On a souvent identifié Émile de Girardin aux héros
de Balzac. Enfant naturel, dont on a maquillé l’acte
de naissance pour masquer la relation adultère entre une femme
mariée et le marquis de Girardin, il manifeste tôt son
immense ambition et la modération de ses scrupules. Grâce
à la presse, qu’il conquiert à la suite d’affaires
financières plus ou moins douteuses, il bâtit une fortune
qui, de la monarchie de Juillet aux débuts de la IIIe République,
lui permet de tutoyer les grands. Mais Émile de Girardin reste
d’abord l’un des entrepreneurs de presse les plus modernes
et les plus inventifs du XIXe siècle.
Successivement employé dans les bureaux de la maison du roi
et agent de change, il s’essaie à la littérature
(avec, en 1827, un roman aux accents autobiographiques, Émile),
devient inspecteur des Beaux-Arts et tente des opérations spéculatives
qui le conduisent à créer ses premiers journaux : Le
Voleur (1828), La Mode (1829). Girardin fréquente alors les
salons mondains, où il rencontre Delphine Gay, muse de la Restauration,
qu’il épouse en 1831. Après avoir fondé
quelques périodiques (comme le Journal des connaissances utiles,
1831), il se lance dans la presse quotidienne, naturellement politique,
réservée aux élites et diffusée sur abonnement,
à cette époque. La Presse, qu’il fonde le 1er
juillet 1836, promeut un concept nouveau : celui de la presse à
« bon marché ». Pour conquérir le lectorat,
Girardin réduit de moitié le prix de l’abonnement,
le manque à gagner étant compensé par la manne
publicitaire, établit le roman-feuilleton et le fait divers
comme des genres incontestés de l’information quotidienne.
Si La Presse n’atteint pas toujours l’audience escomptée
(78 000 ex. tirés en 1848), ses articles souvent polémiques
font parler, et du journal et de son directeur. En 1848, s’estimant
atteint dans son honneur par le quotidien de Girardin, Armand Carrel
(rédacteur en chef du National) l’entraîne dans
un duel où ce dernier trouve la mort.
Élu député de la Creuse en 1834, Girardin achète
des titres qu’il renfloue avant de les revendre, et traduit
au Parlement et dans les allées du pouvoir l’influence
gagnée par la presse. L’homme n’a jamais cherché
à contrarier le sens du vent politique. L’orléaniste,
ami de Guizot, se rallie à la République en 1848 et
se rapproche de Louis-Napoléon Bonaparte. Sa condamnation du
coup d’État du 2 décembre lui vaut un court exil
en Belgique. Revenu en France, il reprend sa carrière d’entrepreneur
de presse et, en 1866, achète La Liberté, feuille légitimiste
qui végète.
Après avoir salué l’ouverture du régime
(1868), encouragé la guerre contre la Prusse (1870), il joue,
la République venue, Thiers contre -Gambetta et se rallie finalement
aux opportunistes. Son étoile ne s’éteint pas,
d’autant qu’en 1873 il acquiert le très populaire
Petit Journal (600 000 ex.) qu’il place au service de la République
modérée. Député de Paris (1876), directeur
d’un nouveau quotidien, La France, président de la commission
qui, dès 1878, prépare la loi sur la presse (votée
en 1881), le « Napoléon de la presse », comme on
le surnomma, achève de conquérir, avec la République,
le prestige et la -respectabilité après lesquels il
courut toute sa vie.