Discours de Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de la remise des insignes Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres à Lord Thomas
2 juillet 2008


© Farida Bréchemier / MCC

Cher Lord Thomas,

Je suis très heureuse et très fière de vous rendre hommage aujourd’hui, vous qui avez profondément changé notre regard sur des pans entiers de l’Histoire mondiale. Avec cette patience, cette considérable force de travail, ce don particulier, aussi, d’aller au-delà des apparences et des faits, de pénétrer les silences du passé. Vous avez toutes ces qualités, tous ces talents, cher Hugh Thomas. Vous alliez, depuis toujours, la rigueur de l'école anglo-saxonne, la passion de la recherche, des archives, de la vérification des sources et la puissance imaginative, la capacité émotive et littéraire qui nous permettent, à nous, vos lecteurs, d'entrer d'emblée dans l'époque que vous évoquez.

Tous vos livres nous sont devenus indispensables. Comment aujourd'hui parler de la guerre d'Espagne sans revenir sans cesse vers le livre total que vous lui avez consacré ? Publié en 1961, il reste l'ouvrage de référence sur la guerre civile, à la fois analyse du franquisme, et en même temps véritable reconstitution vivante d'une époque, à travers le compte-rendu des jours et des instants tragiques de l'Histoire, les victimes, les blessés, les disparus…

Vous adoptez la même méthode, rigoureuse et sensible, informée et empathique, dans le livre extraordinairement ample que vous avez consacré à l'histoire de Cuba. Là encore, vous avez consacré des années à la recherche de toutes les sources, de tous les documents, de tous les faits que vous restituez comme si vous étiez au cœur de l'île et de son passé.

Rien ne vous importe plus que les traces, parfois douloureuses, laissées, aujourd'hui, dans les corps et les esprits par des événements anciens. Vous allez alors vers le foyer originel des cauchemars et des traumatismes pour mieux comprendre, mieux expliquer le présent. C'est ce que vous avez fait dans ce livre magistral et définitif, lui aussi, que vous avez consacré à La traite des noirs, à l'histoire, sur quatre siècles, du commerce d'esclaves transatlantique. Vous restituez l'ampleur et la singularité du phénomène de la traite, en la distinguant, à bon escient, de l'esclavage proprement dit. Et votre incroyable puissance évocatrice fait de vous le digne héritier de Michelet.

Vous avez, tout au long de votre carrière, et à travers de très nombreux ouvrages, poursuivi votre exploration de l'univers hispanique, jusqu’à Rivers of gold, où vous décrivez magnifiquement le trajet et le destin des deux premières générations d'explorateurs, de colonisateurs, de gouverneurs et de missionnaires qui ouvrirent le chemin de l’Amérique. Le second tome de cette nouvelle somme colossale sur l’histoire de l’empire d’Espagne sera publié très prochainement.

Nous restons au cœur de l'Espagne, dans le Madrid des années 1764-65 avec votre merveilleux Beaumarchais de Séville, où vous donnez à la société de l'époque, tout ce que le dramaturge a vu, toutes les figures qu'il y a croisées ou rencontrées avant qu'elles ne deviennent des personnages du Mariage de Figaro ou du Barbier de Séville - Séville où Beaumarchais, lui, n'est jamais allé !

Cher Hugh Thomas, vous êtes, je le disais, passionné par l’Espagne, mais il est un autre pays qui est cher à votre cœur, c’est la France, où vous avez étudié, à la Sorbonne, et où vous avez tissé d’indéfectibles liens familiaux et amicaux. Je crois ainsi savoir que vous avez pour beau-père un ancien ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris… Sachez qu’en plus de l’Espagne, en plus de votre pays, où vous avez exercé, en plus de vos recherches, des responsabilités politiques, en tant que conseiller de Mme Thatcher, la France vous est infiniment reconnaissante de vos travaux qui ont éclairé des pans entiers de son histoire. Parce que vous nous aidez à avancer, à progresser, vous êtes, cher Hugh Thomas, un véritable humaniste.

Lord Thomas, au nom de la République, nous vous remettons les insignes de Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres.