Pour qui s’intéresse de près ou de loin à
la musique – celle que le XXe siècle aura baptisé
« grande musique » au moment même où il commençait
à restreindre sa place – Mozart représente une
image idéale de classicisme. Tout comme Raphaël dans l’Italie
du XVIe siècle ou Molière dans la France du XVIIe siècle.
Si cette commode et trompeuse étiquette de classique peut ainsi
se concentrer en grandes figures de l’art, à des périodes
chronologiques aussi -différentes et sur deux siècles
entiers, cela prouve, à tout le moins, qu’elle désigne
un homme de génie, capable de synthétiser à la
fois l’esprit de sa nation d’origine et son rayonnement,
à plus ou moins brève échéance, bien au-delà
des frontières. C’est donc qu’il a existé,
pendant ces deux siècles, une Europe unifiée par l’art
et la pensée, ce qui n’est peut-être plus aussi
évident au XXIe siècle, où l’un et l’autre
trouvent plus difficilement leur place de facteurs organiques d’une
civilisation nécessairement planétaire.
Mozart a édifié par son œuvre un monument qui passe
encore aujourd’hui pour une « valeur classique »
de la culture occidentale.
Mais on aurait tort d’oublier que cela est dû d’abord
au rapport d’un artiste hors du commun avec la société
de son temps. Donc à l’histoire personnelle de l’enfant
prodige qu’a été Mozart, que son père a
fait voyager dans les pays germaniques, en France, aux Pays-Bas, en
Angleterre et en Italie. Partout il a ainsi dépassé
la condition domestique qui était alors celle d’un musicien,
en attirant sur lui l’admiration des esprits les plus éclairés.
L’enfant, puis l’adolescent Mozart, a connu ainsi tous
les styles de musique qui se pratiquaient alors dans l’Europe
musicale. Son oreille d’une acuité exceptionnelle (comme
chez tout enfant prodige musicien) a tout capté de ces expériences,
pour donner naissance à un fleuve dont les affluents sont les
courants stylistiques majeurs – italiens, français et
germaniques – de son temps. Mais c’est aussi le résultat
d’une absolue originalité de pensée, singularité
qui marque d’un sceau personnel tous ces apports extérieurs,
et maintenue pendant toute une vie, même relativement brève,
même faite autant de déboires que de succès.
Et cette exceptionnelle ouverture s’étendra encore, dans
sa maturité, de la géographie à l’histoire.
Passé, par sa redécouverte parfaitement insolite à
l’époque, de la musique quasi oubliée d’un
de ses plus grands prédécesseurs : Jean-Sébastien
Bach. Présent, parce que sa seule admiration non restrictive
pour un de ses contemporains ira à Josef Haydn, que nous reconnaissons
aujourd’hui encore comme le seul capable de s’égaler
à lui. Futur, enfin, puisque bien des aspects de sa musique
laissent présager ce que deviendra le romantisme -naissant.
Universalité qui embrassera aussi tous les genres musicaux,
car il a abondamment servi, sans exception, chacun d’eux : de
l’opéra au concerto, de la musique de chambre au lied,
de la fugue à l’improvisation.
Mais dans l’admirable égalité de cet œuvre,
deux genres le mettent absolument hors de pair : l’opéra
et le concerto, les deux seuls d’ailleurs où Haydn, comme
il l’a reconnu lui-même, se place en retrait. Cette excellence
-souligne aussi un autre trait majeur : que le génie mozartien
est essentiellement d’essence dramatique. Et quel que soit l’art
que l’on considère, quelles que soient ses idiosyncrasies,
souvent peu transposables dans un art voisin, force est de constater
que le nerf du dramaturge y traduit toujours une énergie essentielle.
Aussi bien chez Shakespeare que chez Balzac, Michel-Ange que Picasso,
Bach que Pasolini. Mozart a écrit lui-même, à
plusieurs reprises, qu’il ne perdait jamais de vue le sens de
« l’effet » que devait produire sa musique sur ses
auditeurs, et il va de soi qu’il n’entendait pas par ce
terme une simple opération publicitaire. C’est bien pourquoi
nous assistons aujourd’hui à l’un de ses opéras
avec une curiosité aussi neuve et soutenue qu’au concert
d’un de ses quintettes à cordes.
À peine dix ans après sa mort, il a pris aussitôt
une place privilégiée dans le Panthéon imaginaire
de l’art occidental. Nous avons aujourd’hui assez de recul
pour mesurer qu’elle doit beaucoup à deux vertus essentielles
de son génie créateur : le sens de l’harmonie
civilisatrice et le souci constant de l’intérêt
dramatique.