Jean-Honoré Fragonard occupe une place très particulière
dans l’histoire de l’art français. D’abord
très apprécié et tenu pour le peintre parisien
à la mode, il se vit assez vite attaqué et démodé
; mais, au XIXe siècle, il retrouva des admirateurs fervents
(Hippolyte Walferdin), des adorateurs (les frères Goncourt)
et finalement une renommée internationale qui a fait de ses
tableaux et de ses dessins l’orgueil des collections les plus
fastueuses et le domaine favori des tricheries et des discussions
érudites, où souvent finit par s’oublier la qualité
profonde des œuvres.
La vie de Fragonard est pourtant désormais bien connue. Né
à Grasse, dans une famille de marchands relativement à
l’aise, il est emmené à l’âge de six
ans à Paris, où il semble faire de bonnes études.
Il est placé vers ses treize ans chez un notaire, mais ses
parents remarquent son goût pour le dessin et le conduisent
chez Boucher, qui d’abord le confie à Chardin, puis le
reprend auprès de lui et le pousse à concourir pour
le Grand prix de peinture, qui ouvre les portes de Rome. Fragonard
l’emporte du premier coup avec son Jéroboam sacrifiant
aux idoles (1752, Paris, École nationale supérieure
des beaux-arts).
Dès lors, son destin est fixé. Il entre à l’École
royale des élèves protégés dirigée
par Carle Van Loo, la quitte à l’automne 1758 pour un
séjour à Rome d’où il revient seulement
en avril 1761, en passant par Bologne, Venise et Gênes en compagnie
de l’abbé de Saint-Non : voyage studieux, qui dote Fragonard
d’une solide culture italienne. En 1765, il est agréé
à l’Académie pour son -Corésus et Callirhoé,
exposé au Salon avec de grands éloges (Louvre). On place
vers 1769 la période des célèbres « figures
de fantaisies » qui cherchent à allier le sentiment de
l’instant à la rapidité du pinceau. Elles ont
fait beaucoup pour la réputation de Fragonard de nos jours.
En 1771-1772, Fragonard peint pour la comtesse Du Barry, maîtresse
officielle du roi, l’ensemble des quatre panneaux destinés
au château de Louveciennes qui furent payés, mis en place
et bientôt rendus (aujourd’hui dans la Collection Frick
à New York). En fait, dès 1773, un pamphlet intitulé
Dialogues sur la peinture dénonçait ouvertement le décor
de Louveciennes comme le nec plus ultra pour le heurté, le
roullé, le bien fondu et Fragonard pour le grand maître
du Tartouillis. Le peintre semble avoir été -sensible
à la critique. À partir de là va peu à
peu se dégager une poésie nouvelle qui joue de tons
argentés et de petits personnages perdus dans la nature (La
Fête dans un parc, Paris, Banque de France, vers 1775), puis
une sorte de sfumato (L’adoration des bergers, Louvre, vers
1776-1777) auquel se joint assez vite un sentiment déjà
tout romantique (La fontaine d’amour, Londres, Collection Wallace
; début des années 1780 ?).
Ce cheminement, dans son ensemble, ne saurait être remis en
question. Certes, il laisse suspendues quantité de datations,
dont plusieurs concernent des œuvres importantes (L’île
d’amour, Lisbonne, Fondation Gulbenkian, etc.). Mais il replace
dans le courant du XVIIIe siècle un artiste qu’on a trop
souvent tendance à traiter à part, peut-être parce
qu’on le regarde plus ou moins comme un « petit maître
». En fait Fragonard, vite pris en main par Boucher lui-même,
s’instruit d’abord dans le « grand style »
élaboré au temps de Louis XIV. Les richesses de l’Italie,
dont il prend conscience le crayon à la main en voyageant avec
Saint-Non, lui donnent une liberté parente de ce qu’on
nomme souvent le « baroque » ou, si l’on préfère,
le « rococo ». Mais l’échec de 1772 l’avertit
clairement que l’heure parisienne a tourné et qu’un
nouvel esprit souffle dans l’art. Il a le courage de renoncer
à ce qui plaisait encore à la plupart de ses amateurs
: et c’est alors qu’il peint ses plus grands chefs-d’œuvre,
qui sont aussi les premiers chefs-d’œuvre du néo-classicisme
et du romantisme. Il ne faut pas moins que la Révolution pour
interrompre la production de celui qui est déjà un vieillard.
Cette relecture d’une création d’apparence changeante
ne s’impose pas seulement dès que l’on consulte
les sommes proposées dernièrement par des auteurs comme
Pierre Rosenberg et Jean-Pierre Cuzin. Elle s’est inscrite depuis
trois décennies sur les cimaises du Louvre grâce à
une série d’acquisitions inespérées. Pareils
enrichissements ne représentent pas seulement un effort d’érudition
: ils permettent, pour le troisième centenaire de la mort de
Fragonard, de retrouver un grand peintre. Le contraire même
du peintre galant et volontiers érotique qu’on persiste
souvent à voir en lui. Surtout lorsqu’on joint ses dessins
à ses peintures, on s’aperçoit qu’il s’agit
d’un artiste qui se plaît à célébrer
l’enfance et la jeunesse. Il compose des tableaux entiers avec
un simple essaim de putti. Il évite même l’évocation
de la maturité et ses hommes ne sont d’ordinaire que
de grands adolescents. Ses femmes se complaisent dans une nudité
fine et gaie qui n’a rien de malsain. L’idée de
la nature ne cesse de se développer dans son art : mais une
nature luxuriante, puis de plus en plus -mystérieuse, où
l’amour rejoint même parfois l’allusion à
la tombe. Dans un siècle où la France n’avait
plus de vrai poète – Chénier n’a rien publié
avant 1790 – Fragonard apparaît comme la véritable
incarnation de la poésie.