Discours et communiqués de presse
Discours de Jean-Jacques Aillagon lors de la
remise des insignes de Commandeur de l’Ordre des Arts et Lettres
à Pierre Delanoë, auteur
mercredi 31 mars 2004

Cher Pierre Delanoë, cher ami,

En France, tout se termine par une chanson et, ce soir, je suis heureux de terminer mon ministère en honorant la chanson française, à travers vous, Pierre Delanoë.
Vos études, brillantes, chez les Oratoriens, votre goût pour la philosophie, votre licence en droit ne semblaient pas vous destiner à devenir l’auteur de chansons le plus talentueux de son époque ! Ne vous y destinait pas davantage votre premier métier – inspecteur polyvalent des impôts - ou le numéro de duettistes monté dans l’euphorie de l’après-guerre autour d’un titre hélas oublié depuis : « Y’a un pli au tapis du salon ».

Voici pourtant plus de 50 ans que vous dominez le paysage de la chanson française, depuis ce jour de 1953 - pour beaucoup d’entre nous c’était hier ! - où l’homme à la cravate à pois, le très jeune Gilbert Bécaud, a interprété pour la première fois à l’Olympia « Mes mains ». C’est alors le début d’une longue et belle complicité : « Mes mains », « Le jour où la pluie viendra », « Marie, Marie », « Et maintenant », « Nathalie », « Je t’appartiens », « Dimanche à Orly », « le Pianiste de Varsovie », autant de titres, autant de succès, qui ont marqué leur époque et sont désormais de grands classiques de la chanson française. Nous voyons comment « L’Orange », par sa dramaturgie brève et incisive, inspire, encore aujourd’hui, interprètes et publics. Nous gardons aussi, de cette complicité, le souvenir ému de votre incursion - très réussie - dans le domaine lyrique, avec « L’Opéra d’Aran ».

Votre talent, cher Pierre, séduit rapidement. Les plus grands interprètes, comme Edith Piaf ou Tino Rossi, veulent inscrire vos textes à leur répertoire. Vous restez cependant attentif à l’éclosion de jeunes interprètes, à la montée de ces personnalités qui, portées par l’irrésistible mouvement du « yéyé », donneront un formidable coup de jeune à l’univers de la chanson. Vous êtes leur fidèle compagnon sur les chemins du succès. C’est ainsi que, dans les années 60, France Gall, François Hardy, Jacques Dutronc ou Sylvie Vartan vous chantent, avec notamment la si émouvante «Maritza ».

Avec certains, l’osmose est plus grande encore, avec Nana Mouskouri ou avec Joe Dassin, à qui vous offrez quelques succès majeurs comme « L’été indien » ou « L’Amérique ». Avec Hugues Aufray également : vous enregistrez ensemble cet album culte, « Aufray chante Dylan », adaptant pour la première fois Bob Dylan en français.

Votre sensibilité aiguë à l’air du temps, votre intuition des mots et des thèmes portés par une génération, votre amour des artistes et ce « sens » qui vous permet de capter, avec une infaillible justesse, ce qui fait la « couleur », le climat artistique et l’expression de chacun, vous entraînent toujours dans d’autres aventures, d’autres complicités : avec ceux au plus haut de l’affiche, comme avec les nouveaux venus. Michel Fugain, pour qui vous écrirez « Je n’aurai pas le temps » ou « Fais comme l’oiseau », est de ceux-là, avant même le Big Bazar. Dans le même temps, Gérard Lenorman fait triompher « La Ballade des gens heureux », et, quelques 10 ans durant, vous conjuguez avec Michel Sardou vos talents pour des succès aussi étourdissants que « La java de Broadway », « En chantant » ou « Connemara ».

Je n’oublie pas que le titre d’une de vos chansons pour Gilbert Bécaud a constitué cet extraordinaire arrêt sur image autour duquel se sont cristallisés tant de talents et tout un renouveau : je veux parler bien sur de « Salut les Copains », qui deviendra le titre phare de l’émission de Daniel Filippacchi, et le point de départ de votre propre collaboration à Europe 1 avec Lucien Morisse.

Nous vous sommes également reconnaissants d’avoir apporté à la France, dès 1960, son premier Prix de l’Eurovision.

Votre production a marqué l’histoire de la chanson française. La chanson a un don particulier, celui de créer un lien précieux entre l’instant et l’Histoire en traduisant ce que l’époque a de fugace et les sentiments d’éternel. A cet égard, cher Pierre Delanoë, vos textes forment une œuvre, et vos chansons font partie de notre patrimoine - patrimoine et création de la chanson que je m’attache résolument à défendre.

J’ai en effet voulu célébrer cet art, qui connaît aujourd’hui un renouveau très vif, en dédiant l’année 2005 à la chanson, chanson d’hier et d’aujourd’hui : j’aurai l’occasion de présenter prochainement cette initiative. Vous-même, outre votre activité d’auteur, n’avez jamais cessé de vous engager en faveur des auteurs et des compositeurs, et vous êtes aujourd’hui le très respecté Président d’Honneur de la Sacem.

Pour toutes ces raisons et pour le rayonnement que vous assurez à la chanson française à travers le monde, je suis particulièrement heureux, cher Pierre Delanoë, de vous faire, au nom de la République, Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres.


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