Né au cœur du second Empire, mort aux premiers mois de
la Libération, celui dont la mémoire nationale se souvient
encore sous le nom de Christophe n’a pas mené seulement
une longue existence mais aussi une double vie.
En tant que Georges Colomb, cet ancien élève de l’École
normale supérieure, ce maître de conférences à
la Sorbonne a laissé une petite trace comme botaniste, terminant
sa carrière au poste honorable de sous-directeur de laboratoire
au Museum d’histoire naturelle. Mais ce ne sont pas ses ouvrages
pédagogiques destinés aux élèves du secondaire
ou aux futurs instituteurs, ni ses causeries de vulgarisation scientifique
sur les ondes de la radio, encore moins ses travaux, de la main gauche,
sur la Guerre des Gaules qui lui auraient valu de passer à
la postérité. La gloire lui est venue, et de son vivant,
en tant que Christophe, pseudonyme en forme de calembour, révélateur
du type d’esprit de ce contemporain d’Alphonse Allais.
C’est « l’oncle Christophe » qui est entré
dans toutes les histoires de la littérature destinée
à la jeunesse et dans celles, plus nombreuses, de la bande
dessinée, même si, en fait, son œuvre doit être
plus exactement rattachée à la tradition ancienne des
histoires en images, sans phylactères (« bulles »
ou « ballons »).
Si les premiers dessins de cet amateur doué ont été
publiés dès 1887, c’est à l’occasion
de l’Exposition universelle de 1889 qu’il conquiert un
large public de jeunes lecteurs en mettant en texte et en images les
aventures -paradoxales d’une famille de Français très
moyens, la future Famille Fenouillard. Désormais, Le Petit
Français illustré lui ouvre grandes ses colonnes –
qu’il ne remplit, au reste, que chichement – et dès
1893 son lectorat s’élargit aux acheteurs des albums
en format à l’italienne des Facéties du sapeur
Camember, de L’Idée fixe du savant Cosinus et autres
Malices de Plick et Plock.
Comme on le voit par ces titres, Christophe est un créateur
de types, bien « dessinés », qui s’imposeront
durablement dans l’imagerie sinon des classes populaires –
car son comique est rempli de références cultivées
et juxtapose le second degré aux plus vieilles recettes de
la farce – du moins des classes moyennes. La réussite
de cet auteur complet est d’avoir trouvé la forme originale
en correspondance avec sa verve : un dessin clair et net, caricatural
sans méchanceté, de nombreuses trouvailles graphiques
– des effets de point de vue, par exemple, ou, plus spécifiquement
encore, d’association texte/image –, le tout à
l’échelle de la vignette mais aussi de la planche.
Mort dans l’oubli, une quarantaine d’années après
avoir à peu près totalement arrêté son
activité de dessinateur public, Christophe a été
exhumé par François Caradec dès 1956, juste avant
que ne naisse le mouvement « bédéphilique »
qui en a fait depuis, avec Rodolphe Töpffer et Joseph Pinchon,
l’un des plus vieux maîtres, respectés, d’un
« neuvième art » aujourd’hui très
répandu.