Mesdames et Messieurs,
En septembre dernier, lorsque j’ai annoncé ma volonté
de lancer un plan de renouveau pour le marché de l’art français,
j’ai souligné que la France tenait toujours son rang de troisième
place mondiale, grâce à la richesse de sa création et
au dynamisme de ses professionnels – antiquaires, galeristes et maisons
de vente. Mais selon une étude récente, ce rang lui aurait été
ravi par la Chine pour la première fois l’année dernière.
La France se situe aujourd’hui très loin derrière les
Etats Unis et le Royaume-Uni, avec à peine plus de 6% des ventes mondiales
contre respectivement 50% et 25%. Sur le long terme, le recul du marché
français est indéniable. Cette régression relative était
particulièrement nette en 2006, puisque les ventes en France ont progressé
de 13 % alors que le marché mondial, pour sa part, connaissait une
croissance de 36 %.
Par ailleurs, si le marché français reste encore soutenu par
l’existence d’un patrimoine national considérable, qui
en constitue la matière première, force est de constater que
ce « réservoir » se vide inexorablement : deux œuvres
sont exportées quand une œuvre est importée.
L’heure n’est plus à la prise de conscience du déclin.
Cela fait longtemps que les professionnels tirent la sonnette d’alarme
et pointent du doigt les blocages de notre système. Certains de ces
blocages sont étrangers au marché de l’art : pression
fiscale globale trop élevée, existence d’une place financière
de moindre envergure que celle des autres grandes scènes du marché
de l’art que sont Londres, New York, ou Hong Kong.
Mais de nombreuses pesanteurs fiscales ou réglementaires propres au
marché de l’art sont également en cause. La méfiance
réciproque entre les institutions publiques et le secteur privé
– qu’il s’agisse des professionnels du marché ou
des collectionneurs – ne contribue pas à les alléger.
Or, la vigueur du marché de l’art revêt pour notre pays
des enjeux considérables :
Un enjeu économique, tout d’abord : ce secteur mobilise au moins
50 000 emplois directs – certaines estimations évoquent même
le double – et près de 10 000 entreprises. Les ventes publiques
s’élèvent à plus de 1,3 milliard d’euros
et les ventes privées représentent probablement le quintuple.
Je passe sur les effets économiques induits – notamment en matière
de tourisme, de transport, d’assurance – qui sont immenses.
L’enjeu est également artistique : le marché de l’art
est à la fois le débouché naturel, l’aiguillon
et la vitrine privilégiée de la création contemporaine.
C’est le rôle de l’Etat de soutenir les artistes par des
subventions, des commandes et des acquisitions, mais non de maintenir la création
sous respiration artificielle. Nous ne manquons pas, en France, d’artistes
de grand talent, y compris de très jeunes artistes. Redynamiser notre
marché de l’art, c’est aussi leur donner une chance de
rayonner davantage à l’intérieur comme en dehors de nos
frontières. L’enjeu social, aussi bien qu’artistique, est
donc considérable : pour mémoire, 38 000 créateurs sont
inscrits aujourd’hui au régime de sécurité sociale
des plasticiens.
Nous avons des artistes et nous avons aussi un public. On observe un nouvel
engouement pour tous les lieux du marché de l’art, les antiquaires,
les salles des ventes, les galeries, les salons et les foires. 100 000 visiteurs
à la Biennale des antiquaires, 80 000 à la FIAC, 145 000 à
la dernière édition de la Biennale d'art contemporain de Lyon,
qui a organisé pour la première fois une foire, appelée
Docks Art Fair. Il y a une réelle envie d’art, de la part de
nos concitoyens, et nous devons l’encourager.
Enfin, le dynamisme du marché de l’art français est bien
sûr l’une des clés de l’enrichissement du patrimoine
national et particulièrement des collections publiques. Il faut en
effet rappeler que les dons des grands collectionneurs privés
constituent le moyen privilégié du développement des
collections des plus grands musées depuis plus d’un siècle.
C’est au regard de ces nombreux enjeux, que le Président de la
République et le Premier ministre m’ont demandé, dans
la lettre de mission qu’ils m’ont adressée le 1er août
dernier, de « prendre les dispositions nécessaires pour redresser
rapidement le marché de l’art français ».
Je le disais à l’instant, l’heure n’est plus à
la prise de conscience. La nécessité d’agir pour rendre
à notre marché de l’art son attractivité fait l’objet
d’un constat largement partagé. Je tiens d’ailleurs à
saluer les sénateurs Philippe Marini et Yann Gaillard, qui ont apporté
une contribution particulièrement utile au débat, sous la forme
d’une proposition de loi. Je salue également Pierre Simon qui
a dressé un rapport éclairant pour le Conseil économique
et social. Leurs conclusions et propositions particulièrement riches
convergent largement avec celles du Gouvernement. Je ne doute pas que cette
convergence s’exprimera à nouveau lors de l’examen par
le Parlement des mesures nécessaires au renouveau du marché
de l’art en France, que j’ai présenté tout à
l’heure au Président de la république et au Premier ministre.
