Il se porte comme le Pont-Neuf, dit le dicton populaire. Depuis quatre
siècles, le plus célèbre des ponts de Paris tient
accrochées ensemble l’île-mère de la capitale
et ses deux rives si différentes à l’origine,
à gauche l’université, à droite la ville.
Le nom même qui lui est resté, contre toute attente,
témoigne avec une éloquente simplicité du caractère
que les contemporains ébahis lui avaient d’emblée
reconnu : la nouveauté, la modernité. Ils n’avaient
auparavant connu que des traversées du fleuve par des ouvrages
de bois ou de pierre, fragilisés par les crues ou par les incendies,
et qui dressaient dans le paysage les hautes murailles de leurs maisons
bâties sur leurs piles et leurs arches. À l’intérieur,
c’était un front ininterrompu de chaque côté
de la voie publique, d’où l’usager ne pouvait apercevoir
la Seine. Pour la première fois, par la volonté conjuguée
de deux rois, un vaste pont de pierre, large et solidement construit,
n’était pas seulement conçu comme un moyen de
passage, mais comme un espace libre favorable à la promenade,
une terrasse lancée sur la rivière, un geste architec-tural
magistralement dressé dans le plus beau site de la capitale,
dans la -perspective du Louvre.
Depuis longtemps, les Parisiens de l’Ouest réclamaient
un nouveau pont afin d’éviter le détour par le
pont au Change et le pont Saint-Michel lorsqu’ils voulaient
se rendre de la rive droite à la rive gauche. Il en fut question
dès 1378, sous Charles V, mais la liaison nécessaire
ne fut assurée, épisodiquement, que par un bac qui traversait
depuis le Louvre jusqu’à l’hôtel de Nesle.
Soucieux de la beauté de sa capitale, Henri III décida
d’aller plus loin dans la réalisation du vœu de
ses sujets. Il avait poursuivi les travaux engagés par François
Ier et Henri II au Louvre, et la communication du palais avec l’île
de la Cité et avec le -nouveau quartier aristocratique qui
se construisait au bourg Saint-Germain lui parut justifier l’onéreux
projet qu’il prit entièrement à sa charge.
Après l’adoption du parti architectural par une commission
nommée par lui, le roi posa la première pierre le 31
mai 1578 en présence des deux reines, sa mère et son
épouse. Fait de deux ponts alignés sur un même
axe au-dessus du grand bras et du petit bras, l’ensemble devait
comporter un décor monumental à l’antique, arcs
de triomphe et obélisques. Au-dessus des piles, le parapet
était agrémenté d’aimables balcons en saillie
semi-circulaire, sur un modèle déjà expérimenté
au château de Chenonceau. Menés par l’entrepreneur
Pierre Des Illes, avec la collaboration de Baptiste Androuet du Cerceau,
l’architecte favori du roi, les travaux commencèrent
par la rive gauche et durèrent fort longtemps. Dix ans plus
tard, toutes les piles étaient hors de l’eau, mais le
tablier manquait encore.
Une fois maître de Paris et du royaume, Henri IV décida
de poursuivre le projet de son prédécesseur dont il
reconnaissait la nécessité et la grandeur monumentale,
et il fit abandonner la construction de maisons que la Ville avait
fait programmer sur le pont, par routine. Repris dès 1598 par
les maçons Guillaume Marchant et François Petit, les
travaux s’achevèrent par la visite des experts le 8 juillet
1606. Dès l’année suivante, le roi amplifiait
son grand dessein d’urbanisme en décidant l’aménagement
de la « place Dauphine » sur l’ancien jardin de
forme triangulaire qui s’étendait entre le palais de
la Cité et le nouveau pont. Elle devait être bordée
de maisons de brique et pierre à l’ordonnance uniforme
– comme celles de la place Royale1 – dressées entre
la place et les deux quais.
Fidèle au goût des Médicis pour les monuments
héroïques, la reine Marie s’était entremise
avec la cour de Florence pour faire exécuter la statue équestre
de son époux et la dresser sur le terre-plein bâti au
cœur du dispositif, surplombant les îlots bas de la pointe
qu’occupe aujourd’hui le jardin du « Vert Galant
». La statue ne fut érigée qu’après
la mort du roi, en 1614. Aux pieds du fameux « Cheval de bronze
», les Parisiens prirent l’habitude de s’attrouper
et de venir aux nouvelles, badauds toujours prêts à applaudir
camelots et saltimbanques. Bien des grandes heures de l’histoire
de France ont trouvé leur écho sur le Pont-Neuf, jusqu’à
la Révolution française qui mit bas la statue du roi,
rétablie sur l’ordre de Louis XVIII en 1818.