Élève ingénieur envoyé en stage au Commissariat
à l’énergie atomique, je me présentai,
un beau jour de septembre 1955, devant son chef, l’administrateur
général Pierre Guillaumat, et me hasardai timidement
à lui expliquer que, ne connaissant rien à la physique
nucléaire, je souhaitais suivre à Saclay l’enseignement
de ce qui allait devenir les cours du Génie atomique. Sa réponse
fut brève : « Soyez lundi matin à Marcoule, il
y a là-bas quelque chose qui presse et on y a besoin de vous
». On était déjà dans ce qui n’était
pas encore les trente glorieuses et la construction de la France moderne
battait son plein.
Ce qui pressait, c’était le réacteur nucléaire
G1 (on disait alors la pile atomique), dont le gouvernement avait
passé commande au CEA en 1954, avec mission de le mettre en
route au tout début de 1956. Et ce lundi matin-là, je
me retrouvai au milieu d’un vaste chantier, à proximité
du Rhône, d’où émergeait lentement la cheminée
de 100 mètres de haut qui allait devenir le symbole visuel
du centre de Marcoule. Des bétonnières s’y activaient
encore alors qu’à quelques mètres des soudeurs
assemblaient des tuyauteries et que d’autre tiraient déjà
des câbles. Et tout ce monde-là mit tant de cœur
à l’ouvrage que, le 7 janvier suivant, G1 divergeait,
sensiblement dans les délais prévus. Après seulement
18 mois de construction ! Tous ceux qui ont ensuite participé
à des réalisations nucléaires ont fantasmé
sur ce délai-là.
Si la France avait déjà deux réacteurs de recherche
en fonctionnement, Zoé et EL2, G1 était la première
« pierre » industrielle de tout le nucléaire français,
civil aussi bien que militaire. On ne le disait guère à
l’époque, dans un CEA encore sous le choc du départ
de Frédéric Joliot-Curie, mais tous s’en -doutaient
: l’objectif de G1 était double, d’une part pour
la première fois en France, produire une quantité significative
d’énergie à partir de la fission de l’uranium,
d’autre part produire les premiers kilos de plutonium de façon
à nous familiariser avec le matériau de la bombe française
à venir. La France ne disposant à l’époque
ni d’uranium enrichi, ni d’eau lourde, le réacteur
ne pouvait être qu’à base d’uranium naturel
et de graphite ; d’où son nom de G1.
Diverger un réacteur n’est qu’une étape
dans le processus de sa mise en service, celle au cours de laquelle
on charge progressivement les barreaux -d’uranium jusqu’au
point où il y en a suffisamment pour que la réaction
en chaîne s’établisse. Mais c’est une étape
qui a une grande valeur symbolique. C’est le moment où
les spécialistes nucléaires, physiciens, ingénieurs
de sûreté et de protection, vérifient leurs calculs
et s’assurent qu’ils ont la pleine maîtrise de ce
qui se passe entre les neutrons et les noyaux d’uranium. Un
test particulièrement important ce 7 janvier 1956, s’agissant
d’une installation d’un type inédit en France,
et non exempt d’incertitudes, puisqu’à l’époque
chaque pays gardait jalousement ses connaissances à l’abri
des regards trop curieux.
Beaucoup de gens s’étaient rassemblés dans le
hall de G1. Parmi eux, aux côtés de Pierre Guillaumat,
le haut-commissaire Francis Perrin, figure emblématique de
la grande tradition nucléaire française. La majorité
d’entre eux assistait pour la première fois à
une divergence. Dès que les « amplis » commencèrent
à retransmettre les bip… bip... des compteurs de neutrons,
un grand silence s’établit. Puis le rythme s’accéléra,
le crépitement devint continu et de plus en plus intense. Et
je suis sûr que certains, spécialistes de béton
ou de mécanique, ne purent s’empêcher de penser
: « Ça y est, on diverge, mais si ça ne s’arrêtait
pas … ». Et puis, quelque part, quelqu’un donna
l’ordre de faire chuter les barres, la galopade exponentielle
des neutrons cessa, et les applaudissements éclatèrent.
Tout était en ordre : les spécialistes avaient fait
les bons calculs, les ingénieurs pouvaient prendre le relais.
Quelques mois plus tard, le 28 septembre, les premiers kWh électronucléaires
français sortaient du petit turbo-alternateur placé
à côté de la pile.
C’est à partir de cette étape décisive
que physiciens et ingénieurs nucléaires vont réaliser
à Marcoule G2 et G3, ses successeurs directs, puis les centrales
« graphite-gaz » construites par EDF à Chinon,
à Saint-Laurent-des-Eaux et dans le Bugey. Outre les milliards
de kWh produits, ces réalisations -permirent à notre
pays de pratiquer, suivant l’expression de Marcel Boiteux, sa
« gymnastique nucléaire » et de réussir,
avec une pleine conscience des impératifs de qualité
et de sûreté, la phase suivante, celle qui, à
la suite de la crise pétrolière de 1973, devait doter
la France, grâce à la mise en service de 58 centrales
à uranium enrichi et à eau légère, d’une
production d’électricité (nucléaire et
hydraulique) pratiquement totalement nationale. Notre pays, où
avaient été déposés en 1939 les premiers
brevets nucléaires, mais qui s’était ensuite trouvé
distancé pendant la Seconde Guerre mondiale, démarrait
ce 7 janvier 1956 l’effort considérable qui en ferait
cinquante ans plus tard le leader mondial de l’électronucléaire.
Coïncidence, un mois après la divergence de G1, le 14
février, la France eut la satisfaction de voir jaillir le premier
pétrole saharien. Malgré les aléas de la géopolitique,
pétrole, gaz et nucléaire concourent toujours aujourd’hui
à satisfaire les besoins énergétiques croissants
de nos maisons, de nos usines et de nos moyens de transport. La presse
de l’époque ne s’y trompa pas qui salua avec un
égal enthousiasme ces deux réussites des ingénieurs
et techniciens français.