Cézanne est mort dans la nuit du 22 au 23 octobre 1906 à
Aix-en--Provence, où il était né alors que la
cité du Roi René vivait en « belle endormie »
à l’ombre des platanes. Il voulait mourir en peignant,
lui qui demandait à la peinture d’être «
une méditation le pinceau à la main ». C’est
ainsi qu’ayant écrit le 15 octobre 1906 à son
fils : « je crois être impénétrable »,
il part sur le motif, se laisse prendre par l’orage et tombe
comateux sur le -chemin. On le ramène fiévreux chez
lui. Il ne survivra que quelques jours.
Mais quel est-il ce peintre sur lequel Maurice Denis s’interrogeait
encore en 1895 lors de la première rétrospective que
Vollard fit de lui, se demandant si « Cézanne »
était un pseudonyme, ou le nom d’un peintre mort depuis
longtemps. Il faut dire que Cézanne ne fit rien pour faciliter
l’accès à son œuvre même si son œuvre
(quelque 1000 tableaux et près de 700 aquarelles) n’a
cessé d’être exposée, analysée, vendue
et collectionnée. Dorénavant, les toiles du peintre
sont aux États-Unis comme en Russie, au Japon comme en Suisse,
en Angleterre comme en France.
Cézanne appartient à une famille d’artisans arrivée
à Aix vers 1700 : l’enracinement du jeune homme dans
son pays est profond (il jouera un peu au Tartarin de Tarascon provençal
à Paris) et son amour viscéral pour sa « terre
natale » se traduit par des promenades, adolescent, avec Zola
dans les lieux qui deviendront les motifs de sa recherche picturale.
L’Estaque au bord de la mer sera un lieu de repli lors de la
guerre de 1870, mais plus encore un lieu de silence et de tranquillité
loin de son père qui, devenu banquier, exerçait une
autorité tyrannique sur son fils, tout en lui accordant de
quoi vivre comme peintre. Louis-Auguste Cézanne, le père
de l’artiste, avait acheté une propriété
de 14 hectares près d’Aix : le Jas de Bouffan.
Cézanne profite du chemin de fer régional pour habiter
Gardanne en 1885-1886. Il pose son chevalet sur la colline de Bellevue
où sa sœur est propriétaire d’une bastide,
et y peint ses premières Sainte-Victoire souvent en référence
à quelque pin ! Après 1889, Cézanne délaisse
le parc du Jas de Bouffan pour retrouver les lieux escarpés
de Bibémus (une carrière de pierre qui permet la construction
de la cité). Il s’attache à une bastide autant
étrange qu’inquiétante : Château-Noir, voulu
comme un petit château médiéval en plein XIXe.
La légende voulait qu’il fût encore la «
maison du diable ». Cézanne aime la roche ocrée
de la demeure au milieu du tumulte des arbres sauvages qui la révèle
et la cache tout à la fois. Un chemin souvent ouvre l’espace
du tableau, Cézanne se souvenant d’avoir été
un marcheur infatigable et voulant dire que la peinture est encore
un engagement vers… « Je fais de lents progrès
» avoue-t-il à la fin de la vie, s’interrogeant
encore « Arriverai-je au but tant recherché ? »,
tout en écrivant avec orgueil : « Je vous dois la vérité
la peinture… »
La Sainte-Victoire que surplombe l’atelier des Lauves qu’il
fait construire en 1902 serait-elle le signe de cette « peinture
» toute d’humilité et d’affir-mation, de
couleur et de forme ? Cézanne avait vers les années
1870-1875 -cheminé avec Pissarro sur les sentiers impressionnistes
de l’Île-de-France pour dominer la force pulsionnelle
de ses premières toiles dites par lui-même
« couillardes ». Il avait ensuite « fait de l’impressionnisme
une chose solide et durable comme l’art des musées »,
soucieux d’ajouter un maillon à l’histoire
de l’art par une œuvre inscrite dans la grande tradition
de Poussin, Rubens, Tintoret mais posant les jalons de la modernité.
C’est ainsi qu’il s’approprie encore la tradition
oubliée de la nature morte, faisant de la pomme (la pomme de
Cézanne) l’effigie même de son œuvre. Il veut
ancrer son art dans la tradition d’une peinture d’histoire
qui situe le nu dans des paysages paradisiaques. La toile les Grandes
Baigneuses est ainsi l’une des œuvres du dernier Cézanne
parmi les plus difficiles à comprendre tant l’audace
s’y allie à la composition et à l’harmonie
des couleurs. Mais que font-elles ces femmes ni nymphes, ni déesses,
pas même femmes au bain dans un coin imaginaire de nature dont
les tonalités lunaires ou diurnes éclairent des corps
plus ou moins achevés, plus ou moins dessinés : le bon
goût ne pouvait que crier au scandale. Jamais le corps de la
peinture n’était devenu autant corps de femme, corps
d’homme, en ce jeu de proximité et de distance inattendues
: corps sublimés, corps glorieux. C’est à corps
perdu que Cézanne se lance dans cette aventure qui annonce
Picasso, Matisse, Giacometti, Bacon, De Kooning... Car, ce faisant,
Cézanne fonde toutes les avant-gardes du début du vingtième
siècle.
Quel thème choisir alors pour célébrer le centenaire
de sa mort ?
