Discours de Christine Albanel

Cérémonie cinéma


lundi 3 novembre 2008

Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,

C’est un très grand plaisir de vous accueillir aujourd’hui pour cette cérémonie placée sous le signe de l’amour du cinéma bien sûr, mais surtout du talent, du travail, de l’exigence et du souci de la perfection.

On parle souvent de la « grande famille du cinéma » en pensant à ces acteurs que l’on adore, à ces réalisateurs dont on attend impatiemment la prochaine œuvre, mais cette « grande famille » est en réalité une famille nombreuse, riche de ces métiers, des métiers très divers et trop souvent dans l’ombre.

J’ai souhaité braquer aujourd’hui les projecteurs sur les coulisses du septième art, sur ces talents sans lesquels aucun film ne pourrait voir le jour. Cela m’a paru important pour plusieurs raisons. Pour vous féliciter, bien sûr, d’avoir contribué à écrire l’histoire du cinéma français, chacun à votre façon, chacun avec votre génie propre.

Mais aussi pour rappeler, à l’heure où la valeur des œuvres est remise en question, à l’heure où les films sont dématérialisés et où des internautes gavent leurs ordinateurs de plus de titres qu’ils ne pourront jamais en écouter ou en voir, que derrière tous ces noms que l’on voit apparaître dans les génériques, il y a des compétences extraordinaires, il y a des carrières, il y a des jours et des nuits de travail, de l’investissement, de l’énergie, de l’abnégation, de l’imagination à l’œuvre.

Un film, c’est une histoire bien sûr, mais c’est aussi un rythme, une ambiance, un univers, une couleur, une musique : c’est l’alchimie réussie, sur un plateau, entre toutes ces compétences, monteur, ingénieur du son, mixeur, chef opérateur, machiniste, acteurs, réalisateurs, compositeur de musique, photographe, …

Je suis très heureuse de rendre hommage aujourd’hui à six illustres représentants de chacun de ces métiers. Vous avez tous en commun une certaine idée de la perfection dans votre travail, mais aussi un vrai souci de la transmission de votre art. Pascal Thomas, qui vous a presque tous réunis autour de son dernier film, Le Crime est notre affaire – qui rencontre depuis sa sortie un beau succès – me souffle que vous avez aussi en commun à la fois un dévouement sans faille à la vision que porte le réalisateur et une autorité certaine dans l’exercice de votre métier, pour ne pas dire un caractère bien trempé. La rencontre de ces caractères, c’est aussi ça, la force et la grâce du cinéma !

Chère Sylvie Lancrenon,

La superbe photo d’Emmanuelle Béart en couverture du magazine Elle, en 2003 – qui a connu un succès immense auprès du public tant féminin que masculin – c’était vous. Et si le grand public vous a découverte à cette occasion, cela faisait déjà longtemps que les artistes vous confiaient leur image. Les actrices et acteurs, lorsque vous étiez photographe plateau pour des réalisateurs aussi importants que Jean Becker, Jacques Doillon, Jean Girault ou Jacques Monet ; les actrices toujours, pour les rubriques beauté de grands magazines de mode, Marie-Claire, Vanity Fair, dont les couvertures embellissent les kiosques  par leur souci de l’élégance; puis les ambassadrices de grandes marques de cosmétique et de mode ; et enfin des chanteurs et chanteuses aussi célèbres que Johnny Hallyday, Liane Foly ou encore Axelle Red pour les pochettes de leurs albums. Tous se sont livrés et révélés sous votre objectif.

Vous avez entamé en 2007 une nouvelle carrière de réalisatrice avec un premier court métrage remarqué, Isild, avec Isild Le Besco. Mais cette nouvelle vie derrière la caméra ne vous a pas détournée de votre passion première. Vous venez d’ailleurs de publier un très bel ouvrage dédié à Emmanuelle Béart, Cuba libre, dont les clichés ont été réalisés, je crois, en un temps record, misant sur le naturel et la spontanéité. Une nouvelle preuve de la confiance absolue que vous témoignent aujourd’hui les actrices.

Je salue votre œil magique et votre parcours d’exception qui marque aussi, nous le savons, le triomphe de la volonté et du courage.

Sylvie Lancrenon, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous conférés, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre national du Mérite.