J’ai lancé à la rentrée dernière, vous le
savez, une vaste mission de consultation, de réflexion et de proposition
portant sur les moyens de stimuler le dynamisme du marché de l’art
français et de renforcer l’attractivité de la place de
Paris au regard de ses principales concurrentes.
J’en ai confié la responsabilité à Martin Bethenod,
commissaire général de la Foire internationale d’art contemporain,
qui vient de me remettre son rapport. Je tiens à le remercier vivement,
ainsi que les autres membres qui composaient la mission. Je rappelle
qu’il s’agissait de Catherine CHADELAT, conseiller d’État,
membre du Conseil des ventes volontaires, de Guy COGEVAL, qui n’était
pas encore le nouveau président du musée d’Orsay, de Nathalie
MOUREAU, agrégée d’économie, spécialiste
du marché de l’art, qui enseigne à l’Université
de Montpellier et de Laurent VALLEE, maître des requêtes au Conseil
d’État, qui était le rapporteur de la mission.
Ce rapport est un document de très grande qualité, qui a donné
lieu à plus d’une centaine d’auditions de professionnels,
de collectionneurs ou de responsables de grandes institutions publiques, français
ou étrangers. J’en ai suivi l’élaboration très
attentivement et j’ai noué, parallèlement, un dialogue
actif avec toutes les parties prenantes – que je suis heureuse de retrouver
dans cette salle. Cette concertation nous a permis de tester en temps réel,
ensemble, le bien-fondé des hypothèses de travail examinées
par la mission.
Nous lançons aujourd’hui, sur cette base, un véritable
« Plan de renouveau du marché de l’art français
». Bien entendu, dans la mesure où nombre de ces propositions
comportent des aspects réglementaires et fiscaux, j’ai saisi
mes collègues chargés de l’Économie, de la Justice
et du Budget. Pour la plupart, les arbitrages nécessaires ont été
rendus par le Président de la République et par le Premier ministre.
Si les échanges interministériels doivent encore se poursuivre
sur quelques points particuliers, ces arbitrages permettent d’ores et
déjà de dessiner la physionomie d’ensemble du Plan ainsi
que celle de plusieurs mesures phares.
Ce plan se développe selon deux axes principaux.
1.Le premier axe consiste à faire de la France un pays de collectionneurs,
qu’il s’agisse des particuliers ou des entreprises.
L’exemple des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne ou du
Japon le montre : le développement de la demande intérieure
est crucial pour le dynamisme du marché national et de ses acteurs,
comme pour son rayonnement international. En outre, les collectionneurs privés
jouent un rôle essentiel dans l’enrichissement des collections
publiques, mais également dans le financement de la création.
Et leur poids économique est très supérieur à
celui des institutions publiques.
Comment inoculer le virus de la collection ? Comment dédramatiser le
premier achat ? Comment faire en sorte d’ouvrir plus largement le marché
de l’art aux Français ?
Nous avons identifié deux séries de mesures pour y parvenir,
à destination des particuliers, d’un côté, et des
entreprises de l’autre.
a)Encourager les Français à devenir
collectionneurs.
En France, on pense encore trop souvent que la collection d’œuvres
d’art est réservée à une élite intellectuelle
et financière. Même si l’envie est là, le milieu
du marché de l’art peut sembler intimidant, hors d’atteinte
pour qui n’en maîtrise pas les codes. Il y a un vrai travail de
sensibilisation et d’accompagnement à faire. Ce travail a porté
ses fruits au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, où l’on voit se développer
un vrai mouvement de collectionneurs plus modestes, auxquels les pouvoirs
publics offrent un précieux coup de pouce.
Je pense au programme anglais Own Art lancé en 2004, qui a rencontré
un grand succès, notamment auprès des classes moyennes. Son
principe est simple : c’est un prêt sans intérêt,
offert aux particuliers par une banque mécène. L’avantage
d’un tel programme, c’est que la banque se fait le relais de l’opération
auprès de ses clients, et permet ainsi de toucher un public souvent
peu familier des galeries, des maisons de vente ou des antiquaires.
Nous allons donc mettre en place un dispositif de même nature en France,
qui incitera à l’achat d’œuvres d’artistes vivants
auprès des professionnels du marché de l’art – et
aura donc également pour effet d’encourager la création.
b) En ce qui concerne les entreprises, nous allons
élargir leur intervention sur le marché de l’art en étendant
le bénéfice du mécénat aux entreprises individuelles
et aux PME.
