Cérémonie de remise de décoration en l'honneur du Portugal
mercredi 15 mars 2000


Le Portugal est cette année à l'honneur du vingtième Salon du Livre de Paris. A cette occasion, Catherine Trautmann, Ministre de la Culture et de la Communication, a remis aujourd'hui rue de Valois, en présence de son homologue portugais Manuel Maria Carrilho, les insignes aux personnalités suivantes :

Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres à :
Fernando Guedes, éditeur, ancien président de l'Union internationale des éditeurs

Chevaliers de l'Ordre des Arts et des Lettres à :
Fransisco Lyon De Castro, responsable de la structure éditoriale Publicaçoes Europa-America
Karin de Sousa Ferreira, directrice de la librairie Buchholz à Lisbonne
Eduardo Lourenço, essayiste et critique littéraire
Antonio Lobo Antunes, écrivain
Lidia Jorge, écrivain


Allocution de Madame Catherine TRAUTMANN Ministre de la Culture et de la Communication Remise des insignes d'officier des Arts et des Lettres à Fernando Guedes

Cher Fernando Guedes,

Comment en quelques mots, exprimer tout ce qui nous conduit ce soir à vous témoigner notre admiration et notre sympathie ?

Vos qualités sont en effet multiples. Me permettrez-vous de parler de vous en esquissant un " inventaire à la Prévert " pour tenter de rendre compte au mieux de l'exceptionnel rayonnement de votre personnalité ?

Vous êtes éditeur, écrivain, poète, historien, toutes qualités qui ne voisinent pas forcément dans les meilleurs termes.

Ecrivain et poète, vous avez publié plus de 40 titres dans les domaines aussi variés que la poésie, l'histoire, les arts plastiques, mais aussi l'histoire de la culture et l'histoire du livre ancien. Votre activité d'historien vous amène notamment à vous intéresser au livre français, et aux libraires français installés au Portugal au 18e siècle.

Membre de l'Académie nationale des Beaux arts, du Conseil supérieur des bibliothèques portugaises, du Centre d'histoire de la culture de l'Université de Lisbonne, vous êtes aussi, au Brésil, membre de l'Académie Lusiada des sciences, des lettres et des arts de São Paulo et de l'Institut historique et géographique de Rio de Janeiro. Autant de positions qui couronnent votre carrière professionnelle et qui font de vous un véritable observateur des évolutions de la société civile dans le monde lusophone.

Docteur Honoris Causa de l'Université de Santander en Espagne, vous êtes également un important acteur de la vie intellectuelle de la péninsule ibérique.

Président à plusieurs reprises de l'association portugaise des éditeurs et des libraires, ne serait-ce qu'au titre de fondateur du groupe d'édition Verbo, ancien Président de la Fédération des éditeurs européens et de l'Union internationale des éditeurs, vous êtes un militant passionné de la cause du livre.

Pour toutes ces raison, cher Fernando Guèdes, je suis particulièrement heureuse de vous élever au grade d'Officier des Arts et des Lettres.


Remise des insignes de chevalier des Arts et des Lettres à Fransisco Lyon de Castro

Cher Fransisco Lyon de Castro,

Au milieu des années trente, vous êtes émigré politique à Paris. De retour au Portugal, vous êtes déporté aux Açores et, enfin, libéré en 1940.

C'est en 1945, à la fin de la Seconde guerre mondiale, qu'avec votre frère vous créez la maison d'édition Publicações Europa-América.

Cette maison importe des ouvrages et des magazines, notamment en provenance de France, qui, très souvent, sont interdits et retenus à la Poste.

Vous traduisez de nombreux titres français dès la création et, en particulier, vous êtes, après le Japon, l'éditeur étranger qui a traduit le plus de titres de la collection Que sais-je. Vous êtes aussi, depuis les années cinquante, le représentant au Portugal des publications de l'UNESCO. C'est à ce titre que vous organisez de nombreuses expositions d'ouvrages de cette institution à travers tout le pays.

