Gustave Charpentier est le compositeur de Louise. Cet opéra
créé, à l’Opéra-Comique à
Paris le 2 février 1900 s’impose très vite et
dura-blement dans le monde entier.
Sa famille quitte la Lorraine pour Tourcoing après 1870. Son
père, bon musicien amateur, donne à Gustave et son frère
Victor (qui deviendra chef d’orchestre) leurs premières
leçons. Gustave, qui doit commencer à travailler dans
une filature à l’âge de quinze ans, continue l’étude
du violon, grâce à l’aide de son patron. Il devient
boursier de la ville de Tourcoing, ce qui lui permet d’entrer
au Conservatoire à Paris en 1879 et, installé à
Montmartre, pour raisons d’économie, il se trouve tout
de suite à l’aise dans cet univers populaire et bohème.
Admis dans la classe de composition de Massenet en 1884 (il succèdera
à son maître à l’Institut en 1912), il remporte
le Prix de Rome en 1887 avec sa cantate Didon. C’est à
la villa Médicis qu’il conçoit la suite orchestrale
Impressions d’Italie, la symphonie-drame La Vie du Poète
et qu’il écrit le premier acte de Louise. La Vie du Poète,
et les Impressions d’Italie, données en concert en 1892,
obtiennent déjà un succès certain. Mais Louise,
terminée dans les années suivantes, est refusée
par Carvalho, directeur de l’Opéra-Comique, qui veut
des remaniements que Charpentier juge inacceptables.
Ce n’est qu’en janvier 1898 qu’Albert Carré,
le nouveau directeur, décide de créer l’œuvre.
Dès la première, c’est un immense succès.
Ce « roman musical », comme l’intitule le compositeur,
fait sensation par sa nouveauté. Les éléments
inhabituels surprennent : l’époque contemporaine, le
milieu populaire des ateliers de couture, le pittoresque marginal
de Montmartre, déjà très fréquenté
par les artistes et les intellectuels peu conventionnels, la revendication
sociale avec l’évocation de la condition difficile des
ouvriers, enfin la thèse de l’amour libre. Bien plus
intéressant que Julien, l’amant poète, c’est
d’ailleurs le personnage de Louise qui est le plus nouveau,
le plus moderne, le plus courageux : elle s’affranchit de l’autorité
familiale, revendique sa liberté de femme, à une époque
où les suffragettes anglaises font elles-mêmes scandale.
Louise ne subit pas, elle choisit son destin. Beaucoup de contemporains
parlèrent d’une œuvre naturaliste, directement influencée
par Zola, que Charpentier admirait. Il faut plutôt saisir en
Louise l’expression de l’idéalisme actif du compositeur
: le milieu social ne détermine pas l’homme pour toujours,
il peut être transcendé par la création artistique
et la volonté du créateur. La fête du couronnement
de la Muse, au milieu de l’opéra, s’en fait l’écho.
Les personnages secondaires, comme le chiffonnier et sa lanterne,
errant dans la nuit, donnent même un caractère fantastique
à l’œuvre. La réalité ne reste pas
naturelle, elle devient objet d’art.
Très vite après les premières représentations,
Gustave Charpentier convainc Albert Carré d’offrir des
places gratuites pour Louise à de jeunes ouvrières parisiennes,
en faisant appel à un comité de généreux
donateurs. Ce geste aboutira à la création de l’«
Œuvre de Mimi Pinson » en 1902, destinée par le
compositeur à promouvoir l’enseignement musical gratuit
pour les jeunes filles – c’est le premier exemple d’enseignement
artistique gratuit au vingtième siècle. Il fonde le
premier syndicat de musiciens, et sera constamment -préoccupé
par le « droit imprescriptible à l’art et à
la beauté » des classes populaires, certainement seul
compositeur de cette époque à mettre ses idées
en action.
Le succès de Louise l’amène à voyager partout
en Europe pour assister aux représentations et lui apporte
l’aisance. Il avait conçu, dès la villa Médicis,
un ensemble d’opéras avec les mêmes personnages,
mais seul Julien sera édité et représenté
en 1913 à Paris, et à New York en février 1914
avec Caruso et Géraldine Farrar. Ses mélodies, écrites
et publiées entre 1890 et 1896 sur des poèmes de Verlaine,
Baudelaire, Camille Mauclair, ont été enregistrées
dans les années 1930 par Jean Planel. Passionné lui-même
par les possibilités de l’enregistrement phonographique
et par le cinéma, il suit de très près la réalisation
du film Louise d’Abel Gance et s’oppose à sa diffusion,
estimant que le film trahit son œuvre. Mais en 1950, à
l’âge de quatre-vingt-dix ans, il dirige une dernière
fois Louise à l’Opéra-Comique, avec la cantatrice
Geori Boué dans le rôle-titre, pour célébrer
les cinquante années d’existence glorieuse de Louise.