Discours et communiqués de presse


Discours de Christine Albanel prononcé lors de la réception à l’occasion du
cinquantenaire de l’ordre des Arts et des Lettres


vendredi 23 novembre 2007

Je suis très heureuse d’ouvrir cette matinée de réflexion autour du cinquantenaire de l’ordre des Arts et des Lettres. A voir les éminents spécialistes réunis autour de cette table, elle promet d’être aussi érudite que passionnante.
Nous remonterons, avec Monsieur Benoît de Fauconpret, aux racines de cet Ordre qui, pour être le plus récent, n’en a pas moins l’ancêtre le plus ancien, cet Ordre de Saint-Michel créé à la fin du XVe siècle.

Anne de Chefdebien nous narrera ensuite la création des Arts et Lettres en 1957. Je vous invite d’ailleurs à découvrir dans la vitrine exposée dans le Salon Alechinsky l’original du décret fondateur de l’ordre des Arts et des Lettres, ainsi qu’une photographie du Secrétaire d’Etat aux Arts et Lettres, Jacques Bordeneuve en 1956, au Festival de Cannes, en compagnie de Picasso et d’Henri-Georges Clouzot.
Régis Singer dévoilera les origines de l’insigne créé par Raymond Subes.
Je tiens à ce sujet à remercier le musée de la Légion d’Honneur, qui expose, pour cette occasion, les projets élaborés par ce grand ferronnier de l’entre-deux-guerres.

Avec Pascale Goetschel, nous reviendrons sur les premières promotions des Arts et des Lettres, véritables instantanés de la culture au milieu du siècle dernier. Georges Braque, Le Corbusier, André Maurois, Marcel Pagnol, Jules Romains, Georges Rouault, Kees Van Dongen, Jean-Louis Barrault, Madeleine Barrault-Renaud, Paul Belmondo, Gisèle Casadesus, je ne peux bien évidemment nommer tous les personnages illustres qui les premiers portèrent ces insignes aujourd’hui tant enviées et admirées. Tous contribuèrent à leur donner prestige et sens. Dans la vitrine du Salon Alechinsky, vous pourrez découvrir des témoignages des premiers récipiendaires : l’arrêté de nomination de St John Perse, et des lettres de remerciement de Francis Carco, d’Albert Laprade, Marc Chagall et Maurice Escande.

Avant que Pierre Mollier ne nous parle des différentes décorations pour les artistes et les intellectuels en Europe, Edouard Vasseur reviendra sur cinquante ans de travail du Conseil des Arts et des Lettres. Vous trouverez dans ces vitrines l’original manuscrit de son premier compte-rendu. Le Vice-président de ce Conseil, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, André Damien, qui joue un grand rôle dans notre vie culturelle, et que je salue, nous fera enfin l’honneur de clore ce colloque.
Je ne vous disputerai pas la science de l’histoire de ces insignes. Je voudrais seulement, pour commencer, placer cette matinée d’étude sous un signe particulier. Si j’ai choisi cette date pour célébrer ce cinquantenaire, c’est parce qu’elle marque aussi le 31e anniversaire de la disparition d’André Malraux. Et ces deux événements, ensemble, font sens.

Cet ordre a été créé en 1957, soit deux ans avant qu’André Malraux ne devienne Ministre de la Culture. Mais il en fut l’ardent défenseur lorsque la création de l’ordre national du Mérite par le Général de Gaulle en 1963 supprima treize ordres ministériels. Quatre seulement furent sauvés : les
Palmes académiques, le Mérite agricole, le Mérite maritime et les Arts et Lettres.
Rares sont donc les ministères qui ont aujourd’hui un ordre et je crois que cela n’est pas seulement symbolique : c’est bien la preuve de l’importance que la société et l’Etat français accordent à leurs arts, à leurs artistes et à leur culture depuis toujours, une importance que l’on a même qualifiée
d’exception culturelle française.

Cette exception, André Malraux l’incarne de façon éminente. Je ne reviendrai pas aujourd’hui sur son action fondatrice à la tête de ce ministère, qui d’ailleurs a fait l’objet d’un colloque passionnant l’année
dernière à la même date. Mais il me semble particulièrement intéressant et éclairant qu’il ait défendu l’ordre des Arts et des Lettres, et ce en ces termes : « Cet ordre est respecté et envié des artistes, des écrivains, des créateurs, y compris de ceux qui ne nous aiment pas. Le supprimer serait
une insulte à ceux qui l’ont et une déception pour ceux qui y aspirent ». « Y compris de ceux qui ne nous aiment pas » : je crois que dans cette précision apparemment anodine résident en fait la valeur et l’esprit de cet ordre et, au-delà, du ministère lui-même. Ce ministère est d’abord et avant tout celui des artistes et des créateurs. Il est celui de leur liberté irréductible.

Notre devoir est de la protéger, de l’encourager, de la soutenir, de la porter, de mieux la partager. Notre mission est de la défendre où qu’elle se trouve, quelle que soit la forme qu’elle prend, qu’elle nous plaise ou non. « Je ne peux oublier l’intérêt avec lequel vous avez regardé mes choses, peut-être folles », écrit Marc Chagall pour remercier Jacques Bordeneuve de lui avoir décerné ces insignes. Tel est notre défi : soutenir cette folie sans l’étouffer, encourager la création sans lui imposer de règles, partager sans avilir quelque chose qui nous dépassera toujours, qui sera toujours plus grand que nous : la liberté des créateurs. Ce génie qui nous bouscule parfois, et l’on se souvient tous du magnifique discours prononcé par André Malraux devant l’Assemblée, pour défendre la création des Paravents de Jean Genet au Théâtre de France.

C’est aussi pour cela que le ministère de la Culture français, tel que Malraux l’a rêvé, et tel qu’il est aujourd’hui, institution quasiment unique au monde, n’est pas et ne sera jamais un ministère comme les autres. Et ce ministère hors du commun méritait un ordre hors du commun.
Pour célébrer son cinquantenaire, j’ai tenu à nommer une promotion exceptionnelle de 17 personnalités, dans laquelle figurent notamment, au grade de commandeur, Elisabeth Badinter et Mona Ozouf. Elles rejoindront ainsi cette communauté prestigieuse, cette Académie idéale des arts et de l’esprit qui est la fierté de ce ministère.

Cet ordre est là pour témoigner l’infinie reconnaissance de l’Etat français à ces artistes, à ces auteurs, à ces musiciens, à ces plasticiens, à ces cinéastes, à ces hommes et femmes de théâtre, de lettres, de culture, qui nous donneront toujours plus que ce que nous leur offrons, à savoir notre soutien et notre admiration sans bornes.

photo : Didier Plowy/MCC