La charte des Droits de l'homme, publiée par l'UNESCO, que vous diffusez sous la dictature, connaît, grâce à vos efforts, un vif succès au Portugal.

L'édition et l'importation de livres et revues ne vous suffisent pas. En fondant le journal LER (" Lire ") en 1951, vous vous assurez la collaboration de nombreux auteurs. Là aussi, la censure intervient et LER est interdit en avril 1952.

Vous vous impliquez très fortement dans les structures collectives. En 1962, vous participez à Barcelone à un Congrès de l'Union internationale des éditeurs. Vous dénoncez alors publiquement la censure existant au Portugal.

Quatre ans plus tard, au Congrès de l'Union internationale des éditeurs qui se tient à Washington, vous dénoncez à nouveau la censure exercée par les autorités portugaises.

Après la Révolution des Oeillets, le 25 avril 1974, les éditeurs et libraires portugais décident de modifier les formes d'organisation de leurs sructures représentatives. C'est alors que se crée l'Association portugaise des éditeurs et des libraires. Vous y prenez une part très active et vous devenez le premier Président de cette nouvelle structure. Les industries graphiques vous ont, elles aussi, élu premier Président de leur syndicat juste après la Révolution.

Ce parcours exceptionnel d'homme du livre, de culture et de la défense de la liberté se doit d'être souligné et distingué.

Je suis donc très heureuse, cher Fransisco Lyon de Castro, de vous remettre les insignes de Chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres.


Remise des insignes de chevalier des Arts et des Lettres à Eduardo Lourenço

Cher Eduardo Lourenço,

Après avoir étudié et enseigné la philosophie à l'Université de Coimbra, vous avez quitté votre pays en 1954 pour enseigner la langue et la littérature portugaises dans plusieurs universités étrangères, avant de choisir de vous installer dans le sud de la France, près de l'Université de Nice, où vous avez été professeur jusqu'à ces dernières années.

Votre situation est paradoxale : écrivain et essayiste, salué dans votre pays comme l'intellectuel qui incarne mieux que tout autre la conscience portugaise, vous avez passé l'essentiel de votre vie à l'étranger, et vous vivez en France depuis plus de trente ans. On a dit qu'à vous seul, vous étiez le choeur qui commente l'action de la vie politique et culturelle du Portugal contemporain.

Votre sagesse rejoint celle de Montaigne, à qui vous avez rendu un admirable hommage. Votre extrême disponibilité, votre intelligence subtile des textes, élèvent l'exercice de la critique littéraire au rang de la création. Votre compréhension intime du mystère de la saudade, offerte dans Le labyrinthe de la saudade, 1987, votre magistrale interprétation de l'œuvre de Pessoa, nous donnent l'essence même de la lusitanité.

Pour toutes ces raisons, cher Eduardo Lourenço, j'ai le grand plaisir de vous remettre les insignes de chevalier des Arts et des Lettres.


Remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Karin de Sousa Ferreira

Chère Karin de Sousa Ferreira,

Originaire d'Allemagne, vous avez poursuivi des études à Marburg et à Heidelberg, où vous avez obtenu des titres universitaires en anglais, en espagnol, mais aussi en portugais.

Votre expérience dans l'édition scientifique, chez Springer, vous amène à traduire de nombreux ouvrages.

Peu après votre installation au Portugal, en 1975, vous rencontrez Monsieur Buchholz, le fondateur de la librairie lisboète éponyme. Vous prenez la direction de cette librairie quelques années plus tard, en 1983, et vous en conduisez l'important développement qu'elle a connu depuis.

Vous organisez régulièrement des animations autour du livre et de la lecture et vous avez décidé de promouvoir la diversité culturelle grâce à l'espace d'exposition que vous avez créé. Le caractère international de la librairie vous a en effet amenée à proposer des ouvrages de langue française. Le fonds de votre librairie s'enorgueillit d'un large assortiment de titres français, que ce soit en littérature, en art, mais aussi en philosophie et en histoire. Ce fonds est maintenant accessible grâce à votre site Internet.