Plusieurs aspects de son œuvre ont fait déjà l’objet
d’expositions thématiques, mais jamais la Provence n’avait
fait l’objet d’une entreprise spécifique. Certes,
l’enracinement aixois de Cézanne a été
reconnu depuis longtemps, mais le fait même de sa peinture comme
enracinée en Provence n’avait encore jamais été
regardé comme tel. C’est ici le choix fait.
Cézanne est certainement celui qui a signifié avec les
mots les plus forts son attachement au « sol natal ».
On n’en voudra ici pour preuve qu’une seule citation retenue
de sa Correspondance : « En nous ne s’est pas endormie
pour toujours la vibration des sensations répercutées
de ce bon soleil de Provence, [de] nos vieux souvenirs de jeunesse,
de ces horizons, de ces paysages, de ces lignes inouïes qui laissent
en nous tant d’impressions profondes ». Ici, Cézanne
fait certainement écho à son adolescence quand, lié
d’une amitié totale à Émile Zola, il parcourait
les garrigues du côté de Sainte-Victoire, se baignant
dans les rivières, faisant entrer sa Provence en lui, non par
l’esprit seulement mais par le corps. Soit une citation encore
de la Correspondance pour étayer cette -assertion : «
Il y aurait des trésors à emporter de ce pays qui n’a
pas trouvé encore un interprète à la hauteur
des richesses qu’il déploie ».
Mais les premiers admirateurs d’un Cézanne retiré
définitivement en Provence après 1899 ne disent rien
du fait que ce dernier peigne en Provence. Bien entendu, Émile
Bernard ou Maurice Denis, puisque c’est à eux qu’il
est fait ici référence, signalent que le peintre est
retiré à Aix-en-Provence, citent la -montagne Sainte-Victoire
comme un motif retenu par le peintre, mais rien n’est fondamentalement
dit du rapport intérieur de la peinture de Cézanne à
la Provence.
Voilà l’enjeu de l’exposition « Cézanne
en Provence » : élucider ce lien unique entre un peintre
et son pays d’enfance, lien fondé sur une adolescence
nourrie d’émotions et de sensations à la limite
de l’ivresse. Que cet adolescent ait grandi dans une petite
ville de province, riche d’une histoire ancestrale mais réduite
à une grosse bourgade en marge de tout progrès industriel,
ne pouvait que donner à cette expérience une valeur
absolue. Mais que ce même individu ait eu en même temps
le goût de Musset, Vigny, Hugo, Virgile et Ovide, ait voulu
écrire des alexandrins avant de prendre un pinceau, ait lu
Stendhal, -Baudelaire comme Flaubert au même titre qu’il
a su voir Daumier, Delacroix, Courbet et Manet, accroît le paradoxe
énoncé : Cézanne a demandé à la
-Provence de lui donner la matière quasiment charnelle à
laquelle il avait besoin de se confronter pour correspondre à
la nature dont il voulait la présence pour peindre. Étonnamment,
Cézanne dans les lettres des dernières années
de sa vie en Provence, si soucieux d’expliciter ce rapport du
peintre à la réalité, parle en effet de «
nature » vis-à-vis de laquelle le peintre doit se situer.
Jamais alors il ne cite nommément un lieu, une montagne. «
Je procède très lentement, la nature s’offrant
à moi très complexe ; et les progrès à
faire sont incessants…
l’étude réelle et prodigieuse à entreprendre,
c’est la diversité du tableau de la nature ».
Les motifs essentiels, qui lui permettent alors de construire son
œuvre, appartiennent à la Provence. Et les critiques à
partir des années 1920 ne pourront jamais parler de l’œuvre
de ce peintre sans expliciter que la « Provence » est
à l’œuvre dans le travail de Cézanne. Certes
cette « Provence » n’est parfois entendue que comme
un concept générique. Avec Klingsor, la Provence enseigne
la couleur à ce peintre dont un défaut de formation
a interdit de -maîtriser le dessin. Élie Faure reprendra
une idée analogue pour signifier que la « Provence »
permet audit peintre de maîtriser la composition. Plus tard,
-Dorival dira que la Provence donne au peintre de « faire du
Poussin sur nature » parce que la structure du paysage autour
d’Aix est en soi poussinesque. L’auteur ira alors jusqu’à
écrire qu’en Île-de-France, Cézanne enfin
maître de son art « provençalise ». Dernièrement,
le poète allemand Peter Handke n’a-t-il pas écrit
un livre au titre significatif : La leçon de Sainte-Victoire,
comme si la -montagne elle-même était la maîtresse
du peintre… et du poète ?
Dans le même temps, la Provence de Cézanne, dont les
noms se déclinent Jas de Bouffan, L’Estaque, Gardanne,
Bellevue, Château-Noir, Bibémus, les Lauves, Sainte-Victoire,
est devenue légendaire, à tel point que la « nature
» s’est plue à imiter la peinture, inversant la
traditionnelle formule d’un art conçu comme imitation
de la nature. Il nous appartient d’élucider ce moment
unique de l’histoire de l’art au cours duquel un peintre,
un lieu géographiquement -circonscrit ont donné naissance
à une œuvre parmi les plus exceptionnelles qui soient.
Ce moment reste unique, ce lieu n’existe nulle part ailleurs.
Cézanne était nécessaire à l’histoire
de l’art. Cézanne en Provence est celui vers lequel cubistes,
fauves et abstraits porteront leur regard pour initier leurs recherches.
« Je crois être impénétrable » : un
siècle après sa mort, cette « existence »
reste un mystère et l’œuvre qui l’accompagne
n’en finit pas de nous étonner et de nous interroger.