Paul Léautaud ne considérait pas l’écriture
comme un métier, mais comme un style de vie, une attitude existentielle.
La fiction n’intéressait pas cet égotiste, qui
cultivait deux principes, la liberté et l’amusement.
Dans les documents d’archives, l’écrivain apparaît,
entouré de ses animaux – des chiens comme Ami ou Mlle
Barbette, à qui il offrait un volume de Paul Fort « par
jour ou tous les deux jours selon sa voracité », des
chats comme Chat Souris, Chat Radis ou Picasso cou gris, sans compter
sa guenon ou son oie, baptisée Aurel, du nom d’une femme
de lettres qu’il détestait – ou seul, comme dans
ce cliché de 1953, avec sa toque de fourrure, son écharpe
à carreaux, ses vestons superposés (portait-il ce jour-là
ce caleçon dont il avait recousu les -boutons au fil noir ?)
et son sac à provisions, rempli de pain dur. Le défenseur
acharné de la cause animale était un original. De tous
les visages qu’il s’était composés, lequel
privilégier ? Comment le définir ? L’âme
du Mercure de France ? Celui par qui le scandale arrive ? Une langue
de vipère ? Un rire -diabolique ? Une voix de sirène
? Ce qui est certain, c’est que le vieil ermite de Fontenay-aux-Roses
souffrait de blessures d’enfance, difficiles à cicatriser.
Bâtard, né dans un milieu de comédiens et abandonné
à la naissance par sa mère, Léautaud doit travailler
dès l’âge de quinze ans. Après une série
de métiers de fortune, il se partage entre la basoche et la
littérature. En 1895, grâce à son ami Adolphe
van Bever, coauteur de la célèbre anthologie en trois
volumes des Poètes d’aujourd’hui (1900-1929), il
rencontre Alfred Vallette, qui édite ses Essais de sentimentalisme
(1896-1900) et l’emploie, de 1908 à 1941, comme chroniqueur
et secrétaire de rédaction au Mercure de France.
Dans Le Petit Ami (1903), Léautaud relate ses jeunes années,
sa vie au milieu des lorettes et ses retrouvailles éphémères
avec la carissima mater, femme mythique, proche mais interdite, qui
hante le music-hall et la chambre. Dans
In Memoriam (1905), il n’entre pas tout de suite « dans
le vif du sujet », si ce mot n’est pas exagéré
quand il s’agit d’un mort (son père), mais évoque
encore une fois la « créature délicieuse »
(sa mère), à qui il consacrera plusieurs feuillets inédits
d’Amours (1906). Léautaud ne se libèrera jamais
de ces œuvres à caractère autobiographique et n’aura
de cesse de les remettre sur le métier.
Hanté par la peur de manquer d’inspiration, il a besoin
des contraintes du travail mercenaire, mais il pratique avec maestria
l’art de la digression. -Critique dramatique, il s’invente
un alter ego, « vieux bourgeois célibataire et maniaque
», qui le représente tant à l’Odéon
qu’au Théâtre de l’Œuvre ou au Vieux-Colombier,
et il publie, sous pseudonyme (à l’instar de Stendhal,
l’un de ses auteurs favoris), Le Théâtre de Maurice
Boissard (1926 et 1943). Croque-notes de la vie douce-amère,
il publie Passe-Temps (1929). Et il accumule matériaux publics
et privés pour son livret de littérature-épargne.
En effet, de 1893 à 1956, il enfante les 7 000 pages de son
Journal littéraire (1954-1966). Ses Journaux particuliers sur
ses amours avec Anne Cayssac (1956 et 1989) et Marie Dormoy (1986)
ont partie liée avec les pages érotiques du Petit Ouvrage
inachevé (1964).
« Quand on est un écrivain, le tempérament passe
par-dessus l’émotion » (Journal littéraire,
22 décembre 1909). Au lyrisme, Léautaud préfère
le plus souvent la distance, le trait vif, l’expression qui
fait coup de poing. Il manie le sarcasme et l’ironie. Avec verve,
il s’en prend à la morale, à la religion –
Comme disait l’abbé Mugnier : « Comment ! il n’y
a pas d’Enfer ? Mais si, il y a un Enfer. C’est absolument
sûr. Seulement, il n’y a personne » (Journal littéraire,
28 juin 1933) –, à la société, à
l’ordre établi, à la police, au patriotisme et
à la famille. Pour Léautaud, rien n’est tabou,
ni la sexualité, ni la mort. D’un même ton guilleret,
il peut vanter le « décolleté » des propos
féminins et dire à -propos de son défunt père
: « Quelle singulière idée, pour un mardi-gras,
de s’habiller en mort ! ». Écrivain de nécrologies,
il n’hésite pas à rédiger la sienne :
Aujourd’hui, Léautaud
est bien vivant. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger
dans son Journal littéraire ou
de réécouter ses Entretiens
avec Robert Mallet (1950-1951).