S’il fallait résumer la personnalité d’Emmanuel
Levinas en quelques mots, trois suffiraient : le courage, l’intelligence,
la modestie. Courage d’un homme qui a connu la persécution
et l’exil ; intelligence de qui sut -s’orienter dans un
destin bouleversé et en tirer un humanisme exemplaire ; modestie
de qui ne s’occupa jamais que de ces choses – le Très
Haut, la vérité – qui -mettent chacun à
sa place.
Jamais Emmanuel Levinas, né le 12 janvier 1906 dans la communauté
juive de Kovno en Lituanie, arrivé en France à l’université
de Strasbourg en 1923, naturalisé français en 1931,
n’aurait imaginé que sa personne puisse faire l’objet
d’une célébration nationale. De son vivant, il
n’a brigué aucun honneur, se réjouissant surtout
d’endosser l’uniforme français pour défendre
le sol de la patrie des droits de l’homme. Sinon, il est resté
des décennies durant directeur d’un lycée où
il assurait également l’enseignement de la philosophie.
Et c’est bien parce que son maître Jean Wahl l’y
a poussé qu’il s’est décidé, après
avoir soutenu sa thèse d’État, à postuler
à l’université-Poitiers –. Il avait plus
de -cinquante ans, il était l’auteur de Totalité
et infini.
Sa renommée internationale actuelle, les traductions de ses
textes en plus de vingt langues, une demi-douzaine de doctorats honoris
causa dans le monde en témoignent : Levinas avait produit
une œuvre majeure de l’histoire de la philosophie.
Levinas a appliqué non seulement sa science de philosophe mais
aussi son expérience des rapports de la raison et de la réalité.
Dans l’écart – anti-hégélien –
du réel et du rationnel réside la brèche de l’extériorité,
l’accueil de l’autre, le début de l’entretien
je-tu comme possibilité de la paix. En refusant à la
philosophie le confort du totalitarisme ontologique, la connaissance
de l’être qui déterminerait son sens, fût-ce
sous des modes phénoménologiques et existentialistes,
Levinas bouleverse la métaphysique occidentale, en y imposant,
contre l’obsession de l’être, l’éthique
comme philosophie première.
Certes, Levinas, et Sartre le reconnut, fut en France l’introducteur
de la phénoménologie, par le truchement de sa première
thèse consacrée à Husserl. Mais sa philosophie
s’est développée dans l’ouverture sur la
pensée juive de la -responsabilité, sur la réception
sensible des questionnements pré-philosophiques de la littérature
russe, sur les événements de l’histoire contemporaine
qu’il a vécus depuis la gloire des Romanov jusqu’à
l’effondrement du bloc de l’Est.
Au fil de cette existence s’est élaborée une pensée
dont l’audace et -l’originalité sont de remplacer
le primat de l’être par le primat de l’autre. À
l’être qui s’efforce dans l’identité,
Levinas oppose celui qui répond, l’obligé de qui
l’appelle. La philosophie commence dans le dialogue, la vie
ne dure que dans et par l’entretien. À l’amour
de la sagesse, Levinas substitue la sagesse de l’amour.