
Discours de Christine Albanel prononcée à l’occasion
de la conférence de presse de présentation
40e anniversaire de 40 ans de la loi sur les dations
mardi 27 janvier 2009
Mesdames et Messieurs,
Je suis très heureuse de vous accueillir pour évoquer les manifestations du 40ème anniversaire de la « loi sur les dations » du 31 décembre 1968.
L’intitulé exact que lui avait donné André Malraux était : « loi tendant à favoriser la conservation du patrimoine artistique national ». Ce titre avait le mérite de bien refléter l’objectif poursuivi : permettre que des chefs-d’œuvre demeurent sur le territoire, pour entrer dans les collections nationales.
Nous connaissons tous le principe de la « dation en paiement ». Il s’agit de permettre aux héritiers, aux donateurs ou aux légataires d’un collectionneur ou d’un artiste, et aux redevables de l’ISF, de s’acquitter de leurs obligations fiscales en proposant un objet d’art à l’Etat, au prix du marché.
En revanche, on connaît moins bien ses modalités.
Notamment le fait que les biens autorisés à faire l’objet d’une dation sont sélectionnés, avec rigueur, par une commission composée à parité de représentants du ministère des Finances et du ministère de la Culture, présidée par le professeur Jean-Pierre Changeux, que je remercie de sa présence.
Cher Jean-Pierre Changeux, tout le monde connaît le neurobiologiste éminent, le professeur au Collège de France ; on ne connaît pas toujours l’amateur d’art, le collectionneur avisé et le généreux donateur de nos musées. Vous présidez la commission interministérielle depuis 1988. C’est dans ce cadre que vous assurez la conciliation de l’intérêt particulier – celui du dateur potentiel – et de l’intérêt général, en donnant un avis sur l'intérêt artistique et historique du bien offert et sur sa valeur. Avis qui est presque toujours suivi par le ministre des Finances.
Au total, ce sont plus de 10 000 œuvres d’art, livres, biens culturels divers, qui ont pu entrer dans nos collections nationales grâce à ce dispositif.
C’est en 1972 qu’a lieu la première dation. Il s’agissait de cet illustre portrait de Diderot par Fragonard que nous avons sous les yeux. On le retrouve dans tous les livres d’histoire, car il a appartenu à de grands collectionneurs – de François Hippolyte Walferdin, physicien et ami d’Arago à la comtesse Charles de Vogüé – avant de rejoindre les collections du musée du Louvre. Depuis cette date, la valeur cumulée des œuvres entrées en dation s’élève à 809 millions d’euros, soit en moyenne 22 à 23 millions d’euros par an.
Le montant des dations qui enrichissent les musées nationaux représente l’équivalent de 70% de leur budget d’acquisition annuel.
Si cette loi n’avait pas été promulguée il n’y aurait pas, aujourd’hui, un second Vermeer au Louvre ; l’Origine du monde de Gustave Courbet ne serait pas exposée au musée d’Orsay ; le public du musée des Beaux-Arts de Lille ne pourrait pas admirer La Femme à l’éventail de Manet ; la Ville de Nantes n’aurait pu recueillir les archives de la biscuiterie Lefèvre-Utile …
Sans cette loi, il n’y aurait tout simplement pas de musée Picasso.
D’importantes donations ont été faites ces dernières années. Le musée national d’art moderne, par exemple, s'est enrichi de l’exceptionnel Mur d’objets d'André Breton, d’un tableau majeur de Mark Rothko, d’une rare peinture de Francis Bacon.
Quant au tableau de Martial Raysse que vous pouvez admirer ici-même, il est entré dans les collections du MNAM en 2008. Il avait été acheté vers 1966 – donc juste après sa création –, par Monsieur et Madame Pompidou, dont nous connaissons la passion pour l’art de leur temps. Il l’avaient accroché dans l’entrée de leur appartement du quai de Béthune et ne s’en étaient jamais séparé. C’est donc un témoignage très émouvant, qui manifeste aussi la présence dans les dations d’œuvres d’artistes vivants.
La collection de minéralogie que vous pouvez voir témoigne, elle, de la diversité des biens qui peuvent faire l’objet d’un paiement en dation. La majorité sont des œuvres d’art, mais ils peuvent aussi relever des sciences et des techniques ou encore de l’histoire naturelle. Cette collection de « pierres à figures » trônait dans tout l’appartement de Roger Caillois et de son épouse Alena. Elle a inspiré les premiers textes de l’écrivain sur l'Esthétique généralisée des formes minérales, et plus particulièrement ses deux ouvrages L’Ecriture des pierres et Pierres réfléchies.
Chacune de ces œuvres a vécu un destin exceptionnel. Chacune de ces œuvres nous raconte une histoire.
Je pourrais multiplier les illustrations – notamment l’entrée dans les collections du musée Picasso, en 2007 du Portrait de Madame Paul Rosenberg et sa fille, que nous avons tous en mémoire. Mais je suppose que Jean-Pierre Changeux a lui-même de nombreux exemples en tête.
Parler de la dation, c’est déjà un petit événement. L’idée qu’il s’agit d’une forme de privilège, accordé à des personnes fortunées, est restée longtemps vivace. Pourtant, cela n’a absolument rien d’un privilège : les dateurs paient leur impôt à la collectivité, mais sous une forme particulière.
A cause de cette idée, sans doute, il est de coutume de ne pas remercier pas les dateurs.
Je pense au contraire qu’il est du devoir de l’Etat de mieux faire connaître le rôle irremplaçable de la dation dans la constitution des collections publiques. Et d’honorer la mémoire de l’artiste, ou du collectionneur qui a accompli ce geste.
De façon générale, la place éminente des collections et des collectionneurs privés doit être davantage reconnue.
Leur rôle dans la constitution du patrimoine national, dans la diffusion de la culture et dans la défense de nos artistes, doit être davantage mis en lumière.
Il en va de la qualité des relations entre collectionneurs et institutions publiques. Il en va également du succès de toute politique de dynamisation du marché de l’art, qui passe par des mesures concrètes – sur lesquelles je reviendrai – mais également par des actes symboliques destinés à reconnaître le rôle de chacun
A l’occasion de ce 40e anniversaire, j’ai donc décidé de lancer une campagne d’information à destination du grand public comme des professionnels :
Plus généralement, le potentiel de croissance économique que recèle le marché de l’art doit être pleinement exploité, comme l’a été celui du patrimoine avec le plan d’investissement exceptionnel de 100 millions d’euros.
Je souhaite à présent, avant de répondre à vos questions, donner la parole au professeur Jean-Pierre Changeux, pour évoquer l’expérience tirée de la présidence de la commission des dations et, peut-être, pour formuler des suggestions aux pouvoirs publics.
Je vous remercie.
Légende : Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication et Jean-Pierre Changeux, président de la commission interministérielle d'agrément pour la conservation du patrimoine artistique national, entourés du "Tableau dans le style français II" de Martial Raysse de 1966 et du "Portrait de Denis Diderot" de Jean-Honoré Fragonard, vers 1769, dations en paiement.
Crédit photo : Didier Plowy/MCC.