En effet, depuis la loi du 23 juillet 1987, les entreprises peuvent déduire
de leur résultat imposable le coût d’acquisition d’œuvres
d’artistes vivants, mais à condition que ces œuvres soient
exposées dans des lieux accessibles au public et aux salariés
autres que leurs bureaux. Par ailleurs, le dispositif exclut les entreprises
individuelles et les professions libérales. Enfin, il est peu attractif
pour les petites entreprises, car le montant de la déduction est plafonné
de façon uniforme à 0,5% du chiffre d’affaires.
Ces différentes conditions ou restrictions sont d’autant plus
dommageables que plus de la moitié des opérations de mécénat
engagées en France le sont par des PME.
Elles seront donc supprimées ou assouplies : d’une part, le dispositif
sera ouvert aux entreprises individuelles et aux professions libérales
; d’autre part, le plafond de la déduction fiscale sera relevé
très sensiblement pour les PME ; enfin, les entreprises seront laissées
libres de choisir les moyens les plus appropriés pour valoriser leurs
œuvres : il pourrait s’agir, par exemple, d’un prêt
à un musée, mais mille autres solutions sont possibles.
Je souhaite également ouvrir le débat au sujet de deux dispositifs.
En premier lieu, l’avantage fiscal ouvert aux mécènes
qui contribuent à l’acquisition des « trésors nationaux
». Il est aujourd’hui réservé aux seules entreprises,
à l’exclusion des particuliers. Cette inégalité
de traitement me semble difficilement justifiable, tant du point de vue de
l’équité que des considérations pratiques. Nous
en avons eu une illustration récente, avec l’acquisition de La
Fuite en Egypte de Poussin, permise par la solidarité d’une vingtaine
d’entreprises et d’un généreux particulier –
lequel a été le seul des partenaires de l’opération
à être privé du bénéfice du mécénat.
En second lieu, on ne sait pas suffisamment que la dation en paiement, créée
par André Malraux, a constitué au cours des dernières
décennies une modalité privilégiée de l’enrichissement
des collections publiques. Ce dispositif doit être davantage mis en
valeur. Il pourrait également faire l’objet d’aménagements
techniques, telle que la possibilité d’étaler le montant
du bien sur plusieurs exercices fiscaux.
2. Le second axe de ce Plan consiste à améliorer
la compétitivité du marché de l’art français
et de sesacteurs.
Nous devons faire en sorte de nous battre à armes égales avec
les autres grandes places du marché de l’art international. On
ne peut pas demander aux professionnels français de jouer la course
en tête avec plus de handicaps au départ.
a) La première urgence est d’alléger
et de moderniser la réglementation applicable aux ventes publiques
volontaires.
Pour cela, nous devons saisir l’occasion de la transposition de la directive
« Services », qui vise à libéraliser
notamment ce type d’activité dans l’Union européenne.
D’abord, le pesant régime d’agrément préalable
des maisons de vente laissera la place à une simple déclaration,
sans réduire pour autant la protection des consommateurs.Surtout, à
l’instar de leurs homologues européennes, les maisons de ventes
françaises disposeront enfin de la possibilité d’offrir
un minimum garanti aux vendeurs, de réaliser des ventes de gré
à gré, ou encore de vendre des œuvres dont elles seraient
propriétaires. Pour autant, il faudra veiller à ne pas créer
par ce biais une concurrence déloyale des maisons de vente à
l’égard des autres professionnels du marché de l’art.
Les mêmes opérations, réalisées par une maison
de vente ou par une galerie, devront se voir appliquer le même régime.
Enfin l’extension récente de la taxe dite « sur les arts
de la table » sera abrogée. En effet, les contraintes déclaratives
imposées aux acteurs du marché de l’art pour la mise en
œuvre de ce prélèvement, qui représente seulement
0,2% du chiffre d’affaires concerné, sont manifestement disproportionnées
et contre-productives.
b) Nous devons également aménager le
cadre européen pour en tirer le meilleur parti.
Les effets du droit de suite, perçu dans notre pays à l’occasion
de la vente de toute œuvre réalisée par un artiste vivant
ou décédé depuis moins de 70 ans, n’ont pu être
suffisamment bien évalués lors de la transposition dans notre
droit, en 2006, de la directive de 2001 qui pose son principe. Ce droit est
inconnu de places comme New-York, Hong Kong ou Genève. Surtout, au
sein même de l’Union européenne, le Royaume-Uni a fait
le choix, ouvert par la directive, de n’appliquer le droit de suite
que sur les ventes d’artistes vivants. Une distorsion majeure s’est
ainsi instituée entre la place de Paris et sa rivale la plus immédiate,
celle de Londres.