Votre esprit d'ouverture se traduit également par l'accueil de stagiaires du monde entier que vous recevez dans votre librairie. En ce moment, me dit-on, un stagiaire d'origine luso-française travaille chez Buchholz. C'est un témoignage de plus de tous les efforts que vous déployez en faveur du livre et des acteurs qui le font vivre.

Pour toutes ces raisons, chère Karin de Sousa Ferreira, je suis heureuse de vous remettre les insignes de Chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres.


Remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Antonio Lobo Antunes

Cher Antonio Lobo Antunes,

Médecin psychiatre à Lisbonne, où vous êtes né et où vous vivez, vous êtes aujourd'hui reconnu parmi les plus grands écrivains de la littérature contemporaine.

Profondément marqué par ce que vous avez observé et vécu au cours de votre service militaire en qualité de médecin en Angola pendant la guerre, vous publierez à votre retour, Mémoire d'éléphant paru en 1979, Le cul de Judas qui connaîtra un immense succès et imposera votre écriture et votre univers unique de romancier.

Vos romans aux titres mystérieux, Explication des oiseaux, Traité des passions de l'âme, Le manuel des inquisiteurs, Le retour des caravelles et le dernier paru, qui, par la voix de femmes, retrace le climat de guerre civile d'après la Révolution des Oeillets, Exhortation aux crocodiles, composent une vaste fresque sociale, dessinent et explorent une comédie humaine.

Votre style, à la fois réaliste et onirique, est porté par une écriture aux qualités musicales et imagées uniques, qui s'invente elle-même avec une liberté renouvelée pour chacun de vos livres. La virtuosité de vos phrases, aux larges et multiples méandres, ne cesse de nous emmener là où nous ne nous y attendons pas car ce qui fait la singularité de votre langue, c'est cette expérience inouïe, éprouvée au plus profond de l'individu, là où elle prend sa source. Vous composez une littérature de l'émotion, décapante, où l'ironie et la violence verbale ne se départissent jamais d'un amour inconsolable pour le genre humain.

Votre œuvre est entièrement publiée en français par Christian Bourgois dont je salue le remarquable travail d'éditeur et de découvreur. Vous êtes par ailleurs abondamment traduit dans le monde entier.

Pour toutes ces raisons, cher Antonio Lobo Antunes, j'ai le grand plaisir de vous faire Chevalier dans l'Ordre des Arts et des Lettres.


Remise des insignes de chevalier des Arts et des Lettres à Lidia Jorge

Chère Lidia Jorge,

Vous êtes née dans un petit village de l'Algarve au sud du Portugal, dans une famille où les femmes se retrouvaient souvent seules, du fait de l'émigration des hommes.

Enfant, il vous est arrivé fréquemment de faire la lecture à haute voix à ces femmes, réunies à la veillée autour de votre grand-mère.

Puis vous partez, pour suivre des études de philosophie romane à l'université de Lisbonne et vous préparer au métier de professeur. Dans les années 70, vous accompagnez votre mari, officier de la force aérienne portugaise, au Mozambique et en Angola.

Votre oeuvre sera profondément marquée de ces expériences. Vous donnez la parole aux femmes dans vos livres et ce qui vous intéresse, c'est le regard qu'elles portent sur le monde, sur la violence tragique du quotidien, sur ce Portugal qui oscille depuis 20 ans entre tradition et modernité.

Votre dernier roman, qui vient de paraître en France, La couverture du soldat, porté par le souffle du lyrisme révolté qui vous est propre, en est l'illustration magnifique.

Votre œuvre est publiée en français par Anne-Marie Métaillé et, vous rendant hommage, c'est également elle que je salue pour son remarquable travail d'éditrice. Vous êtes par ailleurs traduite dans une grande partie de l'Europe.

Pour l'ensemble de ces raisons, chère Lidia Jorge, j'ai le plaisir de vous faire chevalier dans l'ordre des Arts et des lettres.


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