Du 13 au 15 octobre dernier, les cultures urbaines ont investi le cur de la capitale. A l'initiative du ministère de la culture et de la communication, le Grand Palais s'est en effet ouvert à toutes leurs formes d'expression : danse hip-hop, rap, graffiti, slam et même skate. En trois jours, près de 45 000 personnes, dont beaucoup ne connaissaient le street art qu'à travers les médias, ont participé à l'événement.
C'est à la suite du succès de " Rue " que Renaud Donnedieu de Vabres a exprimé la conviction que les cultures urbaines méritent d'obtenir des collectivités publiques " une reconnaissance qui doit se développer à la hauteur des enjeux et de l'ampleur du phénomène ".
Pour ce faire, il a demandé à chacun des directeurs régionaux des affaires culturelles (DRAC) de désigner un interlocuteur pour les artistes et les associations qui ont choisi ces nouveaux modes d'expression. Dans le même temps, il a engagé son administration à favoriser l'organisation de nouveaux événements mettant en scène les différentes formes de cultures urbaines dans les lieux culturels et les monuments emblématiques du patrimoine.
Le 11 décembre, le ministre a également souhaité qu'un collectif de personnalités lui fasse des propositions à la fois de méthode et de programmation pour que l'élan donné par " Rue " ne retombe pas et que s'engage durablement le processus de reconnaissance des cultures urbaines.
Composé d'Abdoul Elgatou (dit Acre), graffeur, de Christophe Jeanville (dit Sodapop), danseur chorégraphe, de Bruno Laforesterie, directeur de Radio Générations, et de Bernard Zekri, directeur de l'information d'i télévision, ainsi que de Jean-François Hebert, président de la Cité des sciences et de l'industrie, en sa qualité de président du comité de pilotage de la mission " Vivre ensemble " , ce collectif s'est réuni plusieurs fois en janvier et en février. Avec l'appui d'une petite équipe2, il a procédé à quelques auditions, analysé avec les responsables du ministère de la culture et de la communication l'impact de " Rue " et rencontré les correspondants " cultures urbaines " des établissements publics nationaux. Il a également pris connaissance des propositions des DRAC.
Le ministre de la culture et de la communication a chargé le président de la Cité des sciences et de l'industrie d'une mission dite " Vivre ensemble " visant à mobiliser l'ensemble des institutions culturelles pour lutter contre toutes les formes de discrimination. 2 Ce rapport doit beaucoup à Marie-Laure Las Vergnas, Jérôme Thibault et Philippe Parizot (Cité des sciences) et à Emilie Nicolas (cabinet du ministre de la culture et de la communication).
C'est sur ces bases que, dans un temps limité et avec la claire conscience de travailler sur une matière mouvante, encore peu explorée, le collectif a rédigé, sous sa seule responsabilité, le présent rapport de propositions qui commence, comme il se doit, par un état des lieux.
Premier constat : les cultures urbaines manifestent dans notre pays une grande vitalité. Importées des Etats-Unis, elles ont trouvé en France leur terre d'élection. Les jeunes d'aujourd'hui vivent dans un univers où, à côté d'Internet et du jeu vidéo, rap et hip-hop occupent une place de choix, sans parler de l'influence de la mode vestimentaire venue des banlieues. Le grand public n'est pas en reste comme l'a montré le succès de " Rue ". Signe qui ne trompe pas : la publicité a préempté les codes des cultures urbaines pour vendre ses produits.
Seconde observation : même si les cultures urbaines ont leurs festivals et même, dans certains cas, leurs lieux propres, même si les artistes français, notamment les danseurs, les graffeurs et les DJs, sont reconnus dans le monde comme les meilleurs de leur discipline, ces formes nouvelles d'expression artistique souffrent d'un manque de reconnaissance de la part des institutions culturelles. En témoigne l'ignorance dans laquelle sont certaines DRAC des réalités de leur territoire.
Si l'on veut que les cultures urbaines obtiennent droit de cité, il faut d'abord les connaître pour être ensuite en mesure d'opérer des choix. Des choix guidés par le souci de mettre en valeur l'excellence ou le caractère novateur de certaines formes émergentes.
