Léopold Sédar Senghor est né à Joal,
petit port de mer situé au sud de Dakar. Il est mort en 2001
dans sa propriété du Calvados.
Produit de deux cultures différentes, il a mené simultanément
deux carrières : celle de fonctionnaire et d’homme public,
celle d’écrivain et de poète.
L. S. Senghor a passé sa petite enfance à Joal, dans
sa famille.
Son père appartenait à la bourgeoisie sérère
et possédait une certaine aisance financière.
L’œuvre poétique de L.S. Senghor est imprégnée
de ses premiers souvenirs : près de sa mère, qui a beaucoup
compté pour lui, et de ses nombreux frères et sœurs.
Il est d’abord éduqué par des missionnaires catholiques
puis poursuit ses études à Dakar jusqu’à
son baccalauréat. Il obtient alors une bourse pour la Sorbonne,
où il se pénètre de la culture littéraire
française.
Il est reçu à l’agrégation de grammaire
et devient le premier Africain titulaire de ce diplôme. Il rencontre
Georges Pompidou dont il restera « l’ami plus que frère
». Il enseigne dans des lycées français jusqu’à
la guerre, qu’il effectue dans l’infanterie coloniale.
Il est fait prisonnier. À son retour, il -commence très
vite une carrière politique.
Il est élu en 1945 à l’Assemblée constituante,
puis en 1946 à l’Assemblée nationale. En 1955,
il est nommé secrétaire d’État à
la présidence du Conseil, chargé des problèmes
de la jeunesse.
Il dirige l’Union progressiste sénégalaise. Il
est, en 1959, l’un des fondateurs de la Fédération
du Mali et devient en 1960 le premier président de la République
du Sénégal. Il quittera volontairement son poste vingt
ans plus tard, le 31 décembre 1980.
Son option politique est le socialisme, un socialisme humaniste, plus
affectif que doctrinaire, plus proche de celui de Jaurès que
de celui de Karl Marx.
Je l’ai rencontré à diverses reprises lorsqu’il
exerçait ses fonctions -présidentielles. J’ai
le souvenir d’un chef d’État extrêmement
réfléchi et responsable. Son attention se portait sur
le long terme et c’est pourquoi il se préoccupait particulièrement
des problèmes d’éducation qui lui paraissaient
la condition du développement économique du Sénégal
et de sa véritable émancipation. Rétrospectivement,
il faut bien constater que ses choix étaient les bons : le
Sénégal offre aujourd’hui à l’Afrique
noire un modèle de mesure, de stabilité et de raison.
Parallèlement à cette carrière politique bien
remplie, Léopold Sédar Senghor a construit une œuvre
poétique originale.
Tout commence par la rencontre de trois écrivains noirs : le
Guyanais Léon Gontran Damas, le Martiniquais Aimé Césaire
et lui. Ils fondent une revue contestataire « L’étudiant
noir ». Ensemble ils lancent l’idée qui va profondément
modifier le concept de la culture africaine : l’affirmation
et la défense de la négritude. Les noirs d’Afrique,
ou originaires de l’Afrique, possèdent une identité
commune, fondée sur une culture, des valeurs et des comportements
qui leur sont propres et méritent le respect.
C’est cette notion de négritude qui inspire, dès
l’immédiat après-guerre, les premières
œuvres poétiques de L. S. Senghor : Chants
d’ombre (1945), Hosties noires
(1948), Anthologie de la nouvelle poésie
noire et malgache de langue française (1948), préfacée
par J.-P. Sartre.
D’abord conçue comme contestataire, la négritude
apparaît progressivement, au fil de l’œuvre poétique
de L. S. Senghor, comme un socle de culture préparant la réalisation
d’un monde pacifique et sans race. La reconnaissance de la culture
noire est conçue comme une forme et un instrument de libération.
C’est ce qui apparaît vraiment dans ses dernières
œuvres et notamment dans Éthiopiques
(du grec aithiope : ce qui est noir…), publié en 1956.
La poésie de L. S. Senghor est originale. Elle est presque
uniquement d’inspiration africaine. Elle ramène inlassablement
à l’Afrique, à ses paysages, à sa flore,
à sa faune, à ses espaces, à ses parfums, à
ses couleurs, à ses rythmes. L. S. Senghor est conscient de
faire œuvre nouvelle. Certes, dans son « Dialogue »
sur la poésie française, il reconnaît ses maîtres
: Hugo, Baudelaire, etc… Mais la substance, la tonalité
de ses poèmes sont modernes, disons rimbaldiennes. Pour L.
S. Senghor, la poésie n’est pas séparable de la
musique qui doit l’accompagner. Elle est faite pour être
dite et pour créer l’émotion. Car « l’émotion
est nègre »…
Cette œuvre si sincère et si particulière a déterminé
l’Académie française à élire en
son sein L. S. Senghor.
Étrangement, jamais L. S. Senghor n’écrira de
poème dans l’une des langues africaines qu’il connaît
si bien : sa langue maternelle, le sérère, ou le wolof,
la langue la plus pratiquée au Sénégal. Il écrira
toujours en français.
De là une question souvent posée : qui était
réellement L. S. Senghor ?
« Un Français peint en noir » comme le disait un
autre ami de la France, son partenaire le président Houphouët
Boigny ? Ou bien un pur Africain ? Un poète noir ou un poète
blanc ?
En rédigeant pour le quai Conti l’éloge de L.
S. Senghor, je me suis, moi aussi, longuement posé la question.
Et je pense avoir trouvé la bonne réponse : la question
n’est pas pertinente.
Les hommes sont très souvent prisonniers des catégories
qu’ils ont eux-mêmes inventées. C’est vrai,
même des sciences dites exactes : la physique quantique ne respecte
pas nos catégories, souvent évidentes pour nos sens,
d’ondes et de particules. De même, L. S. Senghor n’est
une énigme que parce qu’il échappe à nos
distinctions : blanc, noir, africain, européen… Il est
– probablement le premier – la synthèse de l’âme
noire et de la culture blanche et ce n’est pas le comprendre,
ne pas voir ce qu’il est réellement, que de tenter de
le réduire à l’une ou à l’autre de
nos catégories traditionnelles. Il est blanc-noir, à
moins qu’il soit noir-blanc. L’un et l’autre à
la fois. Il préfigure le temps où cette distinction,
avec toutes ses connotations, aura perdu la signification que nous
lui donnons aujourd’hui.