Fort exceptionnellement, les deux plus prestigieuses récompenses
du festival de Cannes 1956 sont attribuées à des films
documentaires : la palme d’or au Monde
du silence et le prix spécial du jury au Mystère
Picasso. Si ce dernier est l’œuvre d’Henri-Georges
Clouzot, célèbre réalisateur du temps, la palme
revient conjointement à un océanographe de 46 ans, Jacques-Yves
Cousteau (auteur de courts métrages depuis 1945) et à
un cinéaste inconnu de 24 ans, Louis Malle (qui abandonna ses
études à l’IDHEC1 pour embarquer comme cameraman-plongeur
en 1953), cosignant ce film auquel le public fera un triomphe. Après
ce coup d’éclat, leurs carrières divergent mais
demeurent au premier plan de la scène médiatique : futur
directeur du musée océano-graphique de Monaco, Cousteau
sera aussi la vedette d’un empire audiovisuel et de produits
dérivés ; Malle deviendra un brillant représentant
de la nouvelle vague (Les Amants, 1958.
Au revoir les enfants, 1987…).
Le Monde du silence raconte les expéditions
sous-marines du commandant Cousteau et de son équipe à
bord de la Calypso, commentant avec émotion et humour des images
frappantes par leur insolite beauté. Jamais ne sont dissociées
de l’aspect humain du travail (l’équipe des plongeurs)
les composantes scientifiques (ce qui est montré) et techniques
(les moyens de l’expérimentation), la poésie du
filmage ajoutant aux événements une indéniable
grandeur.
D’entrée, les torches des hommes confèrent à
ce monde des couleurs inconnues. Les méchants requins, les
sympathiques cachalots, les phoques amusants et surtout le mérou
Jojo interprètent une véritable comédie animale
tandis que la prospection d’une épave introduit la nostalgie.
Mais la cruauté s’impose aussi avec la séquence
de la pêche à la dynamite s’achevant sur le fond
marin jonché de cadavres de gros poissons ou celle du baleineau
blessé par l’hélice puis attaqué par des
requins carnivores.
La critique vit dans ce film d’aventures un retour à
l’esprit de Jules Verne. Sorte de Nautilus moderne, la Calypso
ramena les spectateurs au plus profond des mers, dans le liquide fœtal,
vers d’étranges animaux et végétaux, l’homme
étant vêtu d’un scaphandre ressemblant aux combinaisons
des cosmonautes à une époque où les seules découvertes
encore à faire semblaient ne pouvoir se situer que dans l’espace
!
René Prédal
critique et essayiste de cinéma
professeur d’études cinématographiques
à l’université de Caen