Réduire l’écart entre les marchés français
et britannique est une priorité. L’application du droit de suite
doit se faire selon les mêmes modalités dans les deux pays. Or,
la France dispose d’une fenêtre de tir en 2008, puisque la directive
ouvre la possibilité d’une évaluation de son dispositif
par la Commission européenne, sous la forme d’un rapport remis
au Parlement européen le 1er janvier 2009. Cette occasion doit être
mise à profit par la France pour obtenir la même « dérogation
» que le Royaume-Uni pour ce qui concerne les œuvres des artistes
disparus.
Je crois qu’il faut également envisager la possibilité
d’appliquer le droit de suite, non plus au montant global de la vente,
mais seulement à la marge réalisée par le professionnel.
La TVA à l’importation, appliquée à l’entrée
de l’Union européenne, détourne les ventes vers des places
comme New York ou Genève. Elle est un facteur de difficulté
majeur pour les professionnels français et européens. En effet,
elle frappe au taux normal de 19,6% – et non au taux réduit de
5,5%, qui s’applique en règle générale –
tous les biens pour lesquels la place de Paris dispose ou disposait d’une
spécialité reconnue : la joaillerie, les manuscrits ou les meubles
de moins de cent ans d’âge – donc, les meubles « Arts
déco » et « Art nouveau ». A titre de comparaison,
la TVA à l’importation applicable en Suisse, y compris aux bijoux
et aux meubles de moins de cent ans, est de 8%.
Ma conviction est que la réflexion, initiée par la France au
niveau communautaire, sur un taux de TVA réduit pour les biens culturels,
doit englober ceux qui sont échangés sur le marché de
l’art. Il s’agit toutefois d’un chantier de long terme.
Dans l’immédiat, nous réexaminerons, avec l’aide
du ministère chargé de l’Economie, la pertinence des critères
de répartition entre les différents taux. Ainsi, il paraît
envisageable de prendre en considération, dans une certaine mesure,
l’intérêt historique et artistique de l’œuvre,
plutôt que sa simple ancienneté.
Par ailleurs, pour soutenir les commerces d’art dans leur développement
international, le crédit d’impôt dit « de prospection
commerciale » sera aménagé pour tenir compte de leur spécificité.
Par exemple, les dépenses exposées pour l’édition
de catalogues destinés à présenter les œuvres de
leurs stocks, ou pour la participation à des foires et des salons à
l’étranger, pourraient être éligibles.
Enfin, il est possible d’arrêter dès à présent
de nombreuses mesures simples et concrètes afin de mieux connaître
et de sécuriser les professionnels du marché de l’art.
Les outils statistiques seront développés. Certains documents
administratifs exigés des professionnels seront modernisés –
et notamment dématérialisés. L’accès
aux bases de données utilisées par les services de l’État
dans leur lutte contre le trafic illicite de biens culturels sera ouvert aux
professionnels – notamment aux antiquaires. Nous lancerons également
une initiative auprès des autres Etats membres de l’Union européenne
pour harmoniser les réglementations en la matière. Je pense
notamment au délit de recel, qui bénéficie de conditions
de prescription plus favorables dans deux pays très proches de la France
que sont la Belgique et les Pays-Bas.
Cet ensemble de mesures crée enfin les conditions d’un fonctionnement
dynamique du marché de l’art français. C’est un
plan global, et en cela inédit, qui s’adresse aussi bien aux
professionnels du marché de l’art – antiquaires, galeristes
et maisons de vente –, qu’aux collectionneurs – depuis le
simple amateur d’art aux moyens modestes jusqu’au collectionneur
averti, depuis la grande entreprise qui fait du mécénat un axe
de son développement et de sa communication jusqu’à l’entreprise
individuelle qui souhaite soutenir un créateur.
En permettant une meilleure « fluidité » de ce marché,
ce plan offre aux artistes un support performant pour diffuser leurs œuvres
et vivre de leur travail ; il dynamise ainsi la scène française,
en complément des interventions du ministère de la Culture et
de la Communication et des collectivités territoriales.
Je fais entièrement confiance aux professionnels français du
marché de l’art – qui ont su tenir leur rang dans des conditions
de concurrence défavorables – pour mettre pleinement à
profit ces nouvelles dispositions. Elles devraient être rapidement adoptées
et, pour ce qui concerne leur volet fiscal, figurer dans la loi de finances
pour 2009. C’est désormais ensemble que nous ferons bouger les
choses afin de retrouver un rayonnement à la hauteur de notre histoire,
de notre richesse patrimoniale et de la créativité de nos artistes.