Pierre Corneille a appartenu, appartient encore, à la Pléiade
des grands écrivains classiques, où il retrouve Molière,
Racine, La Fontaine et Boileau. Il faut pourtant avouer que sa gloire
tend de nos jours à s’estomper, et que l’auteur
du Misanthrope et le fabuliste de Château-Thierry semblent parler
plus que lui à la sensibilité moderne. Sans doute est-il
victime de l’interprétation excessivement moralisante
qu’on donna de ses œuvres sous la troisième et encore
sous la quatrième République. Ce professeur de devoir
familial et de patriotisme semble bien éloigné de nous.
Il convient de considérer le poète d’un autre
œil et de prendre en compte toute sa carrière.
Fils d’un maître des Eaux et Forêts de la vicomté
de Rouen, Pierre Corneille est né dans cette cité le
6 juin 1606. Après avoir étudié chez les Jésuites,
auxquels il resta attaché toute sa vie, il devient avocat en
1624 et, en 1628, il achète deux offices, celui d’avocat
du roi au siège des Eaux et Forêts et celui d’avocat
du roi en l’Amirauté de France à la table de marbre
de Rouen. Peut-être par jeu, peut-être pour mettre sur
scène une histoire d’amour à laquelle il a été
mêlé, il compose une comédie, Mélite, qui
est jouée en 1629. Se succèdent ensuite les pièces
– tragédies, comédies, tragédies en musique,
-comédies héroïques – jusqu’à
Suréna, créé en 1674. Quarante-cinq ans donc
de travail assidu, où se remarquent seulement deux interruptions,
l’une de 1652 à 1659, l’autre de 1667 à
1670.
Le poète est reçu à l’Académie française
en 1647. Il a la protection des princes et des ministres qui se succèdent
: Richelieu, Anne d’Autriche, Mazarin, Fouquet, Louis XIV. Il
est fidèle au Louvre durant les troubles de la Fronde. C’est
alors que survient le seul incident notable de sa carrière
d’officier : en 1650, Baudry, le procureur-syndic des états
de Normandie, est destitué, car -protégé du duc
de Longueville, l’un des chefs de la Fronde ; Corneille le -remplace
et pour cela renonce à ses charges d’avocats du roi ;
l’année suivante, le poète est contraint de résilier
l’office qu’il vient d’acquérir : il est
rendu à -Baudry. Le fidèle serviteur de Mazarin et de
la cour a été grugé dans cette affaire : il y
a perdu deux titres et de l’argent. Peut-être ne faut-il
pas exagérer l’importance de cette mésaventure,
puisqu’il demeure obstinément fidèle à
la monarchie et à ceux qui l’incarnent.
Son neveu, Fontenelle, le dit « mélancolique »,
« d’humeur brusque, et quelquefois rude en apparence »,
« bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein d’amitié…
enclin à l’amour, mais jamais au libertinage… l’âme
fière et indépendante, nulle souplesse, nul manège…
il avait plus d’amour pour l’argent que d’habileté
ou d’application pour en amasser… beaucoup de probité
et de droiture… beaucoup de religion ». La Bruyère
est plus critique : « simple, timide, d’une ennuyeuse
conversation, il prend un mot pour un autre, et il ne juge de sa pièce
que par l’argent qui lui en revient, il ne sait pas la réciter
ni lire son écriture2. » On comprend que ce bourgeois
normand, assez sombre et rude, fort embarrassé dans le monde,
n’ait pas fait une grande carrière d’avocat. Il
était plus fait, avec son esprit méticuleux, pour le
travail de bureau que pour les succès de prétoire. Et
son œuvre littéraire ? Faut-il, comme l’auteur des
Caractères, la considérer avec un admiratif étonnement
? Après avoir dépeint la grise apparence de Corneille
dans le monde, il ajoute : « Laissez-le s’élever
par la -composition, il n’est pas au-dessous d’Auguste,
de Pompée, de Nicomède, d’Héraclius, il
est roi, et un grand roi, il est politique, il est philosophe…
»
Double nature qui ferait songer à des analyses de Proust :
c’est un autre moi qui apparaît dans la vie sociale et
un autre qui compose des poèmes ou des romans.
C’est assez facile et peu utile d’opposer les deux visages
de Corneille. Ce robin de province n’avait certainement pas
l’impression de changer de nature, lorsqu’il s’asseyait
à sa table de travail. Quand on lit tout ce qu’il a écrit
de 1629 à 1674, on constate que son théâtre n’est
nullement une école d’héroïsme et qu’on
n’y trouve pas grand-chose de romantique (sauf peut-être
une certaine impatience devant les critiques, qui l’exaspèrent
vite). Corneille dans ses tragédies ne tente nullement d’écrire
des pages d’épopée : il s’attache, en respectant
en général la vérité historique, à
mettre en évidence les grandes lois de la politique : il dialogue
avec Plutarque, avec saint Thomas, avec Machiavel, peut-être
avec Hobbes, et il recommande une soumission proprement chrétienne
à l’ordre du monde, que la Providence a voulu. C’est
le choix des Horaces, c’est finalement celui de Nicomède,
c’est celui de Grimoald, celui d’Agésilas, et Suréna,
quoi qu’en dise une critique, qu’on peut considérer
comme romantique, s’égare en refusant par amour d’obéir
à l’ordre de son roi. Le grand prince, le héros,
n’est pas celui qui croit bousculer le réel, c’est
celui qui l’accepte, quelque pénible que ce soit. Il
en est au fond de même dans les comédies héroïques
(où Tite, Bérénice et Pulchérie s’inclinent
devant l’ordre politique) et dans les comédies parisiennes,
où la rieuse Phylis, docile aux volontés des parents,
est bien plus sage qu’Alidor et qu’Angélique.
Cette morale assez austère est celle que Corneille répète
d’un bout à l’autre de sa carrière. Mais
cette sagesse d’officier du roi passe à travers des prismes
qui la colorent et la recomposent. Le bureaucrate dévot et
timide ne cesse de renouveler son art, tentant toutes les voies, inventant
de nouvelles formes de théâtre. En somme, la hardiesse,
parfois la témérité, du poète équilibrent
la rude sagesse de l’homme, et c’est cela la vraie leçon
de Corneille : un art de persuader d’une infinie variété
pour ramener à quelques vérités simples qui s’imposent
aussi bien dans les palais de Byzance que dans les hôtels du
Marais. Une prédication, pourrions-nous dire, presque élémentaire
dans le fond et d’une extraordinaire diversité dans la
méthode et l’élocution.
1. -Œuvres complètes, prés.
par Alain Niderst, Paris, Arthème Fayard (« Corpus des
philosophes de langue française »), t. III, p.108-109.