Discours et communiqués de presse


Remise des insignes de chevalier dans l’ordre des arts et des lettres

A christophe marguerie


mercredi 10 juin 2009

Christiane Naffah, Christine Albanel et Jean-Pierre BadyCher Christophe Marguerie,

En 2004, une étrange fièvre s’est emparée de notre pays. Elle est née dans une relative indifférence, d’abord considérée par les spécialistes comme un phénomène négligeable, condamné à disparaître au bout de quelques mois, voire quelques semaines.

Puis la fièvre s’est développée, gagnant chaque jour de nouveaux adeptes.
Des adeptes rapidement surnommés les « Mistraliens », du nom de leur lieu de culte, un certain bar « Le Mistral », à Marseille.
Leurs divinités ? Roland, le Gardien du Temple, mais aussi Malik, Mirta, Thomas, Luna, Rudy, Ninon, Guillaume, Charlotte, Léo… Une religion polythéiste, donc.

Le très sérieux sociologue Michel Maffesoli est convoqué pour expliquer cet étrange phénomène qui intrigue et fascine. Il n’hésitera pas à appeler lui-même en renfort l’un des plus grands observateurs des éternels ressorts de l’âme humaine, Balzac.
Le magazine Elle dépêchera également l’une de ses reporters les plus intrépides, Alix Girod de l’Ain, pour une plongée au cœur de cette curieuse tribu qui répond au nom de « Plus belle la vie ».

De ce nouveau culte, vous êtes en quelque sorte, cher Christophe Marguerie, le grand gourou.
Vous êtes le grand instigateur de cet OVNI télévisuel né il y a déjà 5 ans, qui a bouleversé les codes des séries télévisées françaises, affolé les courbes d’audience, désarçonné tous les professionnels du secteur, et surtout, remis en cause les « segments », les « cibles » par lesquels on classe traditionnellement les téléspectateurs.

Ce sont en effet toutes les générations, tous les profils, qui se retrouvent à 20h10 sur France 3 pour suivre le quotidien de vos personnages, ce quotidien qui ressemble tellement au nôtre – avec, toutefois, et c’est heureux, un peu moins de meurtres, de disparitions et de résurrections …

Cher Christophe Marguerie, combien de personnes ici savent qu’il s’en est fallu de peu que cette série ne voie jamais le jour ?

Devant votre succès phénoménal, on se dit en effet que vous avez dû sortir de la cuisse de Michel Canello [Le Temps des copains], Pierre Grimblat [Navarro et l’Instit], ou encore Jacques Dercourt [ChateauVallon], que vous avez dû baigner dans l’univers audiovisuel depuis votre plus tendre enfance, pour avoir développé cet instinct aussi sûr, cet esprit aussi visionnaire qui ont fait de vous ce grand patron incontournable de nos médias, cet as du PAF !

Qui pourrait deviner que vos premières amours, votre première vocation, la carrière à laquelle vous aviez choisi de vous destiner après vos études était celle … d’expert-comptable ?

Mais, par chance, c’est dans l’univers de la production audiovisuelle que votre passion pour les chiffres a trouvé à s’exprimer.

A la direction administrative et financière des Films Ariane, tout d’abord, alors que vous n’aviez pas trente ans.

Puis, en 1991, au groupe Mk2, appelé par Marin Karmitz pour prendre en charge ses affaires financières. « Un très grand bonheur, dites-vous ». Un bonheur auquel votre travail en duo avec une certaine Véronique Cayla n’est sans doute pas étranger…

Et ce bonheur a duré sept ans, pendant lesquels vous avez fidèlement servi cette entreprise, où votre grande rigueur mais aussi votre curiosité, votre vivacité d’esprit vous ont fait traiter avec succès des dossiers très divers, du rachat de complexes à la construction du MK2 Quai de Seine. Vous y avez également noué des amitiés franches, fortes et durables.

Une autre de vos passions aurait alors pu vous détourner du chemin qui vous a mené jusqu’au Mistral : la gastronomie. A la fin des années 90, vous envisagez en effet de monter un restaurant. Mais votre rencontre avec Jean-François Boyer, qui vous appelle à ses côtés au directoire de Telfrance, en décidera autrement.

Une chance pour les téléspectateurs, mais un drame pour les gastronomes, à en croire vos équipes qui ont désormais l’exclusivité de vos créations culinaires, concoctées dans la cuisine high tech que vous avez spécialement installée dans les locaux de votre entreprise !

A Telfrance, prestigieux berceau de Thierry La Fronde et d’autres séries françaises cultes, vous n’avez de cesse de valoriser les artistes que vous produisez, de renforcer et diversifier les activités du groupe pour, selon vos mots, « créer des programmes polymorphes, multi-formats et cross-médias ».

Autrement dit, parier, innover, explorer. Ceux qui vous connaissent bien savent que vous aimez jouer et emporter les défis les plus originaux, avec, parfois, plus d’une caisse de vin en jeu ! Votre sens indéniable des affaires et des défis à relever vous amène à la direction générale du groupe en 2002, pour en devenir le président dès 2004.

« Etonnez-moi », dites-vous aux sommeliers des grandes tables dont vous êtes un habitué, comme aux serveurs des bistrots que vous aimez dénicher en vous promenant dans votre quartier. Ce pourrait être votre devise.

Et vous en étonnez plus d’un, en effet, lorsque vous lancez la série Plus belle la vie, sur France 3, en 2004.
Puis lorsque vous vous accrochez, à ses débuts plutôt difficiles, fermement convaincu qu’une telle série ne peut s’installer qu’avec du temps.

A ce moment, seuls les Anglais comprennent le potentiel d’un soap opéra à la française, qui colle au plus près des préoccupations quotidiennes des téléspectateurs.
Aujourd’hui, tous les professionnels saluent ce coup de génie, cette série éminemment populaire, qui parvient à rassembler plus de 6 millions de personnes devant l’écran.
L’office de tourisme de Marseille ne s’en plaint pas, qui organise des visites des studios de la série. 

Votre tour de force, c’est de parvenir au plébiscite sans miser sur le consensuel. Vous n’hésitez pas, en effet, à vous attaquer à de véritables sujets de société, comme l’adoption par les couples homosexuels, ou encore l’intégration. Ce n’est pas de l’eau tiède qui coule dans les verres servis au Mistral, mais un cocktail des questions soulevées par notre époque.

C’est cela, je crois, qui fait la force de ce grand rendez-vous.
Et c’est cela, la vocation du service public de la télévision : refléter notre société, ses valeurs, ses interrogations et ses évolutions.

Votre sens de l’innovation accompagne également d’autres belles réussites, comme les fictions des Cordier juge et flic, PJ ou encore Louis la Brocante, mais aussi des magazines – je pense notamment aux désormais fameuses Maternelles de France 5 ou au documentaire consacré au D-Day.

Votre appétit, de la vie et des succès, n’a d’égal que votre impressionnante puissance de travail. Elle s’accompagne d’une très grande discrétion, comme le soulignent ceux qui ont la chance de travailler à vos côtés. Vous préférez en effet mettre en avant le talent des autres et leur créativité. Vous avez d’ailleurs à cœur de défendre, favoriser, valoriser la création et la diversité des œuvres audiovisuelles, en vous engageant au sein de l’Union Syndicale de la Production audiovisuelle.

Cher Christophe Marguerie, devant vos proches, votre famille, vos amis, et tous ces visages si familiers pour les Français, je suis heureuse de saluer la prestigieuse et féconde carrière d’un audacieux.

Christophe Marguerie, au nom de la République, nous vous faisons Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

 

 

Crédit photo : Farida Bréchemier/MCC