Discours de Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de la clôture du colloque "Cinéma, Europe, Monde" sur la coopération cinématographique entre l’Europe et le reste du monde, dans le cadre de la Présidence française de l’Union européenne, à la Cinémathèque française
8 juillet 2008


 

 

Mesdames et Messieurs,

Je suis particulièrement heureuse de vous rejoindre ce soir pour la clôture des travaux de ce colloque qui inaugure un programme ambitieux de réflexions sur la culture, avec un ensemble de 16 colloques dans le cadre de la Présidence française de l’Union.

Merci à Costa-Gavras d’avoir ouvert cette belle salle Henri Langlois à ce moment de réflexion. Merci à Véronique Cayla et à ses équipes d’avoir mis beaucoup de soin à son organisation. Merci aux réalisateurs : Nabil Ayouche, Yamina Bachir, Nadine Labaki, Rithy Panh, Abderrahmane Sissako, Bruno Bettati, certains venus de très loin, qui ont prêté un peu de leur temps et de leur pensée à ce travail collectif. A la seule évocation de leur nom, nous avons tous en tête leurs images et leurs récits, sur lesquels repose le dialogue de nos cultures.

Merci enfin à tous les professionnels et institutionnels engagés dans la promotion de la diversité culturelle : leur témoignage et leur expérience sont précieux pour qu’ensemble nous donnions sens et corps à ce concept de « diversité » dans le cinéma.

J’ai souhaité que ce soit avec le cinéma qu’on inaugure cette série de Colloques sur la culture. Pourquoi le cinéma ?

Parce que j’ai la conviction que le cinéma reste dans nos sociétés une des plus vivantes formes d’expression du dialogue des cultures, pas seulement par la magie de son pouvoir d’évocation, mais aussi par le public auquel il s’adresse, qui a vocation à être le plus large possible.

Je suis persuadée aussi que, dans l’univers nouveau des technologies de l’information et de la communication, celui des réseaux et du numérique, le cinéma est promis à un bel avenir. Mais nous devons tous veiller à ce que cet avenir soit celui de la diversité des expressions, des imaginaires, des cultures dont le cinéma se nourrit depuis toujours, et qui fait sa force.

Ces dernières années, les pays d’Europe se sont souciés de défendre leur identité culturelle face à la puissance du cinéma d’outre-atlantique.

La renaissance des cinémas nationaux en Europe est éclatante, et se traduit par le fait qu’une part grandissante du public affirme une préférence pour les films de son pays. Le cinéma allemand, le cinéma italien, largement célébré au dernier Festival de Cannes donnent bien le ton de ce renouveau, qui est à la fois créatif mais se manifeste aussi par un désir de diversité accru de la part du public. En fait, c’est une grande chance : l’exception culturelle n’est plus aujourd’hui seulement une ambition politique, elle est appelée de ses vœux par les publics d’Europe, elle s’est traduite en un désir de cinéma différent du seul modèle hollywodien : c’est là je crois, un très beau résultat.

Mais ce résultat ne sera totalement satisfaisant que s’il associe d’autres pays du monde qui partagent eux aussi cette ambition de la diversité culturelle, au-delà du cercle des pays de l’Union.

Le cinéma se situe par essence dans ce que j’appellerai le paradoxe de l’universalité par l’effet duquel une œuvre, un film, très ancré dans une culture, peut parler à des publics du monde entier, émouvoir, faire rêver, éveiller et aiguiser le regard, même lorsque demeure une part d’énigme dûe à la différence des cultures et des langues.

J’entendais il y a quelques jours ce penseur de cent ans qu’est Claude Levy- Strauss, nous prévenir du haut de sa sagesse et avec une belle énergie contre les dangers de ce qu’il appelle la « monoculture universelle ». Le cinéma a justement la force de résister à cette tendance.

Et c’est cette forme de partage que nous devons solidairement favoriser aujourd’hui, car le monde se nourrit du cinéma et le cinéma se nourrit du monde.

Vos travaux, comme l’a certainement très bien exprimé Jean Musitelli il y a quelques instants, ont permis m’a-t-on dit de dégager quelques lignes de force de ce qui pourrait constituer dans les mois et les années qui viennent une nouvelle et belle orientation de l’action de l’Union européenne. Il faut que cela constitue un ensemble de propositions concrètes pour l’action future.

Je voudrais aussi remercier très chaleureusement Danny Glover, pour la passion, l’énergie et la générosité qu’il consacre à se faire l’ambassadeur de la diversité cinématographique et à communiquer son amour des cinémas du Sud. Je ne doute pas un instant qu’il dispose d’une « arme fatale » très dissuasive contre l’uniformité culturelle, qui est tout simplement sa capacité à convaincre et sa ténacité…

Le philosophe Alain disait que « Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté ». Les débats d’aujourd’hui ont montré que, dans le domaine de la promotion de la diversité culturelle et du cinéma en particulier, l’optimisme était possible, et qu’il reposait effectivement sur une volonté, politique.

Munie de cette volonté, l’ambition de l’Union européenne est de mettre un terme au trop habituel constat de l’uniformisation de ce qui est donné à voir aux spectateurs, tant en Europe que dans le reste du monde, et ce alors que les échanges et le caractère multiculturel de nos sociétés n’ont jamais été aussi forts, que l’accès à l’Autre n’a jamais été aussi facile, et que les évolutions technologiques accentuent toujours plus la demande de « contenu culturel » en général, et de cinéma en particulier.

