À sa mort, Lucien Febvre avait à son actif une œuvre
personnelle consi-dérable. Nombre de ses ouvrages ont marqué
sa génération, depuis sa thèse sur Philippe II
et la Franche-Comté, véritable préfiguration
de la thèse de Fernand Braudel sur la Méditerranée
et le monde méditerranéen sous Philippe II, ses grands
livres sur le XVIe siècle publiés pour la plupart pendant
la Seconde guerre mondiale, Le problème
de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de
Rabelais (1942), Autour de l’Heptaméron
: amour sacré, amour profane (1944).
Malgré leur importance et leur destin singulier, ces livres
majeurs ne seront avec son Martin Luther, paru en 1928, que des pièces
du grand ensemble inachevé auquel il n’avait cessé
de travailler sa vie durant sur les religions du XVIe siècle
pour la collection l’«Évolution de l’humanité».
L’héritage de Lucien Febvre ne s’est joué
ni essentiellement ni surtout uniquement autour de son œuvre
-personnelle ou dans ses prolongements : il a pris sens d’abord
autour de son action, des entreprises collectives qu’il a créées,
dirigées ou accompagnées, dont certaines sont encore
vivantes. La Revue de synthèse,
fondée en 1900 par Henri Berr dont il fut très proche,
puis les Annales qu’il crée en 1929 avec Marc Bloch.
Sous un titre nouveau et avec un programme et des ambitions changés,
la revue continue d’animer les débats historiographiques.
Dans les revues, ses Combats pour l’histoire
(1953) sont caractérisés par un très grand nombre
de comptes rendus par lesquels il a exercé son magistère
sur les sciences sociales. Enfin, la modeste 6e section qu’il
avait présidée dès sa création en 1947
est aujourd’hui devenue une puissante École des hautes
études en sciences sociales au rayonnement largement international.
Ainsi la postérité de Lucien Febvre ne se décline
pas au singulier, elle est indissociable de celle de Marc Bloch, comme
de celle des Annales. Ce triptyque a
en quelque sorte commandé le destin inséparable de chacune
des parties qui le compose ; figure fondatrice du renouveau historiographique
de ce siècle, Lucien Febvre est indissociable de la tradition
qu’il a créée. La question de sa postérité
n’est donc pas seulement celle de la réception de son
œuvre et de son éventuelle continuation, elle est aussi
affaire d’héritage intellectuel et scientifique à
gérer et à faire fructifier, d’une « tradition
» à défendre et à perpétuer. Cette
caractéristique est d’autant plus sensible qu’une
grande partie des travaux sur les Annales
de ces dernières décennies ont cherché non seulement
à évaluer la vitalité du mouvement mais aussi
sa fidélité au projet fondateur. Ce n’est donc
nullement par rapport à un passé révolu que se
mesure le « retour aux -origines » et la relecture au
présent des « textes fondateurs » ou des travaux
des pères fondateurs, mais bel et bien par rapport aux enjeux
historiographiques d’aujourd’hui et de demain.
Relue sous ce biais, la littérature consacrée à
Lucien Febvre (ceci vaut aussi pour Marc Bloch, ou plus généralement
pour les Annales) révèle les liens qui unissent l’interprétation
historique et les enjeux liés à la construction d’une
tradition des Annales. Ainsi, jusque dans les années 1970,
l’idée même d’une -différence entre
Febvre et Bloch paraissait inconcevable, alors qu’aujourd’hui,
c’est l’unité même de leur œuvre qui
pose problème. Cherchant à réinterpréter
les fondements mis à mal de l’histoire des mentalités,
on a pu ainsi dissocier et même opposer deux traditions historiographiques,
l’une anthropologique à partir du travail de Marc Bloch,
l’autre psychologique dans les réflexions de Lucien Febvre.
Parallèlement, et indépendamment, c’est la mémoire
conjointe des deux historiens qui devait subir d’autres relectures
dont les enjeux n’étaient plus -strictement ni même
essentiellement intellectuels et scientifiques, mais idéologiques
ou éthiques. C’est leur attitude pendant la guerre qui
est en jeu ici. L’engagement de Marc Bloch dans la Résistance,
à défaut d’être parfaitement connu, est
reconnu et incontesté depuis longtemps, mais depuis une dizaine
d’années, sa mémoire est devenue un enjeu parfois
obsessionnel. Cette « héroïsation » de Marc
Bloch, historien quasi «thaumaturge», s’est accompagnée
à l’inverse d’une étrange « diabolisation
» de Lucien Febvre, qui s’est injustement retrouvé
au banc des accusés, du côté sinon des collaborateurs
du moins de ceux qui se seraient «accommodés» de
l’occupation nazie, comme si la figure canonisée de l’un
avait besoin de son excès contraire.
Des engagements nombreux de Lucien Febvre, il en est cependant un
qui est aujourd’hui oublié : l’Encyclopédie
française. Elle fut pour lui un moyen imprévu mais puissant,
qui lui permit de prolonger, à une autre échelle, ses
actions entreprises. Il l’avait conçue non pas comme
un tombeau des connaissances mais comme le manifeste critique d’une
civilisation en pleine redéfinition : celle de 1935. L’entreprise
qui s’est prolongée au-delà de sa mort a soixante-dix
ans.