Paul Marmottan, par ses écrits, ses collections, ses donations,
s’est imposé comme l’un des acteurs principaux,
dans la mouvance d’un Frédéric -Masson ou d’un
Edmond Rostand, du retour au premier Empire et au goût néoclassique
sous la IIIe République.
Le fils de Jules Marmottan (1829-1883), qui fut le directeur de la
Société houillère de Bruay (Pas-de-Calais) et
l’une des figures du monde industriel de l’époque,
aurait pu, aurait dû devenir un entrepreneur, un gestionnaire.
Il n’en fut rien. Après de classiques études juridiques,
Paul Marmottan tente un moment une carrière administrative,
étant nommé en 1881 et par protection conseiller de
préfecture à Évreux. Il démissionne en
moins d’un an et se construit une vie qui ne sera pas celle
d’un rentier sybarite, mais celle d’un amateur devenu
professionnel, d’un chercheur-écrivain aux centaines
de publications, d’un collectionneur passionné. L’essentiel
est qu’il sut, très tôt, donner un sens, une unité
à ses passions : il sera le redécouvreur de cette Europe
napoléonienne qui apprenait à vivre avec le Code civil
et dont les cours, anciennes et nouvelles, vivaient à l’heure
de ce Paris où Percier et Fontaine inventaient et imposaient
avec et pour Napoléon le dernier des avatars d’un néoclassicisme
qui allait mériter l’appellation de style Empire.
Paul Marmottan débute dans les lettres à 21 ans avec
un recueil de poèmes à compte d’auteur, Les Primevères,
où il exprime la banale mélancolie d’un jeune
homme à la croisée des chemins. En fait, l’élève
du sévère collège de Juilly, l’adolescent
qui assiste désespéré à la défaite
de 1870, le touriste précoce et fortuné qui, à
18 ans, avait déjà parcouru l’Italie, l’Allemagne
et même l’Égypte débutait ainsi une véritable
carrière de voyageur européen. Paul -Marmottan eut très
tôt l’intuition de sa vocation. Il sera, au plus exigeant
sens des termes, un amateur-connaisseur. Amateur, car il ne sera jamais
ni chartiste, ni universitaire, ni conservateur de musée. Ses
incessantes et compulsives publications, qu’elles concernent
Paris, les arts ou le premier Empire seront chaque fois des rencontres
avec un document, un objet, une information dont l’historien
fait une communication, un addendum à une synthèse toujours
repoussée.
Qu’importe, puisque cet amateur est aussi un « connaisseur
». Par le contact direct avec une pièce d’archives
ou un dessin signé, avec une estampe, il peut donner vie et
réalité à un épisode de l’histoire,
à un nom d’artiste, à la figure d’un événement.
À force de repérer des tableaux au hasard des ventes,
des chines, le « connaisseur » sait reconnaître
les signatures, distinguer les manières, reconstituer un œuvre
peint. À force de visiter les fonds d’archives, d’acquérir
ou de faire copier les documents, de regrouper les témoignages,
-l’historien-amateur arrive à restituer le contexte d’un
événement.
La manière de Paul Marmottan est celle d’un homme du
concret, du constat. Son génie, tout prosaïque, est de
tisser d’une pièce d’archives à une autre
une tapisserie d’où émerge par exemple la figure
d’Élisa Bonaparte, cette sœur aînée
et revêche de Napoléon qui avait reçu une part
du génie de son frère et l’appliqua dans la gestion
du grand duché de Toscane et de la principauté de Lucques.
Paul Marmottan en fut l’historien d’élection.
Le collectionneur avait l’exemple de son père, grand
acquéreur de -primitifs nordiques et fidèle client de
l’étonnant marchand Brasseur installé à
Cologne. Le goût du fils était apparemment moins ambitieux
; il allait d’abord aux peintres natifs du Nord de la fin du
XVIIIe et du début du XIXe. On doit à Marmottan les
biographies des Watteau de Lille ou de Louis Boilly dont il sut acquérir
un des plus imposants ensembles de portraits. Paul Marmottan aimait
particulièrement, en précurseur, ces paysagistes marqués
par l’enseignement du peintre Pierre-Henri de Valenciennes,
auteur en 1801 d’un mémorable traité sur le paysage.
Les peintres de Barbizon et les impressionnistes avaient renvoyé
ces peintres dans l’enfer d’une nature recomposée.
C’est Paul Marmottan qui permit de revoir un Victor Bertin dont
Corot se proclamait l’élève, un Bidauld. L’École
française de peinture (1789-1830), livre paru en 1886, où
Marmottan donne les biographies de ses chers petits maîtres
français du XIXe, apparaît aujourd’hui comme un
livre précurseur. Chaque fois, le collectionneur sait acquérir
parallèlement des œuvres qui valent témoignages
et références. Marmottan historien d’art et Marmottan
collectionneur ont le génie de confronter et réunir
le texte et l’image.
C’est ce que pratique l’historien de l’Europe napoléonienne.
Paul -Marmottan eut, l’un des premiers, l’intuition que
l’Europe dite napoléonienne ne fut pas seulement un passage
momentané mais le lieu d’une adaptation -décisive
au monde moderne. En acquérant systématiquement dans
ses voyages et chez ses libraires patentés les journaux, les
périodiques, les guides, les -almanachs, les descriptions,
les recueils économiques et administratifs, Paul Marmottan
regroupait les témoignages dont il usait pour ses propres articles
mais dont il savait qu’ils constitueraient autant de pierres
d’attente pour les futurs chercheurs. C’est le sens et
la justification de ses donations principales faites à l’Académie
des beaux-arts dont il ne fut du reste jamais membre : le musée
Marmottan à Paris, rue Louis Boilly où les arts sous
l’Empire sont -présents à travers des œuvres
rares, inattendues, significatives, la bibliothèque de Boulogne-Billancourt
d’autre part qui rassemble et conserve les glanes d’un
voyageur et curieux européen à la recherche de la mémoire
de ces années 1800 où les anciens et nouveaux régimes
apprenaient à vivre et fonder un monde neuf.