Discours et communiqués de presse

 

Remise de la Grande Croix de la Légion d’honneur
à Christiane Desroches Noblecourt


19 décembre 2008

 

Remise de la Grande Croix de la Légion d’honneur à Christiane Desroches Noblecourt
photo : Farida Bréchemier/MCC

Chère Christiane Desroches Noblecourt,

C'est un très grand honneur pour moi de témoigner aujourd'hui la reconnaissance et la profonde admiration de la France à l’une de nos plus grandes égyptologues. « La Dame du Nil », « Om Simbel », ou encore « La grande Prêtresse » : l’Histoire n’a pas été avare de prestigieux surnoms pour refléter votre passion et votre dévouement sans borne à cette civilisation.

Vous vous dites non pas possédée mais bien pénétrée par l’Egypte. Doux poison dont l’éminent scientifique Auguste Mariette avait cru trouver l’origine dans le canard égyptien : « C’est un animal dangereux, disait-il : un coup de bec, il vous inocule le venin et vous êtes égyptologue pour la vie ! »

Et vous avez été frappée très jeune, en admirant avec votre père les oiseaux creusés dans le granit de l'Obélisque de la Concorde, et en lisant, dans L'Illustration, le récit de la découverte des trésors de Toutankhamon par Howard Carter. La prédiction d'Auguste Mariette s'est réalisée : vous êtes devenue égyptologue pour la vie. Et je tiens ici à rendre hommage à votre audace car en 1933, il n'était ni très courant ni très aisé pour une jeune fille, d'abord de faire des études après son bac, ensuite de se spécialiser dans une discipline aussi « étrange », pour l’époque, que l'égyptologie.

Vous vous souvenez toujours avec émotion de vos maîtres: à l'Ecole du Louvre, l'abbé Etienne Drioton, et à l'Ecole pratique des Hautes études de la Sorbonne, Gustave Lefebvre, sous la direction bienveillante duquel vous avez préparé votre thèse de philologie.

Vos débuts, chère Christiane Desroches-Noblecourt, vous les racontez avec beaucoup d'humour dans votre livre de souvenirs La Grande Nubiade. Vous racontez notamment comment, première femme nommée chargée de mission bénévole au département égyptien du Louvre, première femme membre de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO) du Caire, vous avez suscité bien des réactions de défiance voire d'hostilité chez vos collègues masculins…

Certains prédisaient même que votre carrière s'arrêterait sur le chantier particulièrement éprouvant d'Edfou, l’un de vos tout premiers. Mais vous ne vous êtes pas contentée d’ignorer superbement la fatigue, les piqûres de scorpions, les morsures de cobra, ou encore la dysentrie, vous avez aussi soigné un à un les oiseaux de mauvais augure qui se sont révélés, in fine, bien moins robustes que vous ! Et vous avez fait, de surcroît, fait de magnifiques découvertes, entrant pour la première fois de votre vie dans une tombe inviolée, celle de Seshsechet, femme de vizir.

Cette énergie admirable, vous l'avez déployée toute votre vie pour faire avancer la connaissance de cette civilisation plus de trois fois millénaire et la transmettre au grand public.

Je ne peux détailler ici toutes les étapes de cette extraordinaire carrière. Permettez-moi de revenir sur les épisodes les plus saillants, et de saluer notamment le courage avec lequel vous avez mis à l’abri les collections du Louvre au début de la seconde guerre mondiale dans un dépôt à Saint-Blancard. Vous avez pour cela traversé la France à plusieurs reprises, au mépris du danger. Un danger d’autant plus grand que vous vous étiez engagée dans le mouvement « Résistance » aux côtés de Jean Cassou, conservateur du musée d'art moderne. Vos aller-retour au dépôt de Saint-Blancard servaient alors de couvertures. Vous avez fait preuve d’une bravoure et d’un sang-froid admirables, allant même jusqu’à « engueuler », dites-vous, des soldats allemands qui vous avaient arrêtée, parce qu’ils avaient osé mettre les pieds sur la table pendant votre interrogatoire ! En 1996, à l'occasion du colloque sur la protection de nos œuvres d'art pendant l'Occupation, organisé par la direction des musées de France, vous êtes revenue sur cette période et vous avez rendu un vibrant hommage au très grand directeur du Louvre, au courageux protecteur des musées nationaux que fut Jacques Jaujard.

