Avec Christian Bourgois disparaît un seigneur de l'édition. Il
appartenait à cette génération des grands éditeurs,
européens et cosmopolites, habité par une véritable vision
de leur métier. Le « style Bourgois » était fait
d'élégance et de lucidité, de distance et de curiosité.
C'était un homme de goût, classique dans son allure, dans son
tempérament, mais aussi résolument moderne dans ses choix et
ses intuitions éditoriales.
Il a découvert et lancé en France : Burroughs, Gombrowicz, Jünger,
Tabucchi, Pessoa, Toni Morrison, mais aussi Salman Rushdie, pour lequel il
a pris des risques authentiques, en décidant de publier les Versets
sataniques. Et sa collection « 10-18 », florilège d’auteurs
singuliers et nouveaux, venus du monde entier, a offert à des millions
de personnes les moments de lecture les plus heureux.
Christian Bourgois était, à la lettre, un amateur qui se fiait
à son instinct. Un amateur très éclairé. Mais
aussi un véritable professionnel. Dans l'exercice de son métier,
et notamment au sein du groupe des Presses de la Cité, il n’a
jamais opposé les exigences économiques du métier d’éditeur
à celle de la qualité littéraire. Animé du "
désir de faire lire ", il a connu de très grands succès
publics et n’a jamais tracé de frontière entre l'inventaire
des chiffres et la grâce des mots : « la distinction courante
entre géomètres et bateleurs
est absurde » aimait-il à dire.
Convaincu qu'un éditeur est « aussi investi d'une mission de
service public » Christian Bourgois était conscient de la force
et de la nécessité du lien entre les institutions et les acteurs
de l'édition. Il croyait au rôle de l'Etat et en particulier
du ministère de la Culture dans l'accompagnement et le soutien au livre.
Il a consacré beaucoup de son temps à l’action collective,
siégé dans de nombreux conseils d'administration et bureaux
exécutifs, de l'Ina au Syndicat National de l’Edition, du Centre-Beaubourg
à la Bibliothèque
nationale de France, du Centre national du Livre (dont il était le
plus ancien membre du Conseil d’administration), à l'IMEC dont
il fut pendant onze ans le président actif et efficace.
Je tiens à saluer cet homme de culture, grand humaniste, un merveilleux
passeur auquel une magnifique exposition à Beaubourg en 2006, avait
rendu l’hommage mérité de plusieurs générations
d’auteurs et de lecteurs.