Topographie parisienne et symbolique nationale
La monarchie d’Ancien Régime honorait les rois et embellissait
la capitale, Henri IV sur le Pont-Neuf, Louis XIII place Royale (des
Vosges), Louis XIV place des Victoires et à nouveau place Vendôme,
Louis XV place Louis XV (Concorde)… La Révolution, après
avoir renversé la Monarchie, « devait » naturellement
en abattre les symboles. En ces temps, en effet, un monument, même
très beau, n’était pas considéré
seulement comme un chef-d’œuvre d’art et un «
patrimoine » naturel, mais aussi comme un symbole politique
vulnérable aux péripéties de l’histoire.
La Révolution remplace donc les statues royales par des statues
allégoriques de la Liberté (ou de la République
sous les traits de la Liberté), statues hâtivement faites,
en matériaux provisoires. C’est à l’une
d’elles, voisine de l’échafaud, que madame Roland
adresse avant de mourir la célèbre apostrophe «
Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »
Puis la République à son tour est vaincue, après
le 18 brumaire, par le pouvoir napoléonien, Consulat puis Empire.
Que mettre alors dans ces places parisiennes que l’on avait
pris l’habitude de traiter comme des écrins pour un édifice
central ? On tâtonna. Le héros national décédé
glorieusement pouvait être une solution (Desaix, mort à
Marengo), ou bien une glorieuse prise de guerre (Charlemagne, pris
sur une place d’Aix-la-Chapelle).
La solution en faveur de Napoléon, héros national devenu
décidément un nouveau monarque, n’aboutit qu’en
1806, deux ans après le sacre et un an après Austerlitz.
S’imposa alors la formule qui devait subsister : sur la place
« des Conquêtes » (mais le nom de place Vendôme,
populaire depuis des décennies, réapparaîtra)
une colonne, inspirée du modèle de la colonne Trajane,
avec des scènes d’histoire gravées en longues
spirales ascendantes, le tout -fabriqué avec le bronze des
canons russes pris à Austerlitz, et au sommet une statue de
Napoléon.
Formule d’époque d’ailleurs, contemporaine par
exemple de Nelson sur sa colonne de Londres. Pour des années,
à Paris, la colonne que nous appelons Vendôme reste la
Colonne « tout court », et devient l’objet de batailles
esthético-politiques bien connues de notre histoire générale
(abattue et enlevée de 1814 à 1830, restaurée
après 1830, abattue par les Communards en 1871 et -restaurée
aussitôt après, non sans quelques changements de costume).
Mais les goûts esthétiques et les mentalités triomphalistes
du temps ne conduisaient pas -seulement à la beauté
des statues équestres ou au gigantisme des colonnes. L’idéal
était romain et comportait aussi l’Arc de triomphe.
Or, l’année 1806 est aussi celle où commence la
construction du plus célèbre des Arcs triomphaux parisiens,
celui de l’Étoile.
Son histoire est complexe, mais bien connue : glorification impériale,
donc, jusqu’en 1814, reconverti en gloire royale sous la Restauration
(expédition d’Espagne), ramené à la gloire
Révolution-Empire après 1830, où s’achève
son décor, objet enfin en 1920 d’une sacralisation de
plus avec l’ensevelissement du « Soldat inconnu ».
On sait que sa décoration n’a pas été sans
« péripéties » (quel groupe jucher sur le
sommet ?) et que son interprétation n’a pas été
sans infléchissements (le « départ des volontaires
» de Rude, qui n’est que l’une des quatre sculptures
majeures, sera lu, avec son « génie de la guerre »
féminin et hurlant à la fois, comme une républicaine
« Marseillaise »). Mais ce que 1806 a fait de décisif
et qui doit être ici retenu est le choix de l’emplacement
: la colline presque déserte de l’Étoile alors
située loin à l’ouest de Paris.
L’idée en était discutée depuis la fin
de l’Ancien Régime : il y avait là un beau site
qui pourrait être en quelque sorte annexé par la capitale
et indiquer le lieu de son développement à venir : vers
Grenelle sur la rive gauche, vers Passy sur la rive droite.
C’était une permutation complète. Conduisant Marie-Thérèse
à Paris en 1659, Louis XIV était entré par l’est,
« place du Trône » (auj. de la Nation).
Recevant Marie-Louise en 1810, Napoléon entre par l’ouest,
sous l’Arc de l’Étoile à peine commencé.
Et c’était une anticipation réussie.
Les espaces à peu près vides qui séparaient l’actuelle
Concorde de l’Étoile, l’axe des Champs-Élysées,
devaient accueillir le Paris nouveau de la prospérité
du XIXe siècle, créer l’actuel Paris de l’ouest,
et faire de la Concorde le centre. Et le vieux et dense Paris du XVIIIe
siècle et du temps révolutionnaire deviendrait un vieux
Paris touchant de près au Paris populaire de l’est.
Ainsi se préfigurait la curieuse et un peu contingente coïncidence
qui nous est familière : à l’est, un Paris ancien
et populaire où se trouveront les monuments objets des cultes
révolutionnaires (colonne de Juillet, place de la Bastille,
Panthéon, statues de la République, etc.) et à
l’ouest un Paris jeune et plus bourgeois où se trouveront
les monuments napoléoniens nationaux-militaires (colonne Vendôme,
Arc de triomphe auxquels on peut ajouter après 1840 les Invalides
dont il se trouve que Louis XIV les avait, sans penser à la
suite, fixés aussi de ce côté-là).
À ce dernier exemple, on voit bien qu’il existe un peu
de contingence et d’approximation dans cette quasi-coïncidence
entre sociologie et symbolique sur le thème est-ouest mais
elle n’est pas fausse, et date bien de 1806.