Première femme nommée conservateur du musée du Louvre, après la guerre, première femme inspecteur général des musées de France, vous êtes aussi devenue ... « La dernière Pharaonne » ! C’est en effet ainsi que l’on vous appelait dans l’Egypte des années 50, lorsque, tout juste nommée Chef de la mission archéologique de l'UNESCO auprès du gouvernement égyptien, vous vous êtes mise en tête non pas d’ériger de nouveaux temples mais de déplacer les trésors de Nubie, menacés par la construction du barrage d’Assouan.

Seule pendant plusieurs années, vous allez prêcher l'impossible. Grâce à René Maheu, directeur général de l'UNESCO, grâce à l'extraordinaire coopération du ministre égyptien de la culture, grâce aussi à l'appui en France d'André Malraux et à celui du général de Gaulle que vous n'hésiterez pas à solliciter, vous arracherez aux flots du Nil ces monuments de Nubie, parmi lesquels les temples d’Abou Simbel. Vous avez consacré vingt ans de votre vie à ces travaux de sauvetage, à ces chantiers « pharaoniques ». Mais vous avez fait encore plus que ça. Votre appel à la solidarité internationale, depuis la tribune de l’UNESCO, fut l’acte de naissance du patrimoine mondial de l’humanité.

La liste des organismes dans lesquels vous avez été impliquée donne la mesure de vos engagements et de la haute estime dont vous jouissez auprès de vos pairs: membre de l'institut français d'archéologie orientale du Caire, membre de l'institut d'Egypte, membre de plusieurs instituts d'archéologie étrangers, des académies de Lyon, de Montpellier, de Nancy, docteur honoris causa de l'université Charles Ier de Prague… Il m'est impossible de les citer tous, comme de revenir sur l'ensemble des distinctions qui ont honoré votre parcours. Vos travaux scientifiques vous ont notamment valu en 1975 la Médaille d'or du CNRS. Est-il besoin de préciser que, là encore, vous avez été la première femme à recevoir cette haute distinction?

Reconnue comme l'une des plus grandes érudites mondiales de l'immense domaine des antiquités égyptiennes, vous avez su transmettre votre passion avec beaucoup d’énergie et de talent, à travers vos cours à l’Ecole du Louvre, où vous avez enseigné pendant une cinquantaine d'années.

A travers également vos très nombreux ouvrages de référence, comme le Style égyptien, Les Religions égyptiennes, l'Art égyptien, Toutankhamon ou encore, récemment, Le Fabuleux héritage de l'Egypte.

A travers, enfin, vos expositions, qui ont fait date, comme Toutankhamon en 1967 au Petit Palais, ou encore Ramsès le Grand en 1976 aux Galeries nationales du Grand Palais. Vous avez été l'âme du redéploiement et du rayonnement, pendant plus de quarante ans, du département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre.

Votre retraite n’a évidemment pas sonné la fin de vos activités. Vous vous êtes alors consacrée avec passion à une nouvelle mission : la rénovation de la Vallée des Reines, nécropole des épouses royales et des Princes du Nouvel Empire.

Vous êtes très souvent sollicitée pour authentifier des momies ou des œuvres, comme cette statue de Sésostris III que vous avez identifiée comme la seule représentation commémorative connue du souverain. Bien sûr, vous êtes convaincue de l'intérêt des nouvelles technologies, mais rien ne remplace, selon les termes de Maspero, « le flair de celui ou celle qui a été mordu par le scarabée du Nil ».

Tous ceux qui vous ont entendue dans l'émission A voix nue de France Culture de décembre 2007, ont pu constater que votre passion est toujours restée intacte.

Pour ma part, je me souviens de votre combat à la fin des années 1990 pour que l'obélisque de la place de la Concorde retrouve son pyramidion d'or. J’étais alors conseiller culturel à l'Elysée, et j’avais pu voir votre merveilleuse obstination à l’œuvre. Comme toujours, elle a porté ses fruits : vous avez obtenu un mécénat de Pierre Bergé et l’obélisque a retrouvé son pyramidion en un temps record, seulement quelques mois !

Vos travaux, chère Christiane Desroches Noblecourt, ont assuré l'immortalité à cette civilisation disparue depuis deux millénaires, à ces anciens Égyptiens, selon vous les premiers humanistes de l'Histoire. Et comme le concluait André Malraux en 1960, répondant à l'appel du directeur de l'UNESCO pour la sauvegarde des monuments de Nubie: « Il n'est qu'un acte sur lequel ne prévale ni la négligence des constellations ni le murmure éternel des fleuves: c'est l'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort ».

Chère Christiane Desroches Noblecourt, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, j'ai l'honneur de vous élever à la dignité de Grand'Croix dans l'Ordre de la Légion d'Honneur.