Recordman du monde et héros populaire, Jules Ladoumègue
est aussi le symbole de la lutte entre amateurs et professionnels
qui déchire les milieux sportifs de l’entre-deux-guerres.
Né dans un milieu très modeste de la banlieue bordelaise,
Jules Ladoumègue ne connaît ni son père, mort
accidentellement quatre mois avant sa -naissance, ni sa mère,
décédée tout aussi tragiquement alors qu’il
n’est âgé que de 17 jours. Dans l’immédiat
après-guerre, il découvre le sport dans un patronage
et remporte ses premières courses en athlétisme. Après
plusieurs saisons à Bordeaux entre 1921 et 1925, il rejoint
à Paris le meilleur club du moment, le Stade Français,
avant de passer au Club athlétique des sports généraux.
Il -multiplie alors les victoires, devient international en 1926,
bat son premier record de France sur 1500 mètres en 1928 et
participe aux jeux Olympiques d’Amsterdam la même année
où il empoche une médaille d’argent, faisant oublier
le défunt Jean Bouin.
Commence alors une éblouissante série de performances,
avec six records du monde battus entre octobre 1930 et octobre 1931.
Ces succès sportifs, à un moment où se constitue
le culte du champion exemplaire et où les grandes compétitions
s’imposent comme un spectacle apprécié, font de
Ladoumègue un héros d’autant plus populaire que
sa trajectoire est placée sous le sceau de la méritocratie.
Sa vie et ses prouesses sont d’ailleurs largement -commentées
dans la presse. Mais le contexte est aussi celui de la crispation
des instances sportives sur les valeurs de l’amateurisme sur
fond de naissance du football professionnel. Malgré la défense
d’un Jean Giraudoux, malgré aussi son exceptionnelle
popularité, Ladoumègue est accusé en 1931 par
les dirigeants de la Fédération française d’athlétisme
(FFA) d’avoir réclamé de l’argent pour courir.
Il est finalement disqualifié le 4 mars 1932 pour professionnalisme
dans ce que la presse qualifie alors d’« affaire Ladoumègue
». Ni les demandes officielles du ministre Ernest Lafont, ni
le soutien de célébrités, ni la course-exhibition
triomphale organisée par Paris-Match en son honneur en novembre
1935 ne lui permettent d’être réhabilité
avant 1943.
Toutefois, les talents -sportifs de Ladoumègue autant que le
sentiment d’injustice inspiré par sa -disqualification
auront créé une mobilisation collective durable et un
fort sentiment d’identification faisant du coureur bien davantage
qu’un simple champion.