Babaud de la Chaussade est certes moins connu que d’autres
fondateurs de dynasties de maîtres de forges comme les Wendel
en Lorraine, les Dietrich en Alsace ou les Barral en Dauphiné.
Pourtant les forges de la marine qu’il avait créées
à Guérigny, dans le Nivernais, n’ont cessé
leur activité qu’en 1970. Passées peu avant sa
mort aux mains du roi, elles continuaient, par ordonnance royale,
à s’appeler « forges de la Chaussade », en
signe de reconnaissance pour les services rendus à l’État
par ce grand entrepreneur.
Né et baptisé à Bellac le 27 septembre 1706 (et
non 1702, comme le -veulent les anciennes notices), Pierre Babaud
s’était occupé d’abord, comme son père,
de commerce de bois pour la marine de guerre. Dès 1725, il
s’était lié avec Jacques Masson, un financier
genevois devenu directeur des finances du duc de Lorraine, Léopold.
En 1734, il épouse la fille de Masson, Jacqueline, et le ministre
de la Marine, Maurepas, signe au contrat. Masson devient en 1736 -premier
commis au Contrôle général des finances, chargé
des affaires de -Lorraine et, en 1740, il est nommé Directeur
général des mines et minières de France. C’est
un personnage bien en Cour. Depuis 1720, il possède des forges
et des bois en Nivernais, il exploite avec son gendre Babaud, depuis
1735, la forge aux ancres de Cosne, qui travaille pour les ports de
Lorient et de Brest.
À la mort de son beau-père, en 1741, Babaud constitue
en dix ans un petit empire industriel, qui s’étend sur
trente paroisses en Berry et en Nivernais. Il possède cinq
hauts fourneaux, dix-sept forges, cinq forges aux ancres. Il -fournit
en fers et en ancres les ports de guerre (il obtient une sorte de
monopole en 1762) et la Compagnie des Indes. Il peut produire jusqu’à
4 000 tonnes de fers pour la Marine, il emploie plus de 2 000 ouvriers.
Or on sait toute l’importance de la qualité des ancres
pour les navires de guerre. C’est là un bel exemple de
capitalisme métallurgique entièrement lié aux
commandes de l’État.
Mais avec la paix de 1763, on réduit les dépenses de
la Marine. Babaud, qui s’est fort endetté pour assurer
le service, s’en trouve affaibli. Il n’a pas de fils capable
de lui succéder.
Dès 1769, il offre de céder au roi l’ensemble
de ses forges pour 2,4 millions de livres. Le contrôleur général
des Finances, l’abbé Terray, refuse. En 1780, Babaud
– il a 74 ans – vend ses forges à une compagnie
financière : mais à la demande de Louis XVI, Necker
fait annuler la vente et rachète les forges pour 3 millions
de livres. Elles seront désormais exploitées par le
contrôleur général des finances et dirigées
par un conseiller d’État. Cette « nationalisation
» des forges nivernaises permettait d’éviter tout
risque de -dislocation ou de spéculation.
On a fait jouer – c’était le moment de la guerre
en Amérique – l’intérêt supérieur
de la marine militaire. « Un canon défectueux »,
disait-on, « peut coûter la vie de sept à huit
hommes, mais la vie d’un équipage entier dépend
de la qualité d’une ancre ». Et tous les contemporains
reconnaissaient l’efficacité de Babaud, sa vision positive
de l’industrie métallurgique et l’importance de
l’instrument dont il avait doté la marine française.
Yves Laissus
inspecteur général honoraire des bibliothèques
ancien directeur de la bibliothèque
du Muséum national d’histoire naturelle