de créer un sapin de Noël spécialement pour le ministère. Un sapin féérique et majestueux, avec ses plus de 600 boules de verre soufflées artisanalement, qui a diffusé son parfum de musc dans le hall pendant des semaines.
A l’heure où vous vous lancez dans une nouvelle aventure, en créant votre propre maison, à votre nom, je suis heureuse de saluer votre audace, votre inventivité et vos multiples talents.
Francis Kurkdjian, au nom de la République française, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.