Chère Hélène Plémiannikov,

L’expression « la grande famille du cinéma » a pour vous une résonnance particulière, puisque votre frère n’était autre que le réalisateur Roger Vadim. C’est d’ailleurs à ses côtés, sur le tournage des Liaisons dangereuses- audacieuse (à l’époque on la disait scandaleuse) adaptation de Laclos - que vous avez fait vos première armes sur la table de montage. Et pendant que votre frère imposait son nom dans un cinéma français qui avait soif de renouveau, vous imprimiez le vôtre tout aussi profondément dans les coulisses, dans ces salles de montage que Fellini appelait les « salles de réanimation des films ». Non pas « une étape » du film, mais « l’étape », comme le disait Orson Welles.


Vous avez été la complice de réalisateurs d’exception, particulièrement « généreux », dites-vous : Luis Bunuel, pour Le Charme discret de la bourgeoisie, Le Fantôme de la liberté et Cet obscur objet du désir, Nagisa Oshima pour Max mon amour, Pascal Thomas bien sûr, dès 1973, pour Pleure pas la bouche pleine, et tant d’autres.

De films graves en comédies, vous avez abordé tous les genres avec la même passion, le même bonheur, assemblant le vaste puzzle des images du réalisateur pour révéler l’œuvre finale, un art qui nécessite à la fois ordre, mémoire et sensibilité. Cet art, vous avez souhaité le transmettre en donnant des cours dans les classes préparatoires à la FEMIS. Nous sommes heureux de savoir que les nouvelles générations ont bénéficié de maîtres tels que vous.

Hélène Plémiannikov, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous conférés, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre national du Mérite.

Cher Pierre Lenoir,

Vous êtes la première « oreille » honorée ce soir ! Une oreille aiguisée à la prestigieuse école nationale de photo et de cinéma de Vaugirard, aujourd’hui rebaptisée « Ecole Louis Lumière ».

Depuis les années soixante-dix jusqu’à aujourd’hui, vous avez servi les plus grands et avez été récompensé de deux César, pour Monsieur Hire, de Patrice Leconte et On connaît la chanson d’Alain Resnais. Vous avez accompagné plus particulièrement trois réalisateurs avec fidélité : vous avez ainsi travaillé sur six films de Claude Sautet, cinq de Jacques Deray et dix de Pascal Thomas ! Quand on sait que tous ces réalisateurs ont, ou avaient, en commun une même exigence de perfection technique, qui conditionne la qualité artistique d’un film, c’est déjà là un bel hommage à votre carrière. C’est aussi l’indice d’une fidélité qui signe un vrai attachement au travail d’équipe et je voudrais d’ailleurs saluer votre complice de toujours, Denis Carquin, qui est parmi nous aujourd’hui.

Au sein de ces équipes, vous êtes connu et respecté pour votre caractère et recherché pour votre virtuosité dans la prise de son direct, pour laquelle vous faites référence. Les sons que vous aviez réalisés pour Pleure pas la bouche pleine se sont retrouvés par la suite dans de nombreux films français !

Je suis heureuse de saluer un grand amoureux de son métier, qui vit chaque tournage comme une nouvelle aventure. Aventure que vous partagez vous aussi avec les nouvelles générations de cinéastes en vous investissant auprès des élèves de la FEMIS et de l’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière.

Pierre Lenoir, au nom de la république française, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Cher Claude Villand,

Oreille absolue reconnue internationalement, vous avez été récompensé de trois César, pour La Passante du Sans Souci, de Jacques Rouffio, Autour de minuit, de Bertrand Tavernier et Au revoir les enfants de Louis Malle. Vous avez également reçu un Oscar aux Golden Reel Awards pour le son du film L’Amant de Jean-Jacques Annaud en 1989.

Vous avez fait vos gammes en même temps qu’Hélène Plémiannikov sur le tournage du film Le Charme discret de la bourgeoisie, de Luis Buňuel, et vous avez ensuite accompagné, en tant que chef opérateur du son, puis ingénieur du son et mixeur, des réalisateurs aussi renommés et divers que Bertrand Tavernier, Patrice Leconte, Claude Chabrol, Costa-Gavras, Jacques Rivette, ou encore Gérard Oury.

Membre éminent de la Commission Supérieure Technique du cinéma, pour le département son, vous y défendez cette notion de l’exigence qui fait la réputation internationale des techniciens du cinéma français. Membre fondateur de l’Union Son Cinéma, vous donnez aussi beaucoup de votre temps à la formation des jeunes ingénieurs, transmettant votre savoir-faire mais aussi votre passion pour les techniques anciennes. Ces techniques, vous en êtes un ardent défenseur, vous vous êtes battu sans relâche pour assurer leur conservation et leur diffusion.