D'où la proposition de doter l'ensemble des institutions culturelles - administration centrale, établissements publics nationaux, DRAC, mais aussi organismes de l'audiovisuel public - d'experts de ces disciplines qui puissent dialoguer avec les artistes et contribuer à la promotion des meilleurs d'entre eux. D'où également la proposition de mettre en place un comité de pilotage, coprésidé par la Cité des sciences et le Parc de la Villette, dont la vocation serait d'animer ce réseau d'experts et de veiller à ce que les instances du ministère de la culture et de la communication se mobilisent dans le long terme.
Mais il faut aussi que la programmation des institutions culturelles s'ouvre aux cultures urbaines. Et en tout premier lieu, c'est dans les établissements dont la vocation est de présenter les disciplines que le hip-hop s'est appropriées que cette intégration doit avoir lieu : danse hip-hop dans les lieux ou les événements qui programment la danse, rap dans ceux qui organisent des concerts, graffiti dans ceux qui font une place aux expressions les plus contemporaines de l'art plastique Mais il faut sans doute aller plus loin et ouvrir aux cultures urbaines les portes des maisons qui exercent leur activité dans des domaines différents. Le Louvre a dessiné une piste, en novembre dernier, avec une manifestation organisée à l'occasion de la venue de Toni Morrisson, intitulée " On Louvre, on Slam ", qui a permis à dix slameurs d'interpréter les chefs-d'uvre de la peinture française devant un public a priori peu familier des lieux culturels.
Bien entendu, il est également nécessaire, même si l'on sait la difficulté qu'il y a à concrétiser une telle recommandation, que les artistes hip-hop bénéficient d'un soutien financier plus important. Des crédits publics existent, notamment dans le cadre des programmes de la politique de la Ville. Peut-on imaginer qu'une partie des sommes consacrées à des activités socioculturelles soit réorientée vers le soutien à la création artistique ? C'est une piste à creuser. Toutes les marges de manuvre du budget propre au ministère de la culture et de la communication devront également être explorées. Des fonds privés devraient par ailleurs être mobilisés, notamment via une " Fondation hip-hop " dont l'Etat pourrait encourager la création et qui réunirait les sociétés désireuses de valoriser les cultures urbaines auxquelles les Français se montrent réceptifs.
Enfin, il ne fait pas de doute qu'une attention particulière
doit être portée à la formation et notamment à la
formation des enseignants. C'est spécialement vrai pour ce qui concerne
la danse hip-hop, laquelle exige des efforts physiques parfois violents. Sur ce
point, la direction de la musique, de la danse, du théâtre et du
spectacle vivant (DMDTS) a d'ores et déjà engagé une
étude.
Mettre en place un réseau d'experts, ouvrir les
institutions culturelles aux cultures urbaines, leur faciliter l'accès
à des financements publics et privés, approfondir les questions
de formation, telles sont donc les préconisations du collectif pour
contribuer à une meilleure reconnaissance de ces formes nouvelles
d'expression artistique.
Programmer une nouvelle édition de " Rue "au Grand Palais : proposition d'ores et déjà retenue et dont les dates seront très probablement les 17 et 18 novembre prochain.
Cette nouvelle initiative répond à l'attente exprimée par les personnes interrogées et dont le collectif s'est fait l'écho, de promouvoir des manifestations d'envergure nationale, au caractère emblématique marqué et à fort impact médiatique.
De plus, grâce notamment aux DRAC qui se sont dotées de référents " cultures urbaines " et à la mobilisation des établissements publics nationaux, on dispose, pour la première fois, d'un état des lieux régional et d'un panorama général des manifestations programmées au cours des deux années qui viennent, à Paris comme en régions.
Manifestations récurrentes, auxquelles il est souhaitable de donner une plus grande visibilité, ou manifestations nouvelles soutenues par le ministère de la culture et les collectivités locales, tous ces événements démontrent que les cultures urbaines sont profondément enracinées dans notre pays. L'enjeu est donc aujourd'hui de permettre aux expressions les plus abouties de ces disciplines nouvelles d'accéder à une dignité qui leur est encore trop souvent refusée.