Le modèle que cette volonté politique veut mettre en œuvre est rendu aujourd’hui possible par la Convention de l’ UNESCO sur la diversité culturelle adoptée en 2005, qui a permis de nombreuses avancées :
- d’abord parce qu’elle a consacré la reconnaissance en droit international de la double nature économique et culturelle des biens et services culturels ;
- ensuite parce qu’elle organise les relations entre le droit de la culture qu’elle met en place et le droit du commerce international ;
- enfin parce qu’elle encourage au premier chef la coopération entre Etats, et notamment avec les pays en développement. A cet égard, je veux ici saluer Mahamat Saleh Haroun, le nouveau président du Fonds Sud, un fonds du CNC qui, depuis 25 ans, aide les productions cinématographiques des pays en développement. Il y a deux ans c’est son beau film Daratt qui était soutenu par le fonds. Et je sais qu’à sa dernière session le fonds a choisi d’aider des projets d’Ouzbekistan, de Colombie, du Liban, du Mozambique et de la Palestine. Aider des films c’est bien, mais il faut aussi former les créateurs à leur travail d’écriture, et tous ceux qui les accompagnent dans la fabrication d’un film (techniciens , producteurs). Aider aussi la diffusion des films et leur distribution : bref reconstituer pas à pas des conditions favorables à l’épanouissement du cinéma dans les pays en développement. Sans oublier la mémoire des images et la sauvegarde du patrimoine. Promouvoir la diversité culturelle c’est s’engager sur tous ces chantiers.

L’Union européenne et ses Etats membres ont été le fer de lance de la Convention UNESCO, il me paraît donc important qu’aujourd’hui ils se montrent exemplaires dans sa mise en œuvre.

Pour cela, nous disposons d’un cadre clair : la Convention UNESCO nous donne une orientation politique et l’article 151 du Traité instituant la Communauté européenne établit la complémentarité des actions entre la Communauté et ses Etats membres.

L’Union européenne a donc l’opportunité de passer à l’offensive dans son action pour la diversité culturelle :

- c’est pour appliquer la Convention UNESCO que la nouvelle directive européenne Services de Media Audiovisuels ouvre désormais la possibilité de considérer les œuvres coproduites entre des pays européens et des pays tiers comme des œuvres européennes, qui doivent être promues via les quotas de production et de diffusion. C’est une avancée très importante, essentielle même, pour favoriser la diffusion de ces œuvres.

- c’est également la Convention UNESCO qui nous sert de référence pour concevoir les futures actions de soutien à la coopération cinématographique, et en particulier le futur programme MEDIA Mundus que vous avez évoqué aujourd’hui.

Je voudrais souligner deux questions majeures, sur lesquelles vous vous êtes penchés aujourd’hui et sur lesquelles que nous devons prendre position :

- première question : la durée des actions mises en œuvre. Pour ma part, j’estime que c’est un élément essentiel et que les programmes mis en place doivent avoir une durée suffisante pour avoir de véritables effets structurants et nous permettre d’en retirer les fruits sur le long terme.
- Deuxième question : la couverture géographique. Il est important que certains Etats tiers, notamment ceux du pourtour de la Méditerranée, fassent l’objet d’un traitement différencié dans le cadre du futur programme européen.

Vos discussions d’aujourd’hui ont en effet bien montré que les différents pays ou zones géographiques qui sont les futurs bénéficiaires de la politique européenne de coopération cinématographique n’ont pas nécessairement les mêmes besoins.

L’Union Européenne doit donc s’attacher à mettre en place des instruments de coopération adaptés aux différentes situations.

Concernant l’autre perspective ouverte par la stratégie communautaire en matière de coopération cinématographique, c'est-à-dire la négociation de Protocoles de coopération culturelle annexés aux accords commerciaux :

- Je veux répéter que la France y est favorable à condition que les pays concernés aient ratifié la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle. Les protocoles y font en effet référence, et leurs bénéficiaires doivent donc en respecter les principes.
- Ils doivent être négociés au cas par cas, en fonction du niveau de développement des industries culturelles des pays ou régions partenaires.

Je le rappelais à l’instant : la reconnaissance de la diversité culturelle a été un combat de l’Union européenne. Elle doit désormais, dans ses négociations bilatérales pays par pays, poursuivre inlassablement ce travail et traiter le cinéma et l’audiovisuel séparément des accords commerciaux. Sur ce principe, il ne doit y avoir aucune concession.

Voici, Mesdames et Messieurs, la ligne que nous pouvons tracer pour dessiner les perspectives et l’horizon d’une vraie coopération cinématographique entre nos pays. Les instruments juridiques, malgré leur apparente abstraction, sont de puissants leviers qu’il nous faut actionner, saisir, et prendre pour ce qu’ils sont : des outils propres à renforcer les liens qui unissent les créateurs et leur public à travers le monde.

Car cette coopération n’aura de sens qu’en se mettant au service de la création, et en favorisant la curiosité et l’esprit d’ouverture des publics de tous pays. Elle reposera aussi sur l’esprit de solidarité et de partenariat, la volonté de travailler ensemble qui peut exister entre les créateurs et tous ceux qui participent à la production et à la diffusion des œuvres. La passion et l’engagement dont vous avez tous témoigné aujourd’hui, et je vous en remercie, me rendent optimiste sur les perspectives qui nous sont désormais ouvertes.

Aimé Césaire, poète antillais de la négritude récemment disparu, disait que « l’homme de culture doit être un inventeur d’âme ». Donner une âme aux échanges cinématographiques pour que vive la fertile diversité des visions du monde que nous donnent à découvrir les créateurs de films, c’est à cette noble tâche que l’Union européenne veut aujourd’hui œuvrer.