Claude Villand, au nom de la République française, nous vous faisons Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Cher Gérard Buffard,

On connaît la célèbre comparaison de François Truffaut : « Un tournage de film, ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far-West. D’abord on espère faire un beau voyage et puis, très vite, on en vient à se demander si on arrivera à destination. » Vous êtes, en tant que chef machiniste, le Lucky Luke qui vient à bout de tous les obstacles sur les tournages et veille à la sécurité de chacun, l’homme-orchestre perfectionniste et à l’écoute de tous, capable de relever les défis les plus fous pour réaliser la vision du réalisateur.

Génial inventeur, efficace et réactif, vous avez bâti votre carrière à travers une centaine de films, aux côtés d’une pléiade de réalisateurs : Marguerite Duras, Claude Berri, Bertrand Blier, Patrice Chéreau, Alain Resnais, Roman Polanski, Arnaud Desplechin, mais aussi Steven Spielberg, pour Munich ou Stephen Frears pour une autre version des Liaisons dangereuses. Vous êtes, cher Gérard Buffard, la vraie vedette des plateaux de tournage : Alain Resnais et beaucoup d’autres, ne commencent pas un film si vous n’êtes pas disponible !

Autodidacte passionné, vous ne manquez jamais une occasion de rendre hommage à votre ami et mentor Bernard Brégier. Et vous avez su passer le flambeau avec autant d’enthousiasme et de générosité à votre fils, qui forme avec vous ce que Pascal Thomas appelle la « Maison Buffard ». Un label de qualité !


Gérard Buffard, au nom de la République française, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Cher Reinhardt Wagner,

Je suis heureuse de rendre hommage, en cette année qui marque le centenaire de la musique de films, à un compositeur et parolier particulièrement prisé des réalisateurs. Vous revendiquez votre appartenance à deux univers : la culture populaire et la musique la plus savante, à laquelle vous vous êtes formé au Conservatoire d’Orléans et au Conservatoire de Paris, et auprès de Maîtres aussi prestigieux qu’Olivier Messiaen et Jean Françaix (qui avait signé la musique des films de Sacha Guitry). Sans oublier les cours de Pierre Boulez au Collège de France sur la technique du langage musical.

Grand cinéphile, vous avez eu envie de mêler vos deux passions en vous lançant dans la composition de musiques de films. Vous avez signé la partition d’une trentaine de films, depuis La Crime, de Philippe Labro, Roselyne et les lions et Mortel Transfert de Jean-Jacques Beineix, ou encore Maman de Romain Goupil, jusqu’à Musée haut, musée bas, de Jean-Michel Ribes (qui sort dans deux semaines) où vous traduisez rythmiquement les flux et les errances des visiteurs dans l’espace étrange du musée, pour en faire une étonnante chorégraphie. Et bien sûr Le Crime est notre affaire, de notre ami Pascal, où vous savez trouver les notes qui suggèrent à la fois le mystère et la fantaisie.

En 2003, vous aviez signé la musique de Joséphine et les ombres, un conte lyrique écrit par votre ami Roland Topor, qui vous a valu le prix Charles Cros. C’est d’ailleurs Roland Topor, au milieu des années 1990, qui vous avait soufflé l’idée de réaliser un film musical à partir des chansons que vous aviez composées avec le parolier Franck Thomas, dans l’esprit des années 30. L’idée a mis quelque temps à faire son chemin et le film à trouver son réalisateur, mais nous connaissons le résultat : c’est Faubourg 36, né de votre belle complicité avec le réalisateur et musicien Christophe Barratier. Je partage avec plus d’un million de spectateurs à ce jour le plaisir immense que procurent vos très beaux tableaux de music hall menés de manière endiablée par Pierre Richard, chef d’orchestre électrisé par vos syncopes et vos triples croches.

Vous voilà donc partout à l’affiche et la proportion de spectateurs des salles de cinéma dont les oreilles se laissent séduire par vos notes va être exceptionnelle : c’est une belle reconnaissance de votre talent ! Mais cette actualité ne doit pas nous faire oublier que vous êtes avant tout un compositeur, qui écrit, indépendamment du cinéma, aussi bien des chansons (300 en tout avec le parolier Franck Thomas) que des œuvres symphoniques, des quintettes à vent… Bref, un musicien particulièrement inspiré, qui enseigne lui aussi son art à de jeunes élèves.

Reinhardt Wagner, au nom de la République française, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.