Le sculpteur David (d’Angers) occupe une place singulière
dans l’histoire de l’art français du XIXe siècle.
L’opinion le connaît surtout en tant qu’auteur des
quelque six cents médaillons représentant les hommes
et femmes célèbres, français et, notons-le, européens,
la plupart étant ses contemporains. La postérité
de David a abondamment répandu cette collection dans les musées,
les bibliothèques et les collections privées. On connaît
moins ses autres productions, particulièrement son œuvre
de statuaire civique monumentale, le genre qu’il a privilégié
au cours d’une réflexion tenace sur l’art de la
sculpture. Mieux que d’autres sculpteurs de son époque,
David a reconnu en lui le matériau même de l’art
engagé. Pour mesurer l’ampleur et la signification de
ses réalisations (plus de quarante statues sur la voie publique
et plus d’une centaine de bustes, la plupart colossaux), on
doit parcourir Paris et les provinces. On peut voir toutefois ces
œuvres réunies à Angers. Là, dès
les années 1820, la muni-cipalité a recueilli, au rythme
de leur création, nombre de leurs modèles en plâtre
ou de leurs esquisses dans une galerie qui porte son nom depuis 1839.
David fut dans sa maturité un artiste et un homme politique.
Ces deux titres qu’il a associés en esprit et en pratique,
ont influencé mais aussi « polarisé » les
jugements que ses contemporains et la postérité ont
exprimés sur sa -personnalité et son art.
Issu d’un milieu républicain modeste, David se distingue
tôt, à Angers, puis à Paris, par ses dons d’artiste.
À vingt-deux ans, à Paris, il obtient à l’École
des beaux-arts le deuxième prix de sculpture. Il s’engage
dans une carrière dont les étapes prévisibles
étaient alors garantes de réussite. Premier prix en
1811, il séjourne à Rome jusqu’en 1815 en qualité
de pensionnaire de l’Académie de France. En 1826, il
est élu à l’Académie des Beaux-Arts et,
la même année, nommé professeur à l’École.
Bien qu’il ait coopéré en Italie avec les carbonari,
il est alors soutenu par l’idéologie et la politique
de la Restauration. Il sert ce régime qui lui confie des programmes
monumentaux de renommée nationale (monument au général
vendéen Bonchamps, église de Saint-Florent-le-Vieil).
Mais, aux environs de 1825, alors qu’il obtient la commande
du monument funéraire que la Nation élève par
souscription publique au général Foy, un tribun de l’opposition
parlementaire (cimetière du Père-Lachaise), une mutation
idéologique et artistique s’opère en lui dont
l’évolution démocratique sera rapide et soutenue:
alors qu’il fréquente les milieux progressistes des intellectuels
de la « génération de 1820 »1, il s’achemine
vers le parti républicain et s’interroge sur les problèmes
politiques et sociaux de la France et de l’Europe. Son art -s’infléchit
alors dans le sens d’un naturalisme dont l’iconographie
et l’expression détonnent si on le compare à l’art
que pratiquent ses collègues académiciens et à
celui des sculpteurs dissidents dits alors « romantiques ».
Pour David, point de sensualisme mythologique, d’allégories
obscures ni de pittoresque historique ; point de nu féminin.
Prévaut l’image des « grands hommes », ces
bienfaiteurs de l’humanité, le simulacre monumental et
moralisateur que les théoriciens et artistes réformateurs
de l’âge des Lumières avaient souhaité voir
élevé sur la place publique (statue funéraire
d’Armand Carrel, cimetière de Saint-Mandé).
David se trouva ainsi tout désigné, en 1830, pour exécuter
la commande du programme de sculpture politique le plus chargé
de sens de la monarchie de Juillet et, peut-être, du XIXe siècle
français, la nouvelle décoration du fronton de l’église
Sainte-Geneviève reconvertie, dès juillet, en Panthéon.
Il s’agit pour lui, historiographe, de représenter les
civils et hommes de guerre qui édifièrent la France
républicaine. L’exécution des personnages qu’il
avait choisis et disposés dans une esquisse d’abord approuvée
puis suspendue, devait nécessairement conduire, en 1837, à
un conflit avec le haut-clergé et le gouvernement. David mobilisa
l’opinion en faisant agir la presse. Il obtint que fût
respectée la composition primitive du fronton.
Républicain impliqué, candidat aux élections
législatives en Maine-et-Loire, homme, plus tard, des «
banquets », son opposition au régime fut avouée
comme l’était son désaccord avec l’Académie.
Là, il demandait, entre autres réformes, l’abolition
des jurys d’admission aux Salons. Les commandes de l’État,
après 1837, cessèrent; mais, grâce aux souscriptions,
les municipalités de province, les particuliers et les cercles
permirent l’achèvement de nombreuses entreprises honorant
leurs « grands hommes » (monument à Gutenberg,
Strasbourg ; monument à Larrey, Val-de-Grâce ; monument
funéraire du général Gobert, Père-Lachaise).
David appliqua généralement dans ses monuments publics
une formule qui associait l’effigie « physionomique »
du personnage en costume moderne élevé « en apothéose
», à des bas-reliefs historiés décorant
le socle. Ce dernier registre n’est pas subalterne, car il met
en images le comportement familier, humanisé, du grand homme
et le théâtre de ses réalisations. Le style de
ces reliefs didactiques, hagiographiques est-on tenté de dire,
dans la ligne de mire du spectateur, est unique dans la sculpture
française de ces années. La critique savante les décria
comme « caricatures ». David les exécuta selon
les prescriptions de son esthétique monumentale : ils ont le
rôle d’une image d’Épinal et les formes d’un
art « brut » dont l’expressivité «
naïve » doit s’imprimer d’emblée dans
la vision et la mémoire.
En 1848, David refusa la Direction des musées. Maire de l’ancien
XIe arrondissement de Paris, député de Maine-et-Loire
à la Constituante, non réélu, l’année
suivante, à la Législative, il fut arrêté
et exilé lors du coup d’État de Louis Napoléon
Bonaparte. Rentré en France en 1853, il acheva ses derniers
programmes monumentaux (Bichat, École de médecine de
Paris ; général Drouot, Nancy).
David n’a pas limité son activité à la
sculpture et à la politique. Européen précoce,
il fut un germanophile fervent (buste colossal de Goethe, musée
d’Orsay). Cultivé, il a pratiqué et généralement
bien jugé l’intelligentsia française et internationale
de son temps. Voyageur, curieux des hommes et des choses, obser-vateur
attentif de la nature et de l’insolite, épistolier fécond,
il a écrit nombre de courts textes sur l’art dans des
recueils populaires. Il a aussi rédigé, dès 1828,
de remarquables carnets intimes publiés posthumement. Leurs
pages offrent des aperçus fondamentaux pour l’intelligence
de la psychologie de l’art et de l’artiste au XIXe siècle.
Les meilleurs spécialistes du romantisme français ont
souligné en eux le « réel sens littéraire
» de David.