Peut-on jeter un regard en arrière ? Le 3 juin 1899, les trois
chambres réunies de la Cour de cassation avaient rendu un arrêt
qui cassait et annulait le jugement du 28 décembre 1894 condamnant
Alfred Dreyfus à la déportation perpétuelle.
Elles avaient renvoyé l’accusé devant le conseil
de guerre de Rennes. Revenu de déportation pour être
à nouveau jugé, le capitaine Dreyfus avait comparu devant
le conseil de guerre qui, après des débats tumultueux,
l’avait condamné, le 9 septembre, à dix ans de
détention. Dreyfus, que son emprisonnement à l’île
du Diable avait tant éprouvé, allait-il retourner au
bagne ? Allait-il être à nouveau dégradé
? Mais Waldeck-Rousseau, qui dirige le gouvernement français,
veut en finir avec l’affaire. Le 19 septembre, le président
de la République, Émile Loubet, signe le décret
qui gracie Alfred Dreyfus. Encore quelques mois et le Parlement vote
la loi amnistiant « tous les faits criminels ou délictueux
» « commis à l’occasion de l’affaire
Dreyfus ». Zola, et bien d’autres, protestent en vain.
L’affaire est terminée.
Elle ne l’est pas pour le capitaine Dreyfus. Il ne peut admettre
l’odieux jugement qui, une seconde fois, l’a déclaré
coupable. Mais comment reprendre le combat ? Aux élections
législatives de 1902, « la coalition des gauches »
conduite par les radicaux l’a emporté largement. Waldeck-Rousseau,
invoquant son état de santé et aussi le fait qu’un
homme politique ne doit pas se perpétuer au pouvoir, a démissionné.
Le docteur Émile Combes, député du Tarn, lui
a -succédé. Alfred Dreyfus et son frère Mathieu
se concertent avec leurs avocats et leurs amis. C’est Jean Jaurès,
le député de Carmaux, qui va emporter la décision
: il faut, dit-il, faire comprendre au nouveau gouvernement que les
républicains veulent établir toute la vérité
pour mettre fin à l’affaire. Jaurès occupe la
tribune pendant toute la séance du 6 avril 1903 et plus de
deux heures le 7 avril. Après un violent débat, l’Assemblée
se déclare prudemment « confiante dans le -gouvernement
et résolue à ne pas laisser sortir l’affaire Dreyfus
du domaine -judiciaire ». Le gouvernement accepte que le nouveau
ministre de la Guerre, le général André, procède
à une « enquête personnelle » seulement destinée
à -servir la vérité. Cette enquête dure
à peu près six mois. Conduite sans préjugé,
avec rigueur, elle assemble les preuves des faux et des fraudes qui
ont préparé la condamnation de Dreyfus. Le 25 novembre
1903 Alfred Dreyfus et son avocat Maître Mornard rédigent
le texte d’une requête en révision de l’arrêt
du conseil de guerre de Rennes, invoquant à la fois les révélations
de Jaurès à la Chambre des députés, l’enquête
du général André et plusieurs éléments
nouveaux. La révision est en marche.
Dès janvier 1904, les conseillers de la chambre criminelle
de la Cour de cassation reçoivent le réquisitoire écrit
du procureur général Baudoin qui ne laisse place à
aucune équivoque : l’arrêt de la Cour de cassation
« saura préparer le triomphe de la Vérité
et de la Justice ». À l’audience de la chambre
criminelle du 3 mars 1904, on entend le rapport du conseiller Boyer,
précis, attentif au moindre détail, puis la plaidoirie
de Maître Mornard. La chambre -criminelle déclare la
demande recevable et ordonne une instruction supplémentaire.
Celle-ci se prolonge jusqu’en novembre 1904 : la chambre criminelle
interroge la plupart des acteurs de l’affaire, notamment les
anciens ministres de la Guerre et les chefs successifs de l’état-major.
Par arrêt du 19 novembre 1904, la chambre criminelle transmet
le dossier aux chambres réunies. Le premier -président
de la Cour de cassation, Alexis Ballot Beaupré, eut quelque
peine à trouver un rapporteur. Ce n’est que le 14 mai
1905 qu’il désigne le conseiller Moras qui dépose
son rapport dans les premiers jours de l’année 1906.
Mais les élections législatives, prévues pour
le mois de mai, sont très proches. Ne serait-il pas préférable
d’attendre ? Dreyfus souffre de ce long retard : « J’attendais
la fin de mon supplice… »
Les élections de mai 1906 signifient l’échec de
la droite traditionnelle, le succès de la gauche socialiste
et surtout des radicaux qui, emportant plus de 250 sièges,
peuvent désormais gouverner sans les socialistes. « On
va voir -maintenant ce dont vous êtes capables » leur
dit Jaurès. L’homme fort, c’est désormais
Clemenceau, l’implacable dreyfusard, président du Conseil
dans quelques mois…
Les 15 et 16 juin 1906, les conseillers des trois chambres réunies
de la Cour de cassation procèdent à huis clos à
l’examen du « dossier secret » remis en 1894 au
conseil de guerre de Paris pendant son délibéré.
Le 18 juin, les chambres se réunissent en audience publique.
Ces débats qui, sept ans auparavant, avaient été
envahis par la foule ne sont suivis que par la famille Dreyfus, des
avocats, d’anciens militants des combats, et bien sûr
des journalistes, mais les opposants ne sont plus là. «
Nulle précaution de police… le calme des jours ordinaires
», observe Joseph Reinach qui assiste à l’audience.
Que la requête en révision soit accueillie, l’innocence
de Dreyfus proclamée, cela ne semble faire aucun doute. Reste
à savoir si les chambres réunies casseront l’arrêt
de Rennes “sans renvoi” comme le demande le procureur
général, ou si elles renverront Dreyfus devant un troisième
conseil de guerre comme le suggèrent certains interprètes
de la loi. Mais peut-on prolonger encore l’affaire ?
Du 18 au 22 juin, le conseiller Moras lit son rapport. Il examine
chaque document, chaque témoignage avec minutie. Après
lui, le procureur général Baudoin requiert, pendant
huit audiences ; d’une voix forte, souvent emportée il
excommunie ceux qui, à un moment quelconque, ont entravé
l’œuvre de vérité. Au terme de son véhément
réquisitoire, il demande aux chambres réunies d’annuler
la décision du conseil de guerre, sans renvoyer Dreyfus devant
une autre juridiction.
Vient la plaidoirie de l’avocat de Dreyfus, Maître Mornard.
Trois jours durant, les 5, 6 et 7 juillet, il reprend, calmement,
gravement, tout le dossier, et refait son implacable démonstration.
La Cour de cassation devra statuer sans renvoi, ce que prévoit
la loi « quand l’annulation de l’arrêt ne
laisse rien subsister à la charge du condamné qui puisse
être qualifié crime ou délit ».
C’est le 12 juillet 1906 que le président Ballot Beaupré,
entouré des magistrats des trois chambres de la Cour de cassation,
donne solennellement lecture publique de l’arrêt qui,
annulant la décision du conseil de guerre de Rennes, réhabilite
Dreyfus « Attendu en dernière analyse que de l’accusation
portée contre Dreyfus rien ne reste debout ». Le soir,
un dîner rassemble les parents et les amis de Dreyfus. «
Je n’avais jamais douté, écrira Alfred Dreyfus,
de ce triomphe de la Justice et de la Vérité ».
Il n’avait jamais douté… mais il avait vécu
plus de quatre ans au bagne.
Dans les jours qui suivirent, le Parlement réintégra
Dreyfus dans l’armée, avec le grade de commandant. L’arrêt
de la Cour de cassation fut affiché dans toutes les communes.
Et le 22 juillet, dans la cour de l’École Militaire,
le commandant Dreyfus en grand uniforme, portant le képi à
grenade d’or des officiers hors-cadre, à quelques pas
du lieu où il fut dégradé 12 ans plus tôt,
reçoit du vieux général Gillain la croix de la
Légion d’honneur. Dreyfus revit le jour terrible de sa
-dégradation ; il pense à son sabre brisé gisant
à ses pieds en tronçons épars, à
ses galons arrachés, aux hurlements de la foule. Il a peine
à supporter la réalité réparatrice. On
crie « Vive Dreyfus. Vive Picquart. Vive l’armée
». Mais le -commandant Dreyfus corrige « Vive la Vérité,